philosophie pataphysique
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Geste des opinions du docteur lothaire liogieri

Vents et marées 1. 2.

 

 

  Architexte, par Tristan Bastit

 

Poétique et critique pataphysiques
 

 

 

Sur la Poétique 'pataphysique

12. Les crayons de Philopata.

13. De l' < imagination créatrice >.

14. De la < fonction > fabulatrice.

15. Des < qualités > esthétiques et du < beau >.

16. Elucidation, Spéculation et Fabulation.

***

 'patacritique ou le tambour du monde

( cogito-critiques aux enfers.)

17. L' odeur du Sens.

18. De la Critique ou le Bal des Vampires.

***

Sur le fantastique, l' étrange et le merveilleux.

Louis Vax, La séduction de l'étrange

table analytique

***

Sur l'insolite, l'exception et la 'pataphysique

Polyphonie ( rêve )

***

Sur la modalité, le sens et la phénoménologie

notes éparses, par Patadelphe

*

Sur l'art et la morale

Une < dissociation > de Remy de Gourmont

***

Sur le réel

position de l'idéalisme critique

par Epistémon

Sur l'image, l'imaginaire et l'imagination

par Epistémon

*****

août 2006

 

 

'patalipomènes

SUR LA POETIQUE 'PATAPHYSIQUE  

 

 < l' Art... une simple solution imaginaire, très purement aberrante, voire ambigument dérisoire >

J.H. Sainmont, Cahiers C.P. 26-27

*

12. LES CRAYONS DE PHILOPATA.

 < Quelle vanité que la peinture... >

Blaise Pascal, Pensées

 

Ubudore : -Vous me surprenez Philopata... j' ignorais ce penchant... Vous aux couleurs et sur le motif...

Philopata : -J' ai toujours aimé le dessin... pour la discipline de l' attention qu' il nécessite et l' acuité de la perception qu' il exige.

Patadelphe : -Je savais votre dédain de ce que vous appelez les < facilités > contemporaines... l' esthétique de la projection de soi sur de la toile vous séduira peu...

Philopata : -Indépendamment de l' esbroufe qu' elle enveloppe -souvent irritante, admettez-le-, cette attitude en effet ne me donnerait que peu de satisfaction... des sensations certes, de l' émotion pourquoi pas, mais je les veux sévérement contrôlées par mon jugement... Vous connaissez mon saint-simonien dégoût du laissez-aller et de l' abandon... et plus particulièrement dans le domaine esthétique... susceptible plus qu' un autre de toutes les outrances, de toutes les complaisances, de toutes les démagogies... Dans les époques de totalitarisme... ochlocratique, mon ami, le style seul et ses exigences sont susceptibles de nous libérer, de nous dégager, de nous permettre de respirer... nous autres patagons...

Ubudore : -... Eumeswil... < paludification ochlocratique sur socle alexandrin >, je reconnais là le jüngerien diagnostic !... aristocratique et... ascétique Philopata ?...

Philopata : -Et pourquoi pas !... mais à considérer le mot dans son sens grec -asceô-, de discipline, et non pas selon l' acception chrétienne de < mortification >... Pour celui qui s' efforce de suivre le lointain enseignement de Stendhal, la beauté est < une promesse de bonheur >... et pour mon particulier la beauté n'est pas un vain mot comme se le figurent nos post-modernes nihilistes.

Elle est qualité des choses, des oeuvres et exigence vitale ...

Ubudore : -...< La souffrance est l' épreuve de la forme >, abondait en ce sens l' Auteur du < Mur du temps >...

Patadelphe : -... peut-être... mais sous bénéfice d' inventaire... car tout cela mériterait examen...

Philopata : -... Aussi me donnè-je du plaisir et même parfois de la joie à croquer, à peindre et à dessiner... à improviser... selon mes modestes possibilités évidemment... J' y vois de surcroît un intérêt non négligeable...

Patadelphe : -... et lequel s'il vous plaît ?...

Philopata : - ... une façon de faire abstraction du monde... des bavardages... des prétendues informations et des commérages... C' est une manière de faire le vide... La vertu roborative du silence est bien connue ; et c'est l' un des charmes de la peinture que de nous libérer du vacarme contemporain...

Ubudore : -Une manière de diète... le Vrai Classique du... 'pataphysique parfait ? ...

Philopata : -En quelque sorte... Il y a sans doute des rapprochements à opérer entre l'attitude 'pataphysique et certains thèmes abordés par les auteurs de la tradition taoïste... ainsi Lie Tseu... que j' apprécie tout particulièrement... il en est de même de certains peintres contemporains... je pense à Balthus...

Ubudore : -Vous disiez refuser par principe l' attitude de l' abandon...

Philopata : -Oui... je n' ai jamais compris l' intérêt supposé de la < création automatique >, cette méthode devenue procédé... Les procédés m' ennuient... D'ailleurs comment une création, une écriture pourrait-elle jamais être < automatique > ?...

Patadelphe : -Rencontre curieuse, il est vrai, du vocabulaire de la théologie et du lexique de la technologie...

Philopata : -C'est confondre élaboration et association d' idées... Si l' une ne va pas pas sans l' autre, elles sont néanmoins fort distinctes... L' esthétique du < laisser aller > ne peut mener à une composition... elle suscitera des trouvailles, par... chance ; mais si le hasard n' est pas immédiatement corrigé, précisé et enrichi par l' art et l' attention les résultats seront parfois plaisants mais le plus souvent décevants... En ces questions je me fais disciple de Valéry... et de Malebranche...

Ubudore : -Plutôt faudrait-il s' en remettre alors au rêve... au développement de ses expressivités... pensons à Kubin... à Mossa...

Patadelphe : -... < Le poète travaille >, prévenait, dit-on, Saint-Pol Roux avant que d' aller retrouver sa couche...

Philopata : -Soit... mais alors point d' art... ou si peu... et partant point de plaisir éveillé... car point d' effort, point de difficultés à résoudre... c'est à dire tout ce qui constitue le charme de ce type d' activité... et de l' existence...

Ubudore : -Le recours à l' inconscient me paraît également trompeur et vain ; et sur ce point je partage les conclusions des analyses de Descartes. Contrairement à l' idée répandue, l' < imagination > ordinairement entendue est paradoxalement assez pauvre, ressassante ; et son champ est singulièrement limité...

Philopata : -D' un autre côté la création réduite à l' application de procédés techniques me lasse tout autant sinon davantage... Autre facilité, autre travers... symétrique du premier celui-ci ... C' est confondre art et artisanat... c' est verser dans l' académisme, le travail, la monotonie... Or le cours moyen de la nature et la besogne humaine sont déjà suffisamment fades et accablants pour que je ne renchérisse pas dans l' esthétique du labeur potentiel et de la mécanique répétition...

Patadelphe : -Du ...< labeur potentiel > ?...

Ubudore : -Il est vrai que ce refus de toute espèce d' < inspiration > fait problème...

Philopata :-... le terme lui même est effectivement disqualifié... et souvent à juste titre pour le romantisme de pacotille, les effets de manche et la pose qu' il suggère ainsi que pour les raisons précédemment évoquées... Mais de là à refuser toute inspiration... c'est une démarche que je ne saurais accomplir... et que mon expérience dément...

Patadelphe : -Comment expliquez-vous alors la naissance, l' émergence, la genèse de ce qu' on nomme d' une manière un peu grandiloquente < oeuvre d' art > ?...

 

13. DE L' IMAGINATION CREATRICE.

 

Philopata : -Insoluble problème... A vrai dire je n'en sais rien... et qui peut se vanter de le savoir? Comment rendre compte de ce qu' il faut bien appeler faute de mieux un...

Patadelphe : -... < chaos déterministe > ?...

Philopata :-... ce n' est pas exactement cela...

Ubudore : -... des < accidents > mis en série par un supposé < auteur >... un < centre d' indétermination >... à reprendre le vocabulaire de Bergson et de Deleuze... ou encore de Bacon...

Philopata : - ... le peintre ?... oui... Mais peut-être puis-je m' appuyer sur ma propre expérience...

Patadelphe : -Certainement... éclairez-nous...

Philopata : -Si j' essaie de restituer le progrès qui me mène à l' achèvement -disons d' un tableau sans sujet donné-, il me semble pouvoir en dégager quelques étapes...

Ubudore : -... un peu à la manière des péripéties d'un drame...

Philopata : -... je pars d' un état de conscience fait de rythmes, de valeurs colorées, de formes confuses, indistincts personnages qui me hantent.. parfois jusqu' à l' obsession, et à la durée indéterminée... Puis survient le passage à l' acte, l' ébauche, le premier jet... J' entre alors dans le vif de la chose... expression insatisfaisante car le sujet naît sous mes crayons et mes pinceaux et j' assiste pour ainsi dire en spectateur à l' apparition progressive d' une fiction -appelons-là par commodité < oeuvre >-, en une sorte de dédoublement de ma personnalité sensible et de ma perception consciente...

Ubudore : -... un peu à la manière d' une improvisation au clavier...

Philopata : -... tout juste... une improvisation certes ... mais toutefois surveillée, contrôlée... Car tout l' art consiste à laisser courir tout en retenant, en fixant, en précisant l' heureuse rencontre qui fournira la matière de l' ouvrage... c' est cela l' inspiration, et seulement cela...

Patadelphe : -... en place de l' hypothèse spéculative, visionnaire, du poétique "délire", au sens de la < manie > platonicienne exposée dans le Phèdre, la fameuse < furor > des Renaissants...

Philopata : -Mais l' organiste, lui, ne jouit pas du pardon des repentirs... il se lance tel le trapéziste, funambule sans filet, tel un graveur... il faut y aller... et l' erreur ne se rattrape pas... je garde en mémoire les performances de Messiaen, aux Vêpres, à la Trinité... quel régal !...

Ubudore : -< Des canyons aux étoiles >...

Philopata : -C' est sans doute ce qui explique en partie et par différence la séduction exercée par l' esthétique constructiviste et structuraliste du procédé... confortable, installée et sans grand risque... Ce sont en effet le plus souvent des exercices intelligents, scolaires, une esthétique pour professeur... et bons élèves. Avec en prime l' assurance de pouvoir rendre raison, d' < expliquer > après coup toute la genèse de l' oeuvre puisqu' il suffit d' en posséder conceptuellement la clef, la grammaire génératrice...

Ubudore : -Il est vrai qu' on semble se donner soi même pour critique et prophète du passé... C' est pourtant confondre -à suivre Kant et Bergson-, création et logique, invention poétique et résolution des problèmes... axiomatique, déduction, calcul... et inspiration...

Patadelphe : -Vous êtes bien sévère Philopata ... je ne suis pas certain que votre critique de ce que vous appelez poétique constructiviste soit véritablement fondée...

Philopata : -... Il y a plus, Patadelphe !... Derrière cette alternative esthétique, ces manières d' envisager la chose poétique se profilent également des oppositions de style et des façons de concevoir l' existence... Il existe une esthétique de la sécurité qui ne relève pas d' une 'pataphysique du départ... C' est certain...

Patadelphe : -Pourtant... le choix de l' axiomatique... et le rôle conféré au hasard... introduisent l' instabilité, l' aléatoire...

Philopata : -Quant au résultat... c'est à chacun d' en juger...

Ubudore : -... Mais cette improvisation qui vient sous les doigts est-elle selon vous absolument originale ?...

Philopata : -D' après mon expérience, certainement pas... elle enveloppe tout un passé... le roi n' est jamais nu...

Ubudore : -Ce qui me rappelle une anecdote... Valéry rapporte qu'on demandait un jour à Degas quel avait été le temps nécessaire à l' élaboration d' un de ses Pastels...

Patadelphe :-... et il répondit ?...

Ubudore : -...< vingt minutes ou... vingt ans... >...

Philopata :-... Ainsi l' immédiat, la spontanéité, la brutalité accidentelle, aléatoire, hasardeuse du < génie naturel >...

Patadelphe : -... à parler comme Kant dans son Analytique du Beau...

Philopata :-... sont ainsi prises dans le filet des langages et des voies propres aux moyens d' expression, aux genres, aux styles.

L'oeuvre est aussi rappel, renvoi, évocation et parfois résumé synthétique de toute une tradition.

Ubudore : -Revenons à l' histoire de vos tableaux...

Philopata : -De mes oeuvrettes... Survient un moment où la toile commande... et où tout bascule. II me faut lui obéir... je pressens qu' une limite est dépassée... il me faut soit continuer dans le chemin ouvert ou tout effacer... instant pénible...

Ubudore : -... pénible ?...

Philopata : -C' est peut être beaucoup dire... mais il est vrai qu' une certaine tension, qu' un certain rapport de forces s' établit désormais entre ce qui n' est déjà plus une ébauche, et la représentation des possibles qu' il faut sacrifier... Car créer, c'est choisir et c'est rejeter souvent malgré soi et avec regrets des thèmes, des idées, des formes qui auraient pu convenir tout aussi bien si l 'oeuvre n' avait pris cette direction qui maintenant commande qu'on l' achève et qu' on en précise définitivement la forme... C'est aussi la phase la moins intéressante qui s'annonce...

Ubudore :-... celle du travail ?...

Philopata :-... Oui... plus précisément : celle de l' habileté mécanique... le charme de la naissance n'opère plus, l' intérêt du lever de rideau est dissipé et il faut malgré tout mener la chose à son terme... l' artiste fait place à l' ouvrier...

Patadelphe : -Je comprends votre propos : exit le plaisir du clinamen, l' excitante contingence des surprises et des rencontres, les fulgurations aléatoires de l' < inspiration > comme on dit...

... et retour à la banalité d'un monde tout aussi ennuyeux que la récurrence indéfini des motifs d'un objet fractal...

Philopata : -Selon le langage de votre 'pataphysique Patadelphe ... Voilà ce que je peux dire de ce dont j'ai l' expérience mon cher Ubudore... j' ai d' ailleurs bien conscience que c' est assez convenu...

Patadelphe : - L' imagination créatrice est donc une faculté fort... énigmatique..

Ubudore: -En effet ; et j' admire ceux qui prétendent nous en donner une définition ... satisfaisante.

Philopata : -Précisément... Vous, Patadelphe, qui êtes aussi familier des grimoires de la philosophie... Rappelez-nous ce qu 'en disent les philosophes...

 

 14. DE LA FONCTION FABULATRICE.

 

Patadelphe : -... qu' elle est une expression de la fonction symbolique, fabulatrice, à l' origine de l' invention scientifique comme de l' oeuvre d' art... qu' elle traduit certain penchant des hommes à l' imitation et à la représentation... qu' harmonisée à notre intuition sensible elle comble, dans la délectation et la beauté procurées par les oeuvres, notre puissance de sentir...

Ubudore : -... tout en réalisant cette mise en circuit, cette relation singulière du créateur et de l' amateur par le canal des différents sens...

Patadelphe : -... Bergson, Aristote, Kant, Schiller... ce n' est pas rien...

Ubudore : -En effet... l' < art >, la < création >, la < beauté >, la < délectation >... tout ce vocabulaire de l' esthétique traditionnelle... baroque et romantique...

Philopata : -... ces concepts négligés voire méprisés ou évacués un peu trop vite, dissous dans les postulats du nouveau dogmatisme péremptoire des post-modernes envahissants...

Patadelphe : -Ils mériteraient plus de... considération ? ..

Philopata : -C'est certain... mais la lumière baisse mes amis... laissez-moi s' il vous plaît ranger mes couleurs et mes crayons et je suis à vous...

*

Ubudore: -< Fonction fabulatrice >,< fonction de l' irréel >,< fantastique transcendantale > ... Bergson et Bachelard interviendraient donc pour caractériser la genèse de l' oeuvre et assurer le fondement des catégories de la Poétique.

Que peut donc en penser un 'pataphysicien ?...

Patadelphe : -Le terrain me paraît miné et piégeux...

-D'un côté la < fonction > : le terme est ambigu... il signifie relation, dépendance, rôle... on occupe une fonction... le poète serait à la fois auteur et acteur de ses propres élaborations... sujet bien à sa place, conscient, guide des associations et autres représentations auxquelles il serait néanmoins assujetti.... une machinerie interne se mettrait en marche, à oser cette métaphore, et l' < auteur > se ferait mécano de cette Générale... il règlerait la locomotive, l' inspiration...

Philopata : -... Buster au poste de commandement... si l' on peut dire...

Ubudore : -... Ce sont bien les deux sens de la notion de < sujet > en effet...

Patadelphe : -D' un autre côté < créer > n' est pas < inventer >... Le scientifique, le chercheur se proposent de deviner le < réel > par l' élaboration de leurs fonctions mathématiques. Elles composent un univers de formes algébriques, géométriques, analytiques, de lois et de théories. Et ils prétendent saisir l' intelligibilité du monde par la vérification d' hypothèses qui transforme l' invention conceptuelle en dévoilement.

Ubudore : -On ne quitterait donc pas le terrain du résumé et de la paraphrase...

Patadelphe : -L'artiste par contre ajoute au réel. Il n' est d' ailleurs pas le seul...

Ubudore : -Il est vrai... Les fables religieuses des prêtres, les mythologies et le folklore des peuples, les légendes, les contes, les romans, les tableaux, les opéras et les chorégraphies...

Patadelphe : -... toutes ces oeuvres, ces procédés, ces genres, ces moyens d' expression expriment une même faculté tout aussi vivante chez les enfants que vivace chez ceux qu' on a coutume de nommer depuis Aristote < poètes >... Ils " créent "... ils composent des fictions, ou encore ils génèrent de l' < irréel >... des univers supplémentaires, des mondes parallèles...

Philopata :- Ce serait donc cela la fonction fabulatrice ?...

Ubudore :- ... dont la puissance est partagée par l' amateur... Bergson, dans Les Deux sources de la morale et de la religion, va jusqu' à parler d' hallucination volontaire pour caractériser cet étonnant état d' intérêt passionné qui caractérise l' auditeur, le lecteur, le spectateur d' une oeuvre particulièrement suggestive et captivante.

Philopata : -L' art nous ravit, la chimère nous ravit... L' étonnement, l' admiration, l' évasion de l' existence conformiste, utilitaire et prosaïque, propre à l' enfermement communicationnel des pensants et des bien-pensants, du travail, de la morale et de la politique...

Patadelphe : -... échappée de sens, jeu pur de l' imagination qui s' exerce pour le seul plaisir de s'exercer, jouissant d' elle même, qui s' adonne au pur et stendhalien < plaisir d' exister >...

Philopata : -Voilà... Ne pas se contenter de subir le rêve, mais guider la rêverie, fabuler, tels sont en effet les secrets de l' aède, du vates, du barde, du trouvère... du poète qui chante, qui nous enchante et qui nous captive en fixant les images de son...

Patadelphe : -... inspiration ?...

Philopata : -... n' ayons pas peur du mot, ne nous laissons pas intimider par le Pédant !...

Ubudore : -... et pensons à la fécondité des conteurs... à leur création d' un monde de formes qui les libèrent et nous libèrent...

Patadelphe : -De ce point de vue je vous rejoins... < Poétique du départ >... jeunesse, ivresse païenne, rimbaldienne et nietzschéenne, < par delà le bien et le mal >, où nul possible ne saurait se mesurer à l' aune des prescriptions morales, des contraintes académiques et des tabous idéologiques...

Philopata :- ... il est vrai, l' art demeure dangereux, il inquiète...

Patadelphe :-... mieux, il continue d' indigner... il scandalise... il pervertit...

Ubudore : - ... ou il ... divertit...

Philopata : -Telle est bien cette irrationnelle faculté, inintelligible, spontanée, immédiate , ce < don naturel > qui -selon le mot de kant, < donne sa règle à l' art > ...

Patadelphe : -Le propre de ce qu' il nomme le < génie > ?...

Philopata : -Ah ! la conjuration de nos impuissances, de nos stérilités, de l' envie... le ressentiment voire la haine dirigée contre l' inégalité ontologique des dispositions naturelles... l' aversion suscitée par la singularité créatrice qu' il nous faut étouffer par tous les moyens et dont on doit même contester l' existence...

< Génie, inspiration, don, grâce naturelle... >, vous ne seriez que des mots ou des mythes pour esthéticiens attardés, ridicules ringards archaïques, réactionnaires illettrés critiques provinciaux !...

Patadelphe : -... vous vous exaltez Philopata... gare à l' ivresse des mots..

Philopata : -... et la < beauté >, mes amis... cette catégorie... devenue quasiment obscène ... est-il légitime de condamner cette catégorie esthétique, de lui dénier sens et portée aussi légèrement que la critique post-moderne positiviste nie la valeur des notions d' < oeuvre >, d' < inspiration > de < génie > et d' < imagination créatrice > ?...

*

Ubudore : - Je ne sais... Que serait une 'pataphysique du Beau ?... ou encore y a-t-il un jugement de goût, et d' appréciation esthétique des oeuvres d' art et des êtres naturels propre à la 'pataphysique?

Patadelphe : -Apparemment non... Le faustrollien postulat < d' équivalence généralisée > appliqué à l' élaboration et à l' expérience des objets poétiques semble en interdire le principe...

Ubudore : -Accepterons-nous alors les thèses qui d' ordinaire se partagent la problématique, celle du platonisme spéculatif, et celle qui relève de ce qu'on pourrait nommer la " philosophie vétérinaire "... la darwinienne... sans omettre bien sûr la perspective kantienne...

Patadelphe :-... scepticisme relativiste, dogmatisme métaphysique et dogmatisme naturaliste... criticisme... Il s'agirait -à vous suivre-, de préciser le statut des idées de < beauté >, de < grâce > , de < sublime >... bref ce qu'on nomme habituellement les qualités esthétiques...

15. DES QUALITES ESTHETIQUES

 

Ubudore : -Oui... Et il me semble que c' est Cournot -dans sa volonté de s'affranchir du Kantisme, qui a posé le problème de la manière la plus rigoureuse...

L' Auteur est d' ailleurs... fort opportunément en bonne place dans votre bibliothèque mon cher Philopata... Ouvrons donc le Traité...

Philopata :

-< Un objet nous plaît-il parce qu' il est beau en lui même et essentiellement, et, parce que nous tenons de la nature le don de percevoir cette qualité des choses extérieures et de nous y complaire ou bien le qualifions-nous de beau parce qu' il nous plaît sans qu' il y ait d' autres fondements à l' idée de beauté que le plaisir même que l' objet nous cause en vertu des lois constantes de notre organisation ? >

Patadelphe : -Alternative ou dilemme... subjectivité ou objectivité du < beau > mais aussi du < gracieux >, de la < laideur > ou du < monstrueux >... le mot désigne-t-il une qualité réelle des choses ou ne traduit-il que notre expérience ? Désigne-t-il une réalité objective ou seulement l' expression d' un jugement de sensibilité ?

Ubudore : -Le vieux débat du réalisme et du nominalisme... l' oeuvre d' art est-elle représentation d' une belle chose ou n'est-elle de la chose que sa belle représentation ?...

Philopata : - Il y a pourtant des beautés naturelles. C'est incontestable... Elles enveloppent l' idée de < perfection >. Et l'esthétique naturaliste est bien fondée. Ainsi Kant remarquait-il que la beauté de l' homme, de la femme, de l' enfant, d' un... animal ou d' une fleur supposent le concept réalisé dans un être, une fin qui détermine ce que la chose doit être, pour parler maintenant comme Schopenhauer ou Ruyer, son... idée.

La < laideur > ne serait par contre que déviation, qu' écart à la moyenne... quant à la < monstruosité >, ce que l' on montre, elle tirerait la caricature vers l' horreur... Quasimodo...

Patadelphe : -... beauté de convenance, d' harmonie, d' équilibre... déjà relevée par Platon en son Hippias...

Ubudore : -Le concept de < beauté adhérente > donc... La < beauté > serait alors le signe de la perfection d'un être naturel, de ce qui est achevé, complet, de ce qui possède par excellence les qualités requises par sa < nature >, par son type...

Patadelphe : -Thème darwinien aussi, naturaliste ... de l'esthétique vétérinaire... de l' inspiration eugéniste qui l' accompagne presque nécessairement... aider, soigner, élever, soutenir, corriger la < nature >... si ce terme a un sens...

Philopata : -La beauté se fait chair... elle s' incarne et s' impose aux yeux de tous comme l' épiphanie de la Forme... Jünger encore... C'est en cela qu' elle exerce ce pouvoir de séduction, cette fascination qui, s'adressant à notre sensibilité, nous procure ces émotions poétiques, cette délectation esthétique qui nous transporte ... l' infiniment désirable... parfois morbide, dangereuse, et relevée notamment comme telle par Maupassant, Thomas Mann, et bien d' autres...

Ubudore : -De même la < grâce > ... l' aisance, la fluidité, la légéreté, la continuité qui interdit le heurt seraient les attributs, ces qualités de la chose distinguées par Bergson dans l' Essai... Ces qualités ne seraient pas de nous... Certains y seraient sensibles mais d' autres demeureraient comme frappés d' une espèce de cécité esthétique leur en interdisant la perception et la jouissance...

Patadelphe : -... mais les autorisant -à vous suivre-, à en nier... l' existence au prétexte de la relativité de l' expérience ?...

Philopata : -C' est la thèse contraire, celle du nihilisme esthétique, du scepticisme nominaliste et du subjectivisme... la beauté serait d' opinion ; elle n' exprimerait que le jugement d' une sensibilité, elle traduirait une expérience ou, à la rigueur selon l'optique culturaliste, un goût propre à une époque, à un groupe déterminé.

Patadelphe : -Elle serait comme l' affirme Nelson Goodman d' < inculcation >...

Ubudore : -... et non pas la manifestation d' un accord universel des sensibilités esthétiques selon la Critique du Jugement... dont je vous rappelle pour mémoire les célèbres thèses :

-est beau ce qui plaît universellement sans concept ;

-est beau ce qui procure une satisfaction désintéressée, libérée du désir et de l' utilité;

-est beau enfin ce qui s' incarne en tant que finalité sans fin.

Philopata : -Certes... Mais ces divers énoncés étant en place... qu' en penser ?

Patadelphe : -Devrais-je mes amis vous proposer un essai critique de 'pataphysique du Beau ?...

Ubudore : -... une 'pataphysique du beau ?... projet paradoxal... Vous m' étonnez... je n' ai encore rien rencontré de semblable...

Patadelphe : -... en effet... Essayons pourtant... Elle tiendrait en quatre ou cinq propositions... Je vous les donne ?...

Philopata : -... certes... vous m' intéressez...

Patadelphe : - Allons... risquons-nous...

La première : -est beau ce qui plaît singulièrement avec ou sans concept.

Rencontre toujours unique d' un objet naturel ou d' une oeuvre purement aléatoire ou encore systématiquement dégagée d' une matrice poétique, effet de ce que les 'pataphysiciens nomment habituellement un... < ouvroir potentiel >.

Puis la seconde : -est beau ce qui nous procure une satisfaction sensible très intéressée... je souligne...

Expérience désirée, provoquée et si possible réitérée de la délectation admirative et jubilatoire... Tant du côté du créateur que de celui de l' amateur... ce qu' on oublie trop souvent...

La troisième : -sera qualifiée de < belle > l' émotion esthétique provoquée par un < ouvrage > qui suggère la présence du hasard corrigé par l' intention et le talent... sans égard à quelqu' intérêt étranger à la préoccupation de l' < Ymagier-poète >.

Point de < fonction > donc, point d' enjeu extérieur à une oeuvre qui se suffit ainsi parfaitement à elle même...

La quatrième enfin : -est < beau> ce qui suscite en nous une joie sereine, amorale et frivole et ce par quoi le spectacle < tragique > de ce monde < dérisoire > peut être transposé en esthétique et innocente émotion...

Affirmons l' art libéré de toute connotation idéologique, religieuse, morale, politique, voire..."esthétique"...

Ubudore :-Tels seraient donc les quatre déterminations du 'pataphysicien jugement de goût ?... Vous prenez comme il vous est coutumier le contrepied du kantisme... Mais, assez curieusement, vous semblez par votre dernière thèse en revenir à... Aristote...

Patadelphe : -Une référence nécessaire... 'poétique pour poétique...

16. ELUCIDATION, SPECULATION ET FABULATION

 

Philopata : -Vous me surprenez... et je ne sais trop qu' en penser... Revenons cependant à cette dernière question...

Ubudore : -... celle de la finalité de l' art...

Patadelphe : -Mais pourquoi donc prétendre lui assigner une < fonction > ?...

Philopata : -... c'est qu' il s'agit d' une interrogation philosophique fort banale et légitime... tout ce qui existe ne possède-t-il pas d' une certaine manière une fonction ?...

Ubudore : -... Rien n'est moins sûr... Toutefois les réponses ne manquent effectivement pas ... célébration et glorification religieuse, Lobgesang, prière.. reproduction mimétique, réalisme ou hyperréalisme... voie parallèle de connaissance à la manière de Bergson et de Proust... vecteur romantique d' expression de la subjectivité, lyrisme... plongée surréaliste dans l' inconscient ... idéologique existentialiste et engagée expression des idées... vision platonicienne de la Beauté... élaboration kantienne des < Idées > de l' imagination... métaphysique coup de sonde du pêcheur d' absolu... il en est bien d' autres assurément...

Patadelphe : -...Cependant toutes paraissent des expressions d' une exigence unique, d' un même sotériologique sérieux...

Ubudore : -... le salut par l' Art...

Patadelphe : -Et la plupart conçoivent plus ou moins l' < oeuvre > comme un moyen d' élucidation, une technique de connaissance, voire... d' illumination...

Ubudore : -... telle un succédané spéculatif de la religion et de la mystique...

Philopata : - C' est incontestable... Demeure alors l' attitude 'pataphysique... Que nous propose-t-elle ?...

Patadelphe : -... la création consciente de modestes univers parallèles... simple jeu de formes, délibérément frivole... plaisir de l' élaboration... ouvroirs multiples du bricolage potentiel... multiplication des moyens d' expression, des genres et des procédés... dégagement ironique de la < spéculation > comme de < l' aventure spirituelle >, refus de l'édification... 'patapoétique dépourvue d' enjeu... goût du spectacle, souci féerique du singulier, du concret...

... bref : la fabulation pour la fabulation...

Ubudore : -< sans cesse sur le métier remettez votre ouvrage >...

Patadelphe : -Mais vous grimacez Philopata...

Philopata : -C' est sans doute que je ne me résignerais guère à abandonner certains mobiles de la poétique et autres motifs de l' esthétique traditionnelle, leurs objectifs, leurs valeurs, leur goût... Peut-être pourrions-nous toutefois faire nôtre cette exigence de Michaux :

< ... garder la conscience de vivre dans un monde d' énigmes, auquel c' est en énigmes aussi qu' il convient de mieux répondre.>

Ubudore : - L' art entendu comme manière d' exorcisme ?...

Patadelphe : -C' est à moi de faire la grimace... Je dois avouer que la perspective de < rentrer au bercail de l' universel >, comme écrit le poète, par... l' absorption de mescaline ne me séduit guère... mais après tout... Qu' à cela ne tienne cher Philopata ... à chacun sa voie ou plutôt son < chemin >... nous autres, patagons, nous ne sommes pas des prosélytes crispés de la chose 'pataphysique...

Ubudore : -... et la gidouille du Père Ubu est suffisamment vaste pour accueillir toutes sortes de fantastiques ou de fantaisies plus ou moins... transcendantales...

Patadelphe : -... fussent-elles présentes, passées ou à venir...

Mais avant que de nous quitter, permettez que je reprenne pour souligner mon propos -propos qui, je le sens bien, ne vous a pas convaincu Philopata-, cette lapidaire interrogation d' un plasticien célèbre... et non moins célèbre 'pataphysicien... Jean Dubuffet...

La voici :

< A-t-on perdu le goût des fêtes, de l' arbitraire et du fantasque et ne veut-on plus que s' instruire ? >

Ubudore :-... Intempestive, en des temps de moralisme et de pédagogisme intempérant, cette question n' a en effet rien perdu de sa verdeur ...

( 30.03.2000 )

******

 

'PATACRITIQUE

ou

le tambour du monde...

 

< Manipuler des phrases dénuées de sens et se livrer à des jeux de langage.

Il s'agit là d' une véritable intoxication par les mots,

combinée à une superbe indifférence pour leur signification. >

Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles

*

< Jouons avec les mots... >

Pseudo-Sandomir, Livre des Sentences. 1. 6. v. 12 .

 

***

 

 17. L' ODEUR DU SENS

 

< On fait de la critique quand on ne peut pas faire de l' art,

de même qu'on se met mouchard quand on ne peut pas être soldat. >

Gustave Flaubert, Correspondance ( 22 octobre 1846 )

**

Eutrapel à Polygame, salut !

Excellent ami, comme tu m' en as prié je te fais parvenir le récit qu' Ubudore m' a transmis à l' occasion de son inopiné séjour près les Narragons Lettreux, les Initiés du pays de Haute Critique.

Tu sais que ces idolâtres de Texte, de Métatexte et de Paratexte, n' ont de cesse de scruter, d' examiner, de disséquer... de lécher et d' absorber les < paroles gelées > des Auteurs et autres Bricoleurs de Sens.

Tu sais également que ces contemporains Pélerins en quête de la Pierre d' Intelligibilité par les voies dévotes du Commentaire, de l' Exégèse et de l' Interprétation se partagent en Sectes nombreuses, maints Partis, diverses Ecoles et emplissent de leurs abondantes contri-ubu-tions Revues, E-missions, Colloques et Manifestations.

Justifiés par le motif généralement avancé de Raison suffisante ils donnent au badaud de la Farce herméneutique le spectacle déconcertant de leurs interminables différends et multiples variées querelles.

Le Tambourin de la noble Critique, son Cymbalum mundi résonne cependant de plus de bruits qu' il ne produit d' agréables harmoniques, excepté pour le 'pataphysicien qui -ici plus qu' ailleurs sans doute-, peut en faire son beurre et son miel.

Mais foin de ces méchantes, verbeuses et agnostiques considérations, j' en viens à mon récit...

*

< ... A l' Injonction de Sa Magnificence, moi Ubudore, Chevalier de Patagonie, je me rendais sur le Net afin d' y envoyer le Livre des Destinées Critiques sous le pseudonyme de Jupien. Sur un site parallèle deux créatures dévoyées parvinrent à dérober par un artifice informatique ledit Livre et lui substituèrent un autre ouvrage.

Après quoi, installées sur le forum électronique et en compagnie d' interlocuteurs de semblable engeance elles se permirent d' engager une violente diatribe faite d' invectives et de propos outrés au sujet de l' Ascience et de Sa Magnificence.

Celle-ci, s' étant sentie virtuellement insultée, me demanda de récupérer le gros E-folio et de laver l' outrage.

Averti par Pamphagus mon fidèle coursier de l' activité de ces Critiques impies sur le point de divulguer sur la Toile des extraits de la < Pierre d' Intelligibilité >, j' entrais immédiatement en contact avec eux par E-mail... Je raillais aussitôt leur crédulité et leur égarement et exigeais publiquement qu' ils restituassent le Livre. D' autant plus que crypté par les soins de Pataphile-Episcope il ne leur eût été d' aucun secours.

Confondus, ils restituèrent l' ouvrage puis, sans nul doute dépités, retournant leur argumentaire dévergondé contre eux-mêmes, ils s' entre-déchirèrent violemment, se livrant alors à une venimeuse et bruyante polémique, et revélant ainsi la prétention de leurs "théoriques" baliverneries.

Entre temps, attirés sans doute par... l' odeur du Sens, d' autres Vampires étaient accourus et s' étaient mêlès à la dispute... monstres cannibales au premier rang desquels je reconnus sans peine, à leur aspect hideux et repoussant, Méduse, Cerbère, et Chimère, les gardiens de Bibliothèque, le < Séjour des Morts >, les fameux Maîtres Critiques...

Seul Pamphagus le bon cheval conservait sang froid et bon sens, intervenant de temps à autre par ses questions pertinentes et malicieuses, et menait insidieusement nos Narragons sans qu' ils s' en aperçussent à l' aveu public de leur méthodologique et commune déroute.

Quant à moi, après les avoir silencieusement écoutés, et m' être diverti de leurs différends, je décryptais alors l' Ouvrage et leur en livrais le secret... Stupéfaits ils découvrirent que les mallarméens feuillets étaient blancs et vierges de tout Sens...

Si grand était du texte le Secret... qu' il n' y a pas de Secret, qu' il n' y a rien d' autre à comprendre que ce qu' on a soi même apporté et que toute autre prétention ne saurait se soutenir...

La Pierre était, certes, mais...

Pierre noire d' < Inintelligibilité > et de < Raison insuffisante > !...

C' est alors que le Rire prodigieux de Sa Magnificence se fit entendre et recouvrit l' Assemblée des Doctes qui, ramenés à plus de modestie, quittèrent, le babil asséché, piteusement et successivement, l' électronique Forum. >

*

Je te donne maintenant, cher Polygame, quelques extraits du dialogue des Narragoniens Critiques et de Pamphagus, le swiftéen Prince des patagons Houyhnhnms tel qu' Ubudore me l' a transmis :

 

*** 

 

18. DE LA CRITIQUE OU LE BAL DES VAMPIRES

 

< Les insectes piquent, non pas par méchanceté, mais parce qu' eux-aussi veulent vivre :

il en est de même des critiques.

Ils veulent notre sang et non pas notre douleur >

F. Nietzsche

*

Pamphagus : -... Ainsi vous, terrifiants gardiens de la Porte des Morts, vous prétendez avoir la connaissance et même la science, dîtes-vous, des Merveilles des Enfers...

Chimère : -Nous sommes en effet les gardiens du Temple de Critique...

Cerbère :- Et nous veillons les Auteurs et leurs Oeuvres...

Méduse : -Nous en interdisons aux profanes la lecture...

Chimère : - ...s' ils ne se soumettent à nos conditions...

Pamphagus : -... Et lesquelles s' il vous plaît?...

Cerbère : -Satisfaire à nos exigences thé-o-ri-ques !...

Chimère : -... herméneutique !...

Cerbère : -... non point !... structuraliste !...

Méduse : -... vous vous égarez tous deux !... textuelle !...

Pamphagus : -Mais... ne peut-on jouir de ces Merveilles sans posséder vos méthodes ?... ne peut-on lire en ...toute innocence ?...

Les Vampires : -Ha! Ha ! Ha !... en toute innocence !... C' est toi l' innocent, l' idiot de village pataphysique, pataniais !... qui prétend pénétrer... sans les clefs, sans nos clefs...

Pamphagus : -... J 'avoue bien volontiers mon ignorance... et je ne demande qu' à m' instruire de vos lumières, monstres puissants... enseignez-moi...

Méduse : -Misérable lecteur, je te renvoie aux procédés rustiques des journaliers de la < culture >, et à leurs torche-culs !... à la critique de complaisance, de la flagornerie et des renvois d' ascenseur... A l' instar du gros public, que pourrais-tu saisir d' autre que le langage hyperbolique et < flamboyant > comme ils disent, de l' éloge et du blâme ?...

Pamphagus : -Ô toi Chimère, fille de Typhon et de Vipère Echidna, toi qui protèges d' un rideau de flammes l' accès à la Bibliothèque Universelle, initie-moi, montre-moi la voie d' Intelligence des oeuvres...

Cerbère : -Réponds Chimère... Tu peux avoir confiance... Il ne ressemble guère à ce Pégase chevauché par Bellérophon dont tu redoutes tant la funeste venue ...

L' HERMENEUTIQUE.

Chimère : -Soit... j' accepterai donc de faire un effort... mais je te parlerai en énigme Pataniais... < Herméneutique >, tel est le secret d' Intelligibilité... l' oeuvre n' est pas dans l'oeuvre, Rome n'est pas dans Rome... le sens est ...

Pamphagus : -... ailleurs ?...

Cerbère : -Il n' est pas complètement dépourvu de jugement ce cheval...

Pamphagus : -Mais où ?...

Chimère :-Par mes trois têtes !... dans le < le désir inconscient >, la < société >, le < thème >... N' as-tu jamais ouï parler de ces prodigieux Concepts ?...

Pamphagus : -Certainement mais quel rapport avec le texte ?...

Chimère : -Voici ma réponse : l' Auteur n' est pas l' auteur... et les oeuvres taisent autre chose que ce qu' elles disent et que ce que le commun en perçoit...

Pamphagus : -Par le chien !... elles seront donc ventriloques ?...

Chimère : -Non point... C' est moi qui les fais parler, qui les soumets à la question, qui leur fais gorge rendre... Elles ne sont que complexes de sens implicites, de significations latentes inaperçues de l' écrivain...

Pamphagus : -Quelle bizarrerie... Le poète ne serait donc pas conscient de ce qu' il fait ?... et le Critique serait plus savant que l' artiste ?... la belle prétention que voilà !...

1. Chimère : -Quelle innocence !... N' es-tu point instruit de la Science des Freudiens ?... et ignores-tu la puissance de leur technique de l' exégèse symbolique ?... Le Texte est un rêve, comme le rêve est un texte, rébus, fait d' ambiguités, troué, lacunaire... et moi, revêtue de la robe de sagesse de la littéraire psychanalyse, je me fais forte de te révéler le < signifié > caché dans < la chaîne des signifiants > !

Lis donc les essais de référence et tu comprendras par exemple l'incontournable et célèbre postulat méthodologique : < tel enfant, telle oeuvre >.

Pamphagus : -Tu parles comme si tu te trouvais au chevet d' un malade...

Chimère :-Il s'agit d' une < lecture symptomale > en effet... l' oeuvre n'est que le masque et le révélateur des désirs inconscients... remontant pour la plupart à l' enfance... d' un prétendu auteur !...

Pamphagus : -... qui ne serait en fait que l' acteur d' un autre discours... émanant d' une autre scène...

Chimère : -Ha!... tu commences à comprendre petit Houyhnhnms...

Pamphagus : -Lire, ce serait donc ne pas lire, ce ne serait qu' interpréter... Mais est-ce très différent du procédé du vieux Sainte-Beuve qui cherchait l' origine de l' oeuvre dans la biographie de l' écrivain ?... Or ce n'est pas l' < origine > d' un ouvrage qui m' intéresse, moi pauvre patagon lecteur, mais le développement des expressivités qui le composent... et le plaisir que j' en tire...

Cerbère : -Il n' est pas si sot ce patagon...

Méduse :-Que vas-tu répondre Chimère ?...

Chimère : -Par une évidence... Que l' oeuvre est indissociable de l' existence de l 'écrivain et qu' il convient pour la comprendre de remonter de la lecture de l' oeuvre à la biographie de l' auteur... Lire c'est tout lire, en superposant les productions et en dévoilant des motivations constantes, un complexe de désirs unique... Ainsi les tragédies de Corneille ne constituent-elles qu' une seule pièce et condensent-elles en le manifestant le < mythe personnel > de l'artiste..

Pamphagus : -... < le mythe personnel de l' artiste >?... impressionnant !... L' oeuvre n' est donc -selon toi, qu' une série de variations sur un fantasme donné dont tu te targues de déceler l' origine dans un ou plusieurs événements vécus et fondateurs de la thématique de l' écrivain...

Chimère : -Thématique de la confession... et de surcroît < inconsciente >...

Pamphagus : -... inconsciente ?... je ne suis guère persuadé...

Chimère : -C' est que ton intelligence des origines et des genèses sera bornée... mais ce n'est pas tout...

Pamphagus : -Quoi encore ?...

Chimère : -Mon projet d' explication globale ne saurait se satisfaire de l' Inconscient psychologique... il en est un autre...

Pamphagus : -... un autre < inconscient >?... et lequel ?...

2. Chimère : - l' Inconscient... < social >, mon cher... L' auteur comme tout < Homme > est engagé dans l' < Histoire >, parmi les autres < Hommes > !...

Pamphagus : -Je connais cette chanson... Elle est un peu passée de mode, ne crois-tu pas ? ...

Chimère : -Erreur... Il n' est point de mode pour la Vérité... et le Critique est Sujet Universel dont la méthode transcende les époques et les lieux... les genres et les styles...

Pamphagus : -... Il sera à la fois araignée et tel un chat botté...

Chimère : -Ta dérision facile te confondra bientôt... Il nous faut affirmer maintenant < le caractère historique et social de la signification objective de la vie affective et intellectuelle des individus. > car < l' oeuvre est l' expression microcosmique du monde dans lequel elle a pris naissance.>

Pamphagus : -Par la Verte Chandelle... ta lampe n' est point obscure... Attends que pour mieux comprendre ton propos je me le répète à moi-même... mentalement...

Chimère : -... thèse selon laquelle < les romans, quelles que soient les époques, expriment la nature mimétique du désir >...

Pamphagus : -Ho! Ho !... de mieux en mieux... Et tu accrédites cette énhaurme totalitaire et schématique sentence ?...

Chimère : -Tu l' as dit... Elle a été étayée... en de forts volumes et brillants essais... Ouvre les...

Ainsi tu le vois bien, la lecture doit être < plurielle > et < convoquer > des méthodes critiques différentes mais aussi convergentes...

3. Pamphagus : -... étayée... sans doute... l' imagination et la hardiesse des Critiques - je le vois-, n' ont point de bornes... mais prouvée, c'est une autre histoire... Cependant -si je ne m' abuse, tu parlais tantôt d' un troisième concept...

Chimère : -... le < Thème >?... j' y viens... à défaut de tact critique tu auras au moins de la mémoire...

Pamphagus : -Je l' avoue... ma cécité herméneutique est en effet absolue... l' aveuglement des basses latitudes sans doute... Mais dis-moi séduisante et terrifiante Chimère, qu' est-ce donc qu' un < thème > ?...

Chimère : -En quelques mots... car ton scepticisme de Patagon Houyhnhnms me donne de l' humeur ; et je m' échauffe, je sens mes flammes s' étirer et mes serpents se dresser sur ma tête...

Méduse : -Calme-toi Chimère et réponds!...

Chimère : -< Thème > se dit donc de l' originalité d' une expérience, < ce en quoi se résume la beauté d' une oeuvre >, < la qualité inconnue d' un monde unique >, < la Vision > propre à chaque écrivain.

Pamphagus : -Le thème est donc lui aussi symbole, image et motif récurrent ?...

Chimère : -Nullement mon cher... c'est là... la subtilité !... il est < principe concret d' organisation, un schème, autour duquel a tendance à se constituer et à se déployer tout un monde >. Il est l' expression d' une imagination créatrice !...

Pamphagus : -Et cela étant admis... que fait donc l' astucieux Critique ?...

Chimère : -Il faut décidément tout t' expliquer pataniais... il explicite les thèmes de l' auteur sans égard au style, au genre... à la forme littéraire choisie...

Lire, ce sera donc tout lire de la production de l' écrivain, y compris notes et brouillons, et rapporter cette production à l' expérience originaire et originale qui signe la création et qui se déploie inconsciemment...

Pamphagus : -.... toujours < l' inconscient >! ...

Chimère : -... dans < la totalité organique > de l' oeuvre.

Pamphagus : -Et comment le Critique va-t-il dévoiler ces fameux < thèmes > ?...

Chimère : -... en s' efforçant de < coïncider > lui même avec l' oeuvre lue... en vivant à son tour l' expérience spirituelle de l'auteur...

Pamphagus : -Mais c'est du pur mysticisme que tu me donnes là pour méthode de lecture !...

Cette < coïncidence >, cette fusion pour ne pas dire cette effusion, -quand bien même elle ne serait pas autre chose qu' un mythe-, ne me convainc guère...

Ensuite l' imagination entendue comme < sujet structurant >... me paraît une faculté bien fumeuse... Et de surcroît : qu'est-ce qu' une < faculté > ?...

Quant au Critique, qui nous certifiera qu' il ne projette pas ses fantasmes dans la série des < thèmes > qu' il aura prétendument dévoilés et explicités... ou... créés de toute pièce pour... le besoin de sa cause...

Chimère : -Tu t' obstines à nier l' évidence... tu ferais mieux d' aller mâcher ton avoine...

Pamphagus : -... C'est inutile, tu m' as rassasié... mais je ne suis guère plus persuadé que je ne l' étais tantôt par ces herméneutiques qui s' ingénient à découvrir ou plutôt à... inventer, le Secret de l'oeuvre, son Intelligibilité, son < Sens caché > dans la < culture >, le < social > ou la < vie > de l' auteur...

Cerbère : -Tu fais bien... j' ai toujours pensé que Chimère n' était qu'une rêveuse... et ses méthodes ... de prétentieuses élucubrations...

Chimère : -Tais-toi mon frère, tu n' es qu'un chien !

Pamphagus : -Mais toi Cerbère, de ton côté, que me proposes-tu ?... Dis-moi comment parvenir à la connaissance du Livre ... confie-moi est le Sens s' il n' est dehors...

LA STRUCTURE

Cerbère : -Si le Sens n'est pas dehors, narquois Houyhnhnms à toupet... c'est qu' il est dedans !

Pamphagus : -... Dedans !... par le Tartare, Petit fils de Gaïa, je ne l' aurais jamais deviné !...

Cerbère : Hé, hé!... c'est qu' il faudra être initié... et la Vision du Sens, patagon ignare, l' éblouissement d' Intelligibilité... sont réservés au petit nombre, aux élus de la Chose...

Pamphagus : -... à une élite...et laquelle ?...

Cerbère : -La tribu des < Structuralistes > mon bon ... à laquelle tu n' appartiens pas...

Pamphagus : -C' est un fait... Mais dis-moi, chien de l' Hadès, toi qui gardes l' empire sombre des morts et des mots dis-moi donc les tours et les détours de ces Doctes... je suis avide de savoir... si près de la Révélation...

Cerbère : -Tu devras pourtant faire un prodigieux effort... car il ne s'agit plus des facilités herméneutiques ou des douceâtres abandons phénoménologiques... tu vas entrer dans l' univers de la Science...

Pamphagus : -Tu intrigues et énerves ma patience. Parle.. je t' écoute...

4. Cerbère : -Il faut en premier lieu que tu saches que la Critique doit proscrire < tout recours à la psychologie de l' auteur >...

Pamphagus : -Soit... mais qu' est-ce qui manifestera alors l' originalité de l' oeuvre ?..

Cerbère : -La langue... le style...

Pamphague :-Il se peut... et tu récuses ainsi le propos de Chimère... mais qu' est ce donc que le style ?...

Cerbère :-... < le principe d' unité et de cohérence > des procédés littéraires employés par l'auteur..

Pamphagus : -... c'est donc là ta définition... < le style c' est l' homme >, écho d' une antique banalité... Et qu' en déduiras-tu ?...

Cerbère :-... qu' il suffit de relever ces procédés caractéristiques... néologismes, récurrences de mot, d' image, de tournure syntaxique, de substitution...

Pamphagus :-... et tu espères dégager ainsi le style de l' écrivain et la vision du monde dont il serait porteur ?... tu me parais bien imprudent... Car toi aussi, bien loin de découvrir le secret du prétendu < principe unificateur > de l' oeuvre, peut-être ne relèveras-tu dans le texte que des "faits" à l' appui de ton hypothése...

Et n' écarteras-tu pas le reste ?... En auras-tu même conscience? ...

Méduse :-Remarque pertinente et quelque peu embarrassante pour ton "discours de la méthode" mon bon Cerbère...

Cerbère : -Tiens, tu es encore là toi !... Rassurez-vous !... je connais l' objection... Aussi disposè-je d' une méthode adjuvante ... qui refuse tout recours à la psychologie de l' auteur... elle applique comme la précédente les lumières d' une... science... à l' étude du texte littéraire...

Pamphagus : -.. hé bien soit !... parle... laquelle ?...

Cerbère : -... la lin-guis-tique...

Méduse : - ... la < linguistique > ?... tu retardes Cher... il me souvient que cette hydre aux cent têtes a eu en effet son heure de gloire... il y a de cela bien des lustres... Hégémonique parmi les Narragoniens Lettreux, despotique dans les revues, terroriste jadis dans les amphis et sur les ondes, elle trône encore ... parfois... dans les banlieues et autres lointaines provinces intellectuelles d' Ubuland...

Pamphagus : -... Vous règlerez vos comptes plus tard... Quelle est sa relation au texte ?... peux-tu préciser ta pensée...

5.Cerbère : -Mais la voici, mon bon : < Poétique > et < Sémiotique > ... constituent la < Science de la littérature > ; elles nous livrent le secret, la clef, le Sésame... la Loi de production des oeuvres... non pas dans l' histoire des sociètés ou dans l' expérience de l' auteur comme le prétend l' herméneute obtus selon Chimère mais comme < système signifiant autonome >... elles révèlent l' < essence > de l'objet littéraire.

Pamphagus : -... l' < essence de l'objet littéraire > !... srupéfiant !... Quel est ce nouveau platonisme... conçu par tes deux jumelles ?...

Cerbère : -Décidément... on est lent en Patagonie... < L' objet de l' étude littéraire n' est pas la littérature tout entière mais sa littérarité (...) et le système des procédés qui effectuent cette transformation. >

Pamphagus : -< littérarité > ... Quel jargon est-ce là ?!... Serait-on dans Molière ?... le terme est bien barbare... il écorche mes oreilles...

Cerbère : -Je vais te faire comprendre sa musique, patagon inculte... le Critique < fait apparaitre la forme dans le travail du sens > !...

Pamphagus : -Ho, ho!... je vais de surprise en surprise... le sens ... < travaille > ! ... Faire travailler le sens... étonnante idée... qui ne peut naître que dans la tête d' un... travailliste... Quelque intellectuel soviétique ou succédané euphémisé social-démocrate sans doute...

Cerbère : -Tes pauvres railleries ne m' atteignent pas... et songe à qui tu parles, faute de quoi je découvrirai mes crocs !...

Pamphagus : -Je n' ai pour toi comme pour ta science que du respect Cerbère...

Cerbère : - Je l'espère bien... Le < Texte > n 'a donc pas de référent... il est jeu, comprends-tu ?... univers clos de simulacres, < univers autonome de significations >... et de < connotations appelées par la chaîne des signifiants >...

Pamphagus : -Quelle vigueur et quelle précision conceptuelle !... Ceci je peux l' admettre mais -si je peux me permettre cette remarque-, la thèse de < l' autonomie de la Littérature > n' est qu' une pseudo-nouveauté... qui remonte à Baudelaire, Poe ou encore à Flaubert ... Et par ailleurs elle ne nous apprend rien sur l' hypothétique < intelligibilité > de l' oeuvre...

Si la Critique littéraire s' en tient à la seule description du supposé système, de sa forme, c'est certes un passe-temps estimable que de le restituer mais il s'agit d'un labeur dont je ne discerne pas véritablement l' intérêt...

Cerbère : -Grave erreur pataniais... la méthode est < féconde >... elle nous permet de comprendre la poésie... comme le récit ! et dans ce cas on la nomme < Nar-ra-to-lo-gie > !

Pamphagus : -Narratologie? ... qu 'est-ce que c'est ?...

Cerbère : -C' est la < Science du Récit > âne patagon!... son propos est de découvrir < les lois du récit >, dont chaque récit particulier est le produit. Tout récit n' est qu' une grande phrase... dont le Critique énonce les < règles de génération >... soumises elles mêmes à la contrainte de la logique...

Pamphagus : -... la littérature ne sera donc qu' une expression de la logique, une branche de la mathématique ?

Cerbère : - En quelque sorte... et c'est bien pour cela que la Critique est une < Science >... le mot d'ordre est de < déchronologiser le récit et de le relogifier > !

Pamphagus : -Etonnante nouvelle!... la confusion de l' art et de la logique... la disparition de l'invention dans la déduction... l 'oeuvre d'art produit et effet de structures logiques... je n' y aurais pas songé... il faut être Illuminé Sorbonnicole Critique pour oser semblable théorie...

Cerbère : -Rassure-toi, mulet des Pyrénées, tu n'as pas le privilège de la myopie...

Donc le Structuraliste procède en deux temps... il commence par déterminer les < unités constitutives > de tout récit ; pour l' un ce sera des < fonctions >, pour un autre des < séquences >, pour un troisième enfin des < actants >..

Pamphagus : -... étrange science qui ne paraît pas en mesure de fixer ses concepts et laisse leurs définitions à l' arbitraire discrétion de ses praticiens...

Cerbère : - ... puis il dégage les règles de leur transformation... Au fondement de tout récit il y a un < énoncé-programme > qui met en oeuvre un ensemble de relations logiques à dévoiler.

Pamphagus : -Je crois saisir... Mais nous sommes bien loin de l' Herméneutique et de la Critique thématique... l'oeuvre < réalité incarnée dans un langage et des structures formelles >... n' est plus qu' un < effet de signification >...

LE TEXTE

Méduse : -Vous avez tort de vous goberger tous les deux... car cette méthode est dépassée !...

Pamphagus : -Que dis-tu là noble Gardienne des Hespérides !?... Ton regard pénétrant discernerait-il une autre voie, une autre Science?... Jusqu' où tes ailes d' or vont-elles nous conduire ?...

6. Méduse : -Au terme de cet entretien petit Houyhnhnms... à la Critique véritable.

Pamphagus : -Le nom de cette panacée ?...

Méduse : -La critique ... textuelle... la < Textanalyse > !...

Pamphagus : -La textanalyse ?... et quel est son objet ?...

Méduse : -< l' Inconscient du texte> et sa < productivité > mon bon !...

Pamphagus : -De plus en plus stupéfiant!... Cerbère faisait tantôt -tel un montreur d'ours-, travailler le texte... désormais, si j'entends bien ce que tu avances, le texte travaille de lui même... à la manière des navettes d'Aristote !... Les Intellectuels Critiques sont décidément envoutés par le travail...

Et que disent-ils de l'oeuvre?...

Méduse : -Justement, il n' y a pas d' oeuvre, stupide patagon !... il n' y a que le Texte!... l' idée d'< oeuvre > n'est qu' un fétiche digne... des arts premiers... elle n' exprime que l'idolâtrie du < sujet créateur > , de sa < parole> et de sa < pensée >, de son...< logocentrisme >!

Le Texte et toute la littérature sont < pratique, travail, production > !...

Pamphagus : -Avec Cerbère nous étions dans les mathématiques... nous voici immergés dans l' économie politique... la tête me tourne...

Méduse : -Hé, Hé!... Accroche-toi car ce n'est pas fini... De surcroît le Texte est généralisé... texte de la Culture... Tout est code, encodage encodé, intertextualisé, réseau...

Mais si < tout est langage> tout est à ce titre ordre donc... oppression ...

On s' en libère en jouant avec les mots.

Pamphagus : -On se libérerait de l'oppression par des calembours?... quel calembour politique est-ce là ?...

Méduse : -C'est que tu n' y entends rien !... toute oppression politique est linguistique... car le réel c' est le signe, le signifiant !... Décrire les signes, le < mouvement de la signifiance >, c'est prendre conscience de l'oppression pour la combattre en le déréglant !...

Pamphagus : -Tout ceci n' est que bigoterie littéraire, fétichisme du texte... pur songe de Clercs excités... Et j'entends d' ici rire le Maître... < Jouez mes chéris... jouez avec les mots... jouez à la littérature critique... Les braves petits, ils veulent pervertir le signifiant!... laissons ces rêveurs, à moi l' effective puissance, je règne... >

Ta < textanalyse > n' est que le nouvel opium du petit peuple des Narragoniens Lettreux Méduse!...

Cerbère : -Tu mériterais le fouet pour de telles insolences Pamphagus!...

Pamphagus : -Dis-moi Méduse, quel est le sujet du texte si ce n' est l' auteur, < l' esprit au travail, lucide et volontaire > ?...

Méduse : -Le Signifiant, Houyhnhnms ignare !... le texte est assujetti à < la Loi de Signifiant > ! Il y a des Mots... sous les mots... tout texte est anagramme et la poétique est inconsciente!

Pamphagus : -La poétique est inconsciente!... quelle obsession...

Méduse : -Elle est < le discours de l'Autre > !... < où pointent le sens et son sujet >. La phrase, l'énoncé sont doublés par un fonctionnement... autre et inaperçu...

Le réel est son double...

Pamphagus :- Et lequel ?...

Méduse : -Le < Paragramme > petit Houyhnhnms... le gramme mouvant... qui fait sens plutôt qu' il ne l'exprime...

Pamphagus :-... je ne comprends pas...

Méduse : -Cette citation va t' éclairer :

< les mots d' eux mêmes s' exaltent à mainte facette reconnue la plus rare ou valant pour l' esprit centre de suspens vibratoire, qui les perçoit independamment de la suite ordinaire, projetés, en parois de grotte, tant que dure leur mobilité ou principe, étant ce qui ne se dit pas du discours : prompts tous, avant extinction, à une réciprocité de feux distante ou présentée de biais comme contingence.>

Alors ?... qu'en dis-tu ?...

Pamphagus : -... Tu ne crois pas que c'est plutôt la Critique qui s' exalte ... du Mallarmé réécrit par le sapeur Camembert...

Méduse : -Je ne peux que plaindre ton manque de goût mais comment pourrait-on contester ce fait : le < mouvement de la signifiance >?... par ailleurs infini... Que tu le veuilles ou non, l' oeuvre est texte et le texte est langue... il n' y a d' autres profondeurs!...

Pamphagus : -Mais je ne recherche aucune profondeur... J' aimerais cependant revenir à cette idée d' < Inconscient du texte >... car cela reste pour moi fort obscur...

Méduse : -Quel cancre tu fais !... L inconscient se montre... un texte possède un inconscient... qui le travaille et dont il est possédé...

Pamphagus : -Je n' en crois pas mes oreilles... Nous sommes donc maintenant à Loudun... chez les envoûtées...

Méduse : -Comment pourrais-tu contester le fait du < mouvement de la signifiance >?...

Pamphagus : -Ainsi à vous suivre toi et ceux de ta tribu critique, < l 'inconscient du texte > est distinct de l' < inconscient de l' auteur >?... en admettant que ce concept ait un sens ... Et ce n'est pas l' écrivain qui exprime ou s 'exprime mais... c'est le texte ?...

Méduse : -... en la place de l' auteur, oui...

Pamphagus : -Mais alors, quelle méthode adopter pour analyser ce... Texte-qui-parle ?

Méduse : -Prête l' oreille, balourd... la < psychanalyse littéraire >, l' < analecture >, la < psychacritique >, la ...< Textanalyse > !...

Pamphagus :-Epargne-moi les différences de ces belles et précise ce qui leur est commun...

Méduse : -L'objet de cette critique est l' Inconscient du texte...< présent dans les articulations thématiques, les césures, les silences brutaux, les ruptures de ton, les scories, les détails négligés qui n' intéressent que la psychanalyse >.

Pamphagus : -Soit... Ainsi selon vous, tout fait signe, tout est signe, le sens est partout...

Méduse : -C'est cela ; tu sembles enfin comprendre... et tu parais saisir la portée de cette admirable méthode totalitaire et systématique...

Pamphagus : -Tu choisis bien tes adjectifs... Je ne pensais qu' au chamanisme...

Méduse :-C'est pourquoi il faut < ana-liser> tout ce qui est écrit... et ce qui ne l'est pas !... afin de retrouver le < processus inconscient d' élaboration, les petits faits, les ornements apparemment inutiles, les détails accessoires, les répétitions involontaires >.

Mais ce n'est pas tout...

Pamphagus : -Ce n'est pas tout ?!... quoi encore ?...

Méduse : -Le texte est lui même travaillé par l' inconscient de tous les autres textes... c'est ... l' < Intertexte > !...

Pamphagus : -Par Rhadamante !... votre imagination est véritablement inépuisable... quel est ce dernier avatar conceptuel ?...

Méduse :-Tout est dialogue, indéfini dialogue, effet, renvoi, référence, l'oeuvre n'est pas l'expérience d' un sujet, d' un auteur -méprisable conception individualiste-... mais c'est une polyphonie... le soi-disant Auteur n'est qu' un lecteur !...

Pamphagus : -Le coup de grâce en quelque sorte... La poétique se ramène à la lecture... et c'est le lecteur qui crée l'oeuvre... Quel paradoxe !...

Méduse : -Un texte c'est donc de l' implicite, et de l' < impensé >... et c'est cela que nous interrogeons.

Pamphagus : -Plus de fondement ...

Méduse : -... transcendantal ?... certes non !... l' < auteur > n'est qu' un mythe, et le texte est mouvement de sens sans origine, sans fin, par l' enchaînement des signifiants...

Pamphagus : -En somme une vaste machine à produire un univers sémantique...

Quel homicide Méduse !... tu as tué l'Auteur et tu as dissous l' oeuvre...

Méduse : -C'est toi qui l'affirmes, patagon...

Pamphagus :-... je comprends surtout que vous autres les linguistes vous avez fétichisé la langue et hypostasié l' inconscient et la culture... selon la bonne vieille représentation animiste... Ne seraient-ce pas là de nouvelles idoles, de nouveaux fétiches qui mériteraient eux aussi une... textanalyse?...

Et vous n'avez de cesse de considérer comme des imbéciles ceux à qui vous déniez le nom d' < auteur > en transférant leur capacité au < code > et... à votre " méthode " critique...

Savoir, quand je te tiens ; pouvoir, quand tu me tiens... >

*

Ici s' achève bon Polygame le courrier du sagace Ubudore. Il est -tu l' admettras-, plein de profonds, savants et fort subtils enseignements...

Et tel est donc, tu l'auras compris, le Tambourin de la noble Critique, son Cymbalum mundi...

< Qu' est-ce qu' un tableau ? >, demandait-on à Renoir, le peintre... Et le Maître de répondre : < ce qui entend le plus de sottises >. Parole d' expert... on peut l' assurer... et élargir la portée du jugement à ce que doit supporter toute oeuvre d' art...

Car qu' entend on par... jugement de goût ou d' appréciation ?

Telle est la question.

Je réponds : une intervention à propos d' un objet toujours achevé... ultime avatar d' une histoire et d' une expérience dont on ne saura rien ou si peu... Comment prétendre alors remonter de l' oeuvre finie -par l' impossible examen des différents moments de sa composition-, à ses origines, à ses prétendues < conditions de possibilités >... Comme si l' oeuvre devait être déduite d' un jeu d' axiomes qui en constitueraient comme la possibilité idéale... de lois d' un genre définies a priori... évidemment par le Critique.

Antique prétention des lointains disciples de Boileau...

Voici donc l' image toute à la fois naïve et pédante qui fonde selon les options dégagées plus haut cette Vision de l' acte de création : Dieu / l' Inconscient / la Structure / le Travail du Texte... ( on n'ose plus dire... l' " artiste " ) choisiraient les < compossibles > parmi les possibles et, obéissant au < principe du meilleur >, ils créeraient par fulgurations ce qui doit être d' après un plan préconçu...

On reconnaît là, transporté dans le domaine esthétique, une expression de la théologie de Leibniz...

Mais en est-il bien ainsi ?... n'est-ce pas pure illusion que de s' imaginer que le possible précède le réel ?... et ne faudrait-il pas plutôt affirmer avec Bergson qu' en matière artistique, le réel -c'est-à-dire l' oeuvre-, c' est... ce qui aura été possible ?... après qu' elle a été achevée !...

En conséquence de quoi, instruire le procès des < auteurs > paraît être une entreprise désespérée... sauf aux yeux de ... l' initié Critique bien entendu...

< Je voudrais bien savoir, demande Flaubert, ce que les poètes de tout temps ont eu de commun dans leurs oeuvres avec ceux qui en ont fait l' analyse ! Plaute aurait ri d' Aristote s' il l' avait connu !

Corneille se débattait sous lui >.

La "création" peut-elle être ramenée à l' analyse rationnelle des procédés et des genres, au Principe de raison... suffisante ?...

Il semble que non.

C'est pourquoi, 'pataphysiciens prudents -nous autres qui recevons parfois le vilain sobriquet d' < hésuchistes >-, nous nous abstenons d' ordinaire de tout commentaire, de toute parole exégétique, de toute interprétation, de toute vélléité herméneutique ; ou si nous nous y adonnons, ce n' est que... par jeu conscient... pour le plaisir... de la parodie.

... pour faire tourner la machine, les machines critiques... à décerveler !

Car nous avons compris qu' une bibliothèque n' est qu' une nécropole, un répertoire de cadavres, au sens propre l' < école des cadavres >, destination ultime de drames défunts propres à des genèses laborieuses mais définitivement occultées...

L' oeuvre -ce montage de rencontres hasardeuses, d'associations d' idées, de rythmes et d' images, de savoir-faire, de maîtrise réflexive, de fantasmes fixés et de clichés-, n' est que le linceul de l' élaboration... au tiers à jamais célée et donc inaccessible... sauf à être tenue pour une mécanique de signes à l' usage de ceux ... qui y projettent leur respective grille interprétative...

C' est pourquoi il convient d' en tirer la 'pataphysique leçon...

Fi donc, Cher Polygame, des appareils critiques, de tout le caquetant fatras théorique des papyphages contemporains...

Laissons aller courre le " génie" ou ce qui en tient lieu ...

A nous les < récréations et joyeux devis >, le vain plaisir de la lecture et de... la paraphrase...

.. seul métalangage susceptible, peut-être, d' éviter l' inflation de sens !

Et < en lisant et en écrivant >, suivant le conseil du Maître d' Argol, choisissons donc le bonheur de la lecture < qui pressent une certaine impression directrice >... plutôt que le pseudo-scientifique et navrant ennui des rodomontades critiques.

Courons le risque de la lecture, acceptons la singularité de la rencontre et affrontons directement le texte de l' oeuvre...

< insoucieuse, comme écrit Rimbaud, de tous les équipages >.

Et que Lucien, Celse, Rabelais, Bonaventure Des Périers, Valéry et quelques autres soient comme nos Mentors, pour notre bonheur et notre ... divertissement !...

Je te souhaite la santé nécessaire à la continuation de ta... 'patatextuelle navigation.

Ton Eutrapel.

 **

P.S. Mon bon, je m' aperçois d' un oubli fâcheux... celui du nom des Auteurs des citations qui émaillent les embarras du cher Pamphagus... Je le répare de suite ... Je te les donne...

Mais un scrupule me retient toutefois ...

A appliquer à leurs propres production les méthodes que ces Doctes utilisent pour déshabiller ceux dont ils analysent les oeuvres... peut-on légitimement les qualifier eux-aussi d'...< auteurs > ?...

Ne sont-ce pas plutôt, < Inconscient >, < Structure >, < Texte > ou < Intertexte > qui s' expriment sous leur plume ?...

Comment affecter la " paternité " des références ?...

Et si la théorie critique est fondée... à qui alors destiner les droits d'... < Auteurs > ?

Aux lecteurs ?...

Je devine ton sourire...

Quoiqu' il en soit, je te laisse juge...

***

( Avec le pataphysique et sollicité concours donc de :

Marie Bonaparte, René Laforgue, Charles Maurron, Paul Bénichou, Lucien Goldmann, René Girard,, Jean Pierre Richard, Jean Starobinski, Georges Poulet, Léo Spitzer, Roman Jakobson, Roland Barthes, Vladimir Propp, Claude Brémond, Algirolar Greimas, Gérard Genette, Julia Kristeva, Jean Bellemin-Noël, Philippe Sollers, Raymond Picard, André Green, Bernard Pingaud, M. Bakhtine.

Et enfin... de Sa Magnificence, notre très saint Père Ubu ! )

 *******

 

Sur le fantastique, l'étrange et le merveilleux

Louis Vax ou... le philosophe au pays des spectres

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La séduction de l'étrange

Table analytique

 

  

 

Introduction, par Bérenger Second

 L'étrange n'est point chose...

Affection, sentiment, c'est une manière d'éprouver, de sentir.

Effet de champ, expressivité, il est d'expérience.

Embrayeur de fictions, c'est une catégorie esthétique mais aussi poétique :

-Espèce du < merveilleux > -l'intervention du surnaturel dans les poèmes et les ouvrages d'imagination-, le < fantastique > est artifice, création d'une fantaisie pleine du < mystère du surnaturel > et qui évoque les effets produits par les < puissances occultes > ou leurs incarnations.

-Proche du fantastique, le < merveilleux > des Surréalistes ( Breton, Nadja ; Aragon, Le Paysan de Paris ) provient des objets dépouillés de leur aspect utilitaire et habituel. Il s'efforce de les considérer en eux-mêmes comme des chose insolites censées éveiller l'imagination et leur confère une puissance de suggestion en accord avec la réalité humaine et celle des choses.

*

Toutefois, si < les oeuvres fantastiques éveillent le sentiment de l'étrange > ( Louis Vax ), le < réel > -qui échappe au sens, à la grammaire, à la logique et à la poétique, comme il est étranger à nos jugements de valeur et à nos classifications-, ne saurait être dit, en lui-même, < fantastique >.

< L'étrange > ne désigne que la qualité d'un type de conscience, spécifique, conscience charmée qui s'abandonne, qui s'étourdit, qui consent.

Mais à quoi ?... A une complicité, au pouvoir d'envoûtement de l'artiste, au récit d'un conteur.

Jouissance qui est toute de participation, de contamination.

Jouissance du dynamisme de l'expressif qui se développe, appropriée à l'espace-temps mental de la < monstruosité > proposée.

Manifestation du désir de croire, du goût du mystère. Ou encore reliquat sous une forme dégradée de l'expérience du sacré, de la terreur irrationnelle et indicible du < numineux > selon Rudolf Otto ( Le Sacré, 1917 ).

*

Il n'y a donc pas de < réalité > fantastique.

Il existe néanmoins une philosophie du fantastique, cette catégorie paradoxale < à mi-route du réalisme et du nominalisme >.

Sa méthode est la < phénoménologie >.

Reste que les oeuvres de cette veine séductrice suggèrent comme un savoir, une révélation, une gnose...

Mais il ne s'agit ici que de fausse profondeur.

< Au sentiment de profondeur, que veulent imposer l'expérience de l'insolite et la < philosophie > fantastique, il faut opposer le jugement de fausse profondeur, que fonde la philosophie du fantastique.>

***

Table analytique de La séduction de l'étrange

 Avant-Propos. - Les philosophes ont traité surtout de la réalité ou non des prodiges. Je me propose d'étudier l'étrange pour lui-même, comme d'autres ont fait du comique.

Chapitre Premier.- Le sentiment de l'étrange et l'oeuvre fantastique.

Les oeuvres fantastiques éveillent le sentiment de l'étrange. D'où vient qu'un sentiment qu'on donne pour inétendu et secret soit lié à des images spatiales données à tous ? Certains estiment que nos sentiments sont < projetés > sur des spectacles ; d'autres font état de < conditionnements > individuels ou collectifs.

Mais l'opposition d'un monde extérieur et d'un monde intérieur est artificielle. Elle rend à la fois inévitable et insoluble le problème des rapports entre image et sentiment. Elle n'explique pas que le sentiment soit lié très étroitement au spectacle.

Le monde est simultanément perçu et senti. Il est fait des émotions qu'il éveille autant que des images qu'il offre. Les récits fantastiques sont de petits mondes où images étranges et sentiment de l'insolite sont donnés à l'état pur. D'où la supériorité philosophique du fantastique fictif sur le fantastique vécu.

Chapitre 2. -La psychanalyse de l'étrange.

Freud a donné une explication psychanalytique de l'étrange. : l'Unheimlich est du heimlich refoulé. Le sentiment de l'étrange est lié au retour d'une situation infantile angoissante, à la menace de castration. La mentalité animiste de l'enfant reparaît dans l'angoise de l'adulte.

Etudiant Le marchand de sable d'Hoffmann, Freud recuse le motif de la poupée animée ; il ne reconnaît comme angoissant que celui de l'oeil menacé. Mais le premier motif n'est pas toujours rassurant, ni le second angoissant. Freud insiste sur l'importance du schème de la répétition, mais confond deux types très différents de répétition. Il prétend ramener à la sexualité le fantastique vécu et rejeter dans la fiction le fantastique non sexuel.

Il n'a pas vu que le fantastique était un monde original où les concepts scientifiques n'ont pas cours. Il a jugé nécessaire de faire jouer une explication génétique quand la saisie < actuelle > d'une expressivité aurait suffi. Parce que le sentiment du fantastique semble gros de durée, il a cru qu'un appel à la durée était nécessaire pour en rendre compte.

Quant aux interprétations psychanalytiques des oeuvres littéraires, elles présentent deux défauts : a ) elles réduisent l'expressif au signifiant ; b ) en traitant les personnages romanesques comme des êtres vivants, elles se méprennent sur leur mode d'existence.

Il existe cependant des rapports entre fantastique et sexualité. Non des relations causales, mais des liens d'isomorphisme. Le sentiment de l'étrange est ambivalent comme le désir sexuel. Le goût du fantastique et la paillardise sont inavouables. Aimer la débauche ou le bizarre, c'est violer une règle morale ou esthétique.

Chapitre 3.- Motifs, thèmes et schèmes.

On admet couramment que c'est à son motif qu'un conte doit son caractère fantastique. Certains motifs seraient fantastiques, d'autres non. Un conte fantastique, c'est une histoire de vampire, de revenant, de loup-garou..., et non une histoire de fleur ou d'oiseau. Un classement des motifs donnera une esquisse du monde fantastique.

Mais des motifs réputés fantastiques peuvent être aussi comiques ou élégiaques ; des motifs bucoliques peuvent tourner au fantastique. D'autre part, les motifs ne se laissent pas grouper en classes disjointes : un même motif peut empiéter sur plusieurs classes. Une classification des motifs est à la fois stérile et irréalisable.

L'entreprise se fonde sur ce préjugé qu'un motif a un < fond >. Mais cette question : < qu'est-ce au fond qu'un fantôme ? > n 'a pas de sens. Fantôme est un terme indéterminé qui ne doit qu' à des contextes particuliers ses déterminations. Un motif ne se creuse pas : il se développe. Au motif, qui n'est guère qu'un mot, il faut opposer le thème qui tend à se confondre avec le récit tout entier. Les motifs ne possèdent pas leur détermination à l'origine, ils ne l'acquièrent qu'à la fin de l'oeuvre. Puis ils retournent à leur indétermination première pour se déterminer à nouveau dans des oeuvres nouvelles. L 'univers fantastique ne s'explique ni ne se construit du dehors par l'intelligence. On ne le comprend qu'en assistant à sa naissance et à son développement à l'intérieur d'une oeuvre. L'essence du fantastique est moins dans ce que les oeuvres ont de commun qu'en ce qu'elles ont de différent et de singulier. Le motif fantastique est moins une < nature > ( au sens grammatical du mot ) qu'une < fonction > qu'il doit à son contexte.

Dira-t-on qu'on fait des récits fantastiques en appliquant certains schèmes ( comme la répétition ) à certains motifs ( comme celui du fantôme ). Mais ces schèmes conviennent aussi bien à l'élégiaque, au comique ou au tragique qu'au fantastique.

Chapitre 4. -Le mystère et l'explication.

Une opinion répandue veut que le bon fantastique demeure inexpliqué et que le mauvais soit l'effet d'un trucage. Mais un bon dénouement est rationnel si le récit est agencé en vue d'une explication, irrationnel dans le cas contraire. Le problème du fantastique expliqué ou non se ramène au problème général de la cohérence des oeuvres.

D'autre part, le merveilleux féérique est mou. C 'est son alliage avec la raison qui en fait un métal éclatant et dur. L'alternative : mystère ou raison, qui portait sur l'ensemble de l'oeuvre, devient un conflit à l'intérieur du conte. Le fantastique convaincant n'entasse pas les merveilles ; il est discret et s'impose en combattant la raison sur son propre terrain.

Le terme d'explication n'est pas univoque. Il y a des explications mécaniques, psychologiques ou sociologiques ; des explications complètes ou ambiguës. Nous devons de bonnes oeuvres à la plupart.

Il arrive aussi que l'inexplicable devienne paradoxalement principe d'explication. Ainsi certains auteurs imaginent, pour justifier l'inexplicable, leur propre mythologie.

Chapitre 5. -Le < champ > fantastique.

J'ai soutenu (chap. 1 ) que c'est au sein de l'oeuvre fantastique que nous pouvons saisir le sentiment de l'étrange à l'état pur. Mais une oeuvre ne se laisse pas aisément circonscrire. Loin de se laisser enfermer dans les limites du récit qui constitue son corps matériel, elle a besoin de la complicité du lecteur. Elle vit des sentiments qu'elle éveille autant que des phrases qui la composent. Elle ne se contente pas d'être comprise, elle veut être < vécue >.

L'art n'exige ni une participation brutale comme la réalité, ni une adhésion intellectuelle comme la vérité. La jouissance esthétique ne consiste ni dans l'angoisse ni dans l'exercice phénoménologique. Le lecteur est mi-acteur mi-spectateur ; mi engagé, mi-détaché. La victime vit dans l'angoisse, le lecteur connaît un sentiment d'étrangeté.

Mais le fantastique n'est pas favorable à la jouissance esthétique pure. La distance est brève de l'étrange à l'effrayant. Les auteurs fantastiques sont < contaminés > dans l'esprit du public par leurs écrits ; les théories par les oeuvres.

Il arrive que l'humour nous préserve de la contamination du fantastique qu'on goûte par celui qu'on craint. Mais ce rôle régulateur peut-être fatal à la participation, partant, au fantastique lui-même.

Chapitre 6 : -Ambiguïtés et antinomies.

Les hommes naïfs se contentent d'un fantastique fruste ; les amateurs raffinés exigeraient un fantastique enveloppé, douteux, ambigu.

Ce fait serait lié à l'affaiblissement de la crédulité. Mais ambigu n'est pas synonyme de plausible. S'il est admis qu'un conte est un conte pourquoi un monstre possible y serait-il plus effrayant qu'un monstre réel ? C'est dans la vie réelle que l'ambiguïté s'apparente à cette incertitude qui tient aux limites du savoir. Dans les contes, elle est plutôt une qualité première du monstre lui-même. Un fantôme est une sorte de compromis entre quelque chose et rien.

D'autre part le fantastique récent tend à se dépouiller de l'ambiguïté. Les fantômes de jadis étaient brumeux et terrifiants, mais inoffensifs ; le mode d'existence de ceux de naguère hésitait entre l'être propre et l'illusion ; les fantômes d'aujourd'hui sont nantis d'un corps matériel et de force physique. Ce fantastique < secondaire > se moque du fantastique < primaire > comme la véritable éloquence a fait de l'éloquence.

D'où vient cependant l'affinité du fantastique et de l'ambigu ? Un conte tragique, donné pour tel, ne saurait passer pour réel. Mais un conte fantastique n'inspire pas toujours des peurs fictives. Le fantastique tend à se donner pour réel, à supprimer la < distance psychique > sans laquelle il n'est point d'émotion esthétique. L'ambiguïté fantastique touche à l'équivoque. Qui a peur des fantômes de son livre n'est pas loin de redouter ceux de sa maison. Cette circonstance a retardé l'apparition d'une littérature fantastique se donnant pour fictive.

Chapitre 7. Fantastique et croyance.

La liste des combinaisons de l'un de ces deux termes : < vrai >, < imaginaire >, avec l'un de ces deux autres : < vraisemblable >, < invraisemblable >, offre peu d'intérêt : telle histoire de sorcière tenue pour imaginaire et invraisemblable par les uns, passera pour vraie et vraisemblable aux yeux des autres.

Mieux vaut distinguer : a ) certitude scientifique fondée sur le raisonnement et l'expérience ; b ) conviction s'appuyant sur la volonté de croire et le refus de douter ; c ) évidence affective. En d'autres termes : connaissance, foi, sentiment. L'amateur de fantastique ne s'intéresse ni aux conclusions de la science psychologique, ni aux dogmes qui définissent l'existence et le pouvoir des diables, mais au pouvoir d'envoûtement des conteurs. Douter d'une histoire donnée pour vraie est tout autre chose qu'être envouté par une histoire qu'on sait inventée. Le sentiment esthétique, comme tout état affectif, est présent, évident. Il se suffit mais ne prouve rien. Le récit naïf qu'un homme de bonne foi donne pour vrai bien qu'invraisemblable, est plus convaincant, sur le plan de la connaissance, que le plus génial récit donné à la fois pour imaginaire et invraisemblable. L'imagination, cette faculté qui permet à un auteur de s'imposer, est justement celle qui rend suspect un témoin. Le problème des convictions personnelles des écrivains est un faux problème.

 Chapitre 8.-Fantastique et constances.

Roger Caillois a défini le fantastique: une irruption du merveilleux dans le quotidien. Cette définition est trop large et trop étroite. Trop large parce que le merveilleux bienfaisant n'est pas fantastique. Trop étroite, parce que les seuls conflits qu'elle retient sont ceux du réel et du possible.

Le fantastique surgit souvent d'une rupture des constances du monde perceptif ( géants, nains, morts-vivants,ascension des graves... ) ; du monde moral ( perversité diabolique ) ; ou esthétique ( monstres ).

Une rupture en entraîne d'autres. Si le criminel des contes traverse les murs, s'il a une physionomie d'assassin, c'est qu'il est un scandale dans l'ordre de la raison pratique et un monstre au point de vue esthétique autant qu'un phénomène dans l'ordre le la raison spéculative.

Le fantastique fait tache d'huile : un incident insolite gagne progressivement le monde et le moi. L'outrage fait à une valeur atteint toutes les autres. Finalement l'exception devient la règle ; et le monde quotidien bascule dans le fantastique.

Chapitre 9. -Le dynamisme de l'expressif.

Chose et gens ont une physionomie particulière, une < expressivité > originale. La perception saisit les expressivités comme l'intelligence les significations.

Supposons qu'une expressivité se fasse cancéreuse et menaçante, envahisse l'espace et le temps. Le développement anarchique des expressivités caractérise un fantastique d'un type nouveau. L'au-delà ne fait plus irruption dans notre monde. Au contraire : un aspect banal de notre monde se met à croître comme une plante monstrueuse. Ce fantastique n'est pas incroyable, incompréhensible, surnaturel. Il et évident, direct, naturel. L'aventure n'a pas un cours imprévisible. Bien au contraire : les personnages sont victimes d'un envoûtement qu'ils connaissent et que nous connaissons, d'une expressivité déchaînée. Ce fantastique manque curieusement de fantaisie.

Ces contes se développent selon un < style de continuité > qui s'oppose au < style de rupture > ou d'imprévu. Ni l'un ni l'autre de ces styles ne convient parfaitement au genre fantastique proprement dit. Le style de rupture sied au récit humoristique ; le style de continuité au poème macabre. Le genre fantastique exige que la poésie soit dramatisée et que le récit schématique se gonfle de poésie.

Chapitre 10. -L'univers fantastique.

Le fantastique commence par se glisser sournoisement dans le monde quotidien et finit par le transmuer tout à fait. De quelle nature est le fantastique ? -Purement subjectif, il se donne pour parfaitement objectif.

L'espace fantastique est une variété de l'espace vécu. Le lieu hanté n'est pas une parcelle du cadastre, mais un monstre qui menace sa victime. Imaginer des temps circulaires ou inversés, c'est s'adonner à des exercices intellectuels. Le véritable temps fantastique est celui de l'épouvante, de la menace sans recours. La victime voit se refermer sur elle l'espace et le temps fantastique. C'est hic et nunc qu'elle connaîtra la terreur absolue et la mort. C'est elle-même qui secrète l'espace et le temps qui la menacent. Elle s'effraie du visage qu'elle a barbouillé et qui est le sien.

Les personnages fantastiques : fantômes, vampires et loups-garous appellent des remarques analogues. Le sujet d'une aventure fantastique est toujours le héros-victime ; son objet est toujours le monstre. Mais cet objet qui le menace n'est qu'une part révoltée de lui-même ; à spectateur farceur, monstre berné. Le plus redoutable des monstres est étonnamment soumis à nos caprices. A la connaissance progressive et conjecturale que nous avons du monde banal, fait pendant notre connaissance innée et sûre du monde fantastique.

C'est ici que je connais l'ailleurs inquiétant ; c'est maintenant que je suis menacé par le futur. C'est par moi que le monstre existe. La < transcendance > fantastique habite au coeur d'une < immanence >. Son existence, pour parler comme Husserl, n'est qu'une prétention à l'existence. Mais elle n'est fantastique que dans la mesure où elle l'ignore. L 'expérience vécue et l'expérience réflexive ne cessent de se contredire.

Comme elle a créé son espace, son temps, ses personnages, la conscience apeurée va engendrer sa science, sa morale, sa religion, sa métaphysique.

La science maléfique est à la mesure de la crainte qu'elle inspire. Le nigaud croit que l'initié s'enfonce dans une science immense pleine de secrets redoutables. Cette science prodigieuse fait pendant à la durée, à l'espace infinis : Les superlatifs s'attirent. Mais cette science qui n'existe pas en fait, n'est que la poésie du savoir.

Il arrive à la fantaisie, à l'utopie, d'illustrer des schémas de pensée utiles à la science. Mais la < science > fantastique ne saurait mener à la science véritable, qu'elle bafoue ou renie. Elle se croit plus profonde que l'autre, puisqu'elle croit lire un sens secret où la science officielle ne voyait qu'une suite de hasards.

La morale humaine est fondée sur la réciprocité des consciences, la découverte d'autrui en tant que tel. Or c'est du coeur d'elle-même que la conscience angoissée tire sa connaissance de l'autre. Est bon qui la rassure, mauvais qui la menace. La morale fantastique ne veut pas le rachat, mais le châtiment du coupable. Elle ne juge pas la faute avec équité. La faute grave, c'est celle qui inspire de l'horreur.

Cette morale est infantile, pessimiste, réactionnaire et timorée. Elle se fonde sur les < instincts de défense > plutôt que sur les < instincts de sympathie >. Le futur utopique est un espoir ; le futur fantastique une menace.

Fantastique a quelque parenté avec mystique. Les deux expériences sont ambivalentes ; mais la première est pessimiste et la seconde optimiste. La première se rallie à une < raison> timorée ; la seconde prétend dépasser toute raison.

La religion fantastique a un caractère plus magique que spirituel. Dieu lui-même ne saurait arracher le coupable- innocent à son châtiment éternel et immérité. Les formules sacramentelles agissent ex opere operato.

La métaphysique fantastique est au service de la peur. Loin de l'expliquer, elle se fait sa complice. Par là même, elle paraît plus profonde qu'une philosophie rationnelle. Peur et métaphysique de la peur, < théorie > et sentiment se renforçant mutuellement.

Conclusion.

-1. Fantastique et philosophie.

Une philosophie du fantastique, due à la réflexion, récuse la < philosophie > fantastique qui s'exprime à l'intérieur des contes et qui tend à accréditer la fable d'une < réalité fantastique >.

2. Les paradoxes du fantastique.

Mais cette philosophie formule moins de conclusions positives que de paradoxes :

1. Nous voulions définir le mot fantastique. Mais l'étude des oeuvres fait éclater la notion. Nous sommes à mi-route entre nominalisme et réalisme ;

2. La science du fantastique veut formuler des propositions cohérentes et universelles. Mais le fantastique n'existe que dans les oeuvres. Et l'examen des oeuvres amène à formuler des propositions particulières et souvent contradictoires ;

3. Le détail fantastique tranchait sur la réalité quotidienne. Puis c'est le monde tout entier qui bascule dans le fantastique. Mais un monde organisé cesse d'être fantastique ;

4. On oppose communément fantastique à raisonnable. Mais : a ) L'art fantastique le plus convaincant est aussi le plus classique ; b ) des aventures fantastiques, déraisonnables, qui mènent aux catastrophes, on peut tirer une morale rationaliste ;

5 ). C 'est à l'art -plastique ou littéraire- que nous devons le fantastique pur. Mais un fantastique purement artistique cesse d'être convaincant. L'art du < fantastiqueur > devrait donc viser à se faire oublier comme art. Or tout objet artistique doit se donner comme tel ;

6 ). Fantastique est synonyme d'incroyable. Comment faire accepter un récit qu'on donne pour imaginaire et invraisemblable ? Il faut que le fantastique s'impose de lui-même, comme naturel et évident ;

7 ). Parce qu'il suggère des profondeurs spatiales, temporelles, etc., le sentiment de l'étrange passe pour profond. Au sentiment de profondeur, que veulent imposer l'expérience de l'insolite et la < philosophie > fantastique, il faut opposer le jugement de fausse profondeur, que fonde la philosophie du fantastique ;

8 ). Le conte fantastique s'organise autour d'un motif. Mais ce motif lui-même n'est fantastique qu'au sein du champ où il se développe. Opposés et complémentaires, motif et champ sont deux pôles de l'oeuvre fantastique ;

9 ). Pour impressionner, l'être fantastique doit être consistant. Mais sa consistance en fait une chose trop précise, partant, non fantastique. L'ambiguïté peut aider le fantastique à retrouver son caractère < atmosphérique > ;

10 ). Le fantastique est fabuleux. Pour se rendre plausible, il peut troquer la < réalité > de ses monstres contre la < vérité > de ses enseignements : se faire allégorique ou psychologique. Mais, en expliquant le fantastique, allégorie morale et symbolique freudienne le détruisent ;

11 ). Le philosophe, qui analyse la notion et les oeuvres, est incapable d'opérer la synthèse du fantastique, c'est-à-dire d'éveiller le sentiment d'étrangeté. C'est à la littérature et à l'art que ce rôle est dévolu.

 

 

E. Munch, La jeune fille et la mort.

 

 ******

 

Sur l'insolite et la 'pataphysique

ou

Le songe de Charmante

( Grammaire 'patasophique, polyphonie )

  

Rocher de Trébeurden

*

< Elle alla donc et se mit avec grand soin de garder son honneur ;

toutes les autres dansaient et elle point,

et ne s'osait approcher de la collation

pour faire de la merde avec les dents, comme les autres. >

Béroalde de Verville, Le moyen de parvenir, Cause

**

 ( Rêve... Entretien. Charmante, divers spectres )

Ubudore. - Que t'arrive-t-il aujourd'hui ma princesse ?... tu me sembles bien perplexe...

Charmante. - Un embarras... un irritant problème de définition...

Latis. - Ah, les définitions !... une gageure toujours recommencée... et à quel propos ?

Charmante. - L'insolite...

M.S. - L'insolite... diable... et où réside la difficulté ?

Charmante. -... Considérez le contenu de cette communication... selon son auteur, l'insolite se résoudrait à l'inattendu...

Ce qui me paraît peu satisfaisant... Qu'en pensez-vous ?

J-H-S.- Définition... très attendue en effet... Attribut incontestable certes... mais qui n'est qu'un aspect de la notion...

Charmante. -... ?

Mélanie Le Plumet. - Tout événement inattendu n'est pas insolite...

Un exemple : selon les dernières prévisions de l'oracle météorologique, nous aurions dû jouir ce matin d'un soleil généreux... or le ciel est plombé ; il va même neiger...

Par contre, s'il pleuvait des grenouilles ou du sang...

Charmante. - ... nous "serions" dans le merveilleux, le fantastique...

Sandomir. - ... ce qui est une impossibilité absolue... on ne peut < être > dans le < fantastique >... ou le < merveilleux > qui ne sont ni des réalités empiriques ni des opérateurs descriptifs ; ce sont des catégories esthétiques... Elles s'appliquent à des fictions, à des moyens d'expression, littérature, oeuvres artistiques... à des genres fort variés... récits... tableaux... films...

Elles ne concernent que des êtres imaginaires, par exemple les personnages qui sont les témoins, les bénéficiaires ou les victimes... de la bienveillance ou la malveillance propre à la "Puissance" mise en scène par les auteurs...

Charmante. - Qu'est-ce alors que l'insolite ?

O.Votka. - Un mot...

Charmante. - Vous vous moquez...

S. Lhuré. - Pas du tout...

< Insolite > est un adjectif... < L'insolite > est un adjectif substantivé...

Certains, oubliant sa dimension linguistique, lui confèrent un être... ils croient à la réalité de l'insolite !

Charmante. -Ils le réifient ?... C'est ce qu'on appelle une hypostase...

J.T. - Oui... et ils lui vouent une espèce de culte... Ils en font une référence, une idole... une valeur !

Or, il ne s'agit ici que d'un outil de discrimination... d' un critère.

*

Charmante. - Serait donc ainsi repérée une illusion...

Soit...

Cependant vous n'avez pas répondu à la question : quelle est la nature... l'essence de l'insolite ?...

E.P. - < Nature >... < essence >... Gare ! nous voici à l'ontologie...

Soyons moins ambitieux...

Charmante. -... mais encore ?

M-L. A. -Que disent les dictionnaires ?...

Charmante. - Voici une définition parmi d'autres, assez banale :

< Est dit insolite ce qui surprend par son caractère singulier >...

V.Plomb. - Bien... Tu vois donc que le mot qualifie un certain type d'événements, une certaine classe d'expériences... c'est-à-dire de représentations...

L'insolite n'est pas l'étrange, qui est de sentiment ; c'est un effet de perception, la soudaine prise de conscience d'une réalité donnée, inaccoutumée, d' une < expressivité négative > singulière et par là... intellectuellement déconcertante, qui retient l'attention et suscite la perplexité quant à son être et à son sens... dans un climat psychologique d'étonnement.

Charmante. - Ces événements susciteraient ainsi... des passions ?...

N.N. Kamenev. -... plutôt... des affections... au sens de Descartes...

Charmante. -... référence obligée au < cavalier qui partit d'un si bon pas >...

J. M. - Et à son exigence de précision...

*

Mais continuons... Enrichissons, si tu le veux, cette première définition par le recours aux synonymes...

Charmante. - C'est de bonne méthode : anormal, bizarre, excentrique, extraordinaire, incroyable, inhabituel, inusité, nouveau, particulier, saugrenu, étonnant...

J.S. - Une belle série comme dirait Alain... Et qui traduit un sens premier assez caché à la conscience contemporaine car désormais suranné, obsolète... inhérent au Vieux-Français...

Consulte Littré...

Charmante . -... Insolite : < qui n'est point d'usage... qui est contraire à l'usage >...

B. Monomaque. -C'est tout ?

-... Non... INSOLITE (in-so-li-t'), adj.

 ... C'est dans un de ces livres de l'analogie qu'il [César] recommandait particulièrement d'éviter, comme un écueil, les expressions nouvelles et insolites, ROLLIN, Hist. anc. t. XII, liv. 25, ch. II, art. 2, p. 259, dans POUGENS. La manière insolite de combattre avait un peu effrayé les ennemis des Romains, LE P. CATROU, dans DESFONTAINES. Ils prirent une voie insolite, ID. ib. Ces démarches illégales et insolentes autant qu'insolites rebutent ceux qui travaillent pour moi, VOLT. Lett. Arnoult, 15 juin 1761.

HISTORIQUE :

XVIe Il remet ceste et autres injures insolites et indignitez à lui faittes, entierement à la volonté de Dieu, M. DU BELLAY, 312.

ÉTYMOLOGIE :

Lat. insolitus, de in.... 1, et solitus participe de solere avoir coutume (voy. SOULOIR).

*

A. Templenul. - C'est on ne peut plus clair... Revenons aux synonymes... qu'ont-ils de commun?

Charmante. - Chacun d'entre-eux exprime plus ou moins la rupture d'une familiarité ou encore une faille dans les classifications habituelles de quiconque rencontre ce type d'événements...

Ph. V. -En effet... car l'insolite est toujours de rencontre... Avant qu'il ne soit verbalisé et signifié comme tel, c'est un fait de conscience...

Charmante. - De rencontre ?... et en conséquence... imprévisible ?

Pseudo- Sandomir. -L'insolite -qui est reconnaissance d'une singularité- est certes imprévu... mais il n'est pas l'imprévisible...

Les deux notions ne sont pas indexées au même domaine...

... < l'insolite > est de perception... il désigne évidemment ce qui déborde nos classifications habituelles mais c'est en premier lieu un terme de phénoménologie, il signifie pour une expérience ; < l'imprévisible > -ce qui échappe à notre connaissance, à la capacité actuelle de notre puissance d'investigation-, est un terme de logique comme disent les Anglo-Saxons.

C'est un adjectif substantivé -de modalité- relatif à l'univers de la connaissance.

*

Faux de Verzy

 

Charmante. - Je crois comprendre...

Certains affirment cependant que < tout est insolite >, voire même que < tout est imprévisible >...

Lutembi. - ... Il s'agit là d'une confusion des ordres de langage ... Cette thèse hasardeuse, cet énoncé de pure métaphysique est d'ailleurs démentie par l'expérience la plus banale... Proposition bien audacieuse par son passage à l'universel... un exemple de < jugement réfléchissant >... au sens de Kant...

Patadelphe. -... et un symptôme de l'esprit de système... qui traduit < la passion de la raison > ainsi que l'indiquait jadis Michel Alexandre dans ses commentaires de la Critique de la raison pure.

Charmante. - Parallèlement et de la même manière, ils affirment < l'universalité de l'exception >...

Carlos Huancabamba. - Je sais... en transmuant encore une fois une catégorie logique en une catégorie métaphysique... Elle devient le fondement d'une ontologie, l'atomisme physique et linguistique, à la manière de Russell et de Wittgenstein selon le Traité logique-philosophique...

Piège des critères...

Emma Lente-Pilule. -Et naufrage de l' Ascience dans ... la Science, la prétendue " connaissance du particulier " - celle < qui commence comme connerie > -, jadis éreintée par < Julien Torma > !

Car, du côté du sujet, la < connaissance > n'est qu' un projet impossible ; et, du côté de l'objet il n'y a ni < particulier > ni < substance > à connaître... tout est interaction et relation de relations... le < savoir > et le < réel > en sa complexité nous échappent...

Jeanne de la Tysse. -Quant à l' idée d' < exception >... elle n' a de signification que par rapport à l' idée de < règle >...

Charmante. - Ce sont des termes de métalangage ?...

Pataphile-Episcope. -Evidemment... mais aussi -dès lors qu'on confond les plans de l'existence et de la logique- des embrayeurs de l'intempérante pataphysique spéculative... c'est-à-dire de la bonne vieille dialectique analysée par l'auteur des Prolégomènes à toute métaphysique future !

Charmante. -Si je comprends bien, on ne ferait donc ici que de la philosophie...

E.P. - Certainement... dans le sillage du très daté bergsonisme de Jarry... En s'imaginant de surcroît, nouvelle vision, nouvelle vanité ... posséder < la clef du réel >...

Tel est le naufrage de la 'pataphysique donnant dans le panneau de l'illusion transcendantale...

Et je n'évoque même pas les vaticinations relatives aux < harmonies de l'être >...

Charmante. - On en resterait ainsi < au seuil de la 'pataphysique > ?...

Opach. -Oui... quoique ces paralogismes aient été relevés -mais manifestement en vain- par feu < César Ogliastro> dont les analyses demeurèrent en leur temps assez incomprises d'un certain nombre d' épigones.

Relis donc son étude méthodologique relative à la question préalable des critères.

Elle incite à la plus extrême circonspection...

Et afin de parfaire ton instruction, je te recommande ces quelques feuillets détachés des Séminaires de Prin...

Charmante. - ?...

Opach. - ... tu connais le manoir et le hameau... pas très loin de l'Organon de Vrigny... dans la vallée de l'Ardre...

En ces lieux austères se tinrent, après les Grands Embrasements, des rencontres discrètes et... insolites où le Vice-Curateur dispensait un enseignement réservé et livrait ses vues les plus audacieuses...

Consulte-les et fais en ton profit...

Charmante. - Je n'y manquerai pas...

*****

 

Sur la modalité, le sens et la phénoménologie

notes éparses... par Patadelphe

 1.

Modalité est catégorie grammaticale ; elle désigne :

-le mode d'un verbe, la manière dont on considère l'action comme effective ( indicatif ), à faire ( impératif ), désirable ( optatif ).

-le degré d'assurance qui accompagne un jugement ( conduite représentative ) et la proposition assertée qui le verbalise ( expression linguistique ).

Au moyen des adverbes certainement, sans doute, peut-être, nécessairement.

2.

La nature ignore la modalité - le nécessaire, l'aléatoire, le possible, le probable, l'absurde, l'ambiguité, la vérité...

Les termes de sens, de vrai, de faux se réfèrent aux énoncés d'une langue primaire antécédente, déjà constituée.

Et non pas au réel !

Ce sont les instruments d'un langage à propos d' un langage antérieur.

Les expressions d'un métalangage.

Des critères.

3.

Il n'est pas de signification antérieure aux énoncés.

Excepté pour la pensée magique, poétique et/ ou gnostique.

Car le sens est un terme de logique, aucunement ontologique.

Et nulle expressivité ne hante ou n'habite les choses.

Il est le produit du procès de signification comme la vérité est l'effet de la vérification et de la preuve.

Le sens d'un rêve n'est que la signification constituée résultant d'une interprétation.

Et le psychanalyste, loin de découvrir un sens antérieur à l'interprétation persuade sa dupe de la validité d'une fiction constituée : son interprétation.

L'interprétation est une manière de délire cohérent.

Selon des règles.

A l'instar de la paranoïa.

4.

Contre les hégéliens et la plupart des onto-théo-logiciens il faut affirmer que la logique n'est pas inhérente à l'existence.

L'existence n'est pas l'épiphanie du Concept pas plus que l'Histoire n'est la réalisation de quoi que ce soit.

L'histoire n'est pas ventriloque.

L' Histoire, cette fiction, cette solution imaginaire, n'est qu'une Idée spéculative totalitaire; une Idée de la raison (im)pure.

Et il n'est nul indice, nul signe, nulle trace à rechercher dans l'être ou l'événementiel voués à la neutralité sémantique.

De la même manière parler du sens d'une perception, du sens d'un rêve, du sens d'une imagination ou encore d'une hallucination serait étendre d'une façon extravagante l'emploi usuel de la notion de sens.

Or la phénoménologie d'obédience husserlienne ( Recherches logiques, Expression et signification ) et le sens commun, plus naïvement, évoquent le sens d'une expérience, le sens du monde, le sens d'une perception...

Est-il justifié d'assimiler les choses aux divers objets de nos actes intentionnels, à nos intentions ?

Dans cette hypothèse tout est langage. Le monde est ventriloque, le perçu est le sens donné à la proposition, la pensée est herméneutique et sémiologie :

relever et faire tourner les signes est son ambition.

Est-il toutefois pertinent de considérer le signe comme une donnée ( Merleau-Ponty ) et non comme le produit d'une identification ( tradition empiriste ) ?

5.

Grammaire se dit d'un ensemble de règles permettant toutes espèces de jeux ; et parmi ceux-ci les jeux de langage.

-La grammaire philosophique est étude des conditions de sens.

De Guillaume d'Ockham, Logique, à Rudolf Carnap ( Le dépassement de la métaphysique par l'analyse logique du langage ).

Elle est réduction des abus de langage.

-La grammaire patasophique, quant à elle, n'est pas sans rappeler la technique jadis développée par Remy de Gourmont : la dissociation.

Cependant, dégagée de toute prétention positiviste, renversant le bénéfice de la méthode, elle est... paisible jouissance du langage des abus.

 **

Sur l'art et la morale

Une dissociation de Remy de Gourmont

 

Kees Van Dongen, La femme au grand chapeau. 

*

J'ai passé toute ma vie à faire des dissociations, dissociations d'idées, dissociations de sentiments, et si mon œuvre vaut quelque chose, c'est par la persévérance de cette méthode. Il faut croire qu'elle est inutile et que j'ai parlé dans le néant, car les hommes continuent à vivre, à penser et à sentir dans la confusion. Certes, c'est plus amusant ainsi. Pourtant, à bien réfléchir, que c'est monotone ! Vous voyez les hommes, malgré qu'on les avertisse, malgré que l'expérience de chaque jour leur soit un spectacle clair, s'obstiner à unir toujours les idées les plus opposées et qui hurlent le plus d'être associées. Ne disons pas les hommes, disons les imbéciles ; ce sera d'ailleurs à peu près la même chose, mais cela permettra tout de même de séparer de la masse quelques êtres doués d'un esprit plus net, d'une sensibilité plus délicate. Donc, pour prendre un exemple, d'ailleurs périodique comme les phases de la lune, la foule (et dans la foule il y a pas mal d'hommes qui font figure dans le monde), la foule, guidée par les maîtres qui sont dignes de la conduire, s'obstine à unir dans un même concept, dans une même vision, l'art et la morale. Tous les ans et plusieurs fois par an, que ce soit au Salon d'été, d'hiver ou d'automne, un tableau se trouve exclu, quand ce n'est pas une statue, parce que, étant une œuvre d'art, il n'est pas aussi un encouragement à la vertu. Si l'œuvre était très médiocre, si elle n'avait vraiment aucun rapport avec l'art, cela ne choquerait personne, mais étant d'art elle doit être également de morale. La foule ne sépare pas ces deux idées. Mais elle suit l'exemple de Tolstoï. Tolstoï avait des préjugés grands comme lui-même. Il avait du génie. Cela demanderait un chapitre à part. Restons dans les sentiers ordinaires et voyons s'il est sensé d'exiger de Van Dongen de choisir ses sujets de telle sorte qu'ils aient à la fois des explosions de couleur et des explosions de pudeur. Ah ! Dieux ! Un peintre a autre chose à faire que de se demander si ce coin de peau qu'il reproduit est ou non dans les limites de la vertu. Il se demande, et c'est tout ce qui est de sa compétence, si cela va faire sur sa toile une tache harmonieuse.

( Dissociations )

*****

 

Sur le réel

 

N.I.A.E.P.U.A. 

 

Peut-on connaître le réel ?

Par Epistémon le 'Pataphysicien

Double questionnement :

-épistémologique : étude du fondement, des procédés et des limites de la connaissance ;

-métaphysique : qu'en est-il du < réel > en lui-même ?

Auteurs et oeuvres incontournables :

-E. Kant, Critique de la raison pure ;

-A. A. Cournot, Essai sur le fondement de nos connaissances et sur le caractère de la critique philosophique ;

-J. Piaget, La psychologie de l'intelligence ;

-G. Bachelard, Le rationalisme appliqué ;

-E. Peillet, Séminaires de Prin ;

-Dämon Sir, Opuscula pataphysica selecta.

**

< Connaître > est une activité psychique qui met en jeu un ensemble :

-de facultés : sensibilité, intuition, jugement, imagination ;

-de conduites : observer, percevoir, comparer, expérimenter, conjecturer, vérifier, expliquer, interpréter, analyser, définir, synthétiser, déduire, induire ;

-de principes logiques et méthodologiques : identité, causalité, finalité, déterminisme... ;

-de catégories et d'outils mathématiques : quantité, nombre, relations spatiales et temporelles, graphe, fonction, statistiques, tableau... ;

-de concepts métaphysiques : substance, force, matière, esprit, énergie, vie...

*

Analyse sémantique.

Du point de vue grammatical < réel > est adjectif ; le < Réel > est un adjectif substantivé devenu une catégorie spéculative.

Le terme qualifie ce qui existe à un titre quelconque ; en ce sens il s'oppose habituellement à < apparent >, < fictif >, < illusoire >.

Comme modalité du jugement ( Kant, Analytique transcendantale ) il accompagne le < possible > et le < nécessaire >.

En tant qu' < actuellement donné dans une expérience > ( E. Goblot ) < réel > s'oppose à < abstrait >, < conceptuel >, < intelligible >.

*

En quoi l'idée de < connaissance du réel > fait-elle problème ?

-Pour le sens commun, la connaissance est la copie du réel.

Connaître, c'est saisir l'objet dans sa réalité même; c'est percevoir ; et percevoir, c'est voir. Pour connaître, il suffit d'ouvrir les yeux...

L'objet existe tel qu'il se manifeste, tel qu'il nous est donné. Les objets sensibles s'imposent à nos sens ; ils existent en dehors et indépendamment de nous.

La réalité du monde sensible étant une évidence, le problème disparaît.

-Evidence reprise sur un mode plus raffiné par le Gestaltisme et la Phénoménologie ; ainsi Sartre, L' imaginaire :

< ... lorsque je perçois une table, je ne crois pas à l'existence de cette table. Je n'ai nul besoin d'y croire, puisqu'elle est là en personne.

Il n'y a pas un acte supplémentaire par lequel, percevant d'ailleurs cette table, je lui conférerais une existence crue ou croyable.

Dans l'acte même de perception, la table se découvre, se dévoile, elle m'est donnée >.

-La tradition de la philosophie réflexive ( Descartes, Malebranche, Kant, Lachelier, Lagneau, Alain, Michel Alexandre, la 'Pataphysique... ) récuse la thèse naïve ou dogmatique d'une prétendue < conscience du monde extérieur >.

Du point de vue critique, la conscience n'est que l'intuition de nos propres états internes et non de quelque chose d'extérieur à nous.

Le sens commun ignore que nous ne connaissons les objets extérieurs, le < réel >, que par les impressions subjectives induites sur le psychisme.

Et si l'école phénoménologique ( Husserl, Sartre, Merleau-Ponty ) affirme à juste titre l'intentionnalité de la conscience ainsi que le caractère non primitif de la notion de sujet,

la thèse postulant l'immédiateté de l'objet est à tout le moins discutable.

Les doctrines de < l'expérience immédiate > méconnaissent notamment le point de vue génétique qui relève la genèse progressive du sujet et de l'objet :

< l'observation et l'expérimentation combinéees semblent démontrer que la notion d'objet, loin d'être innée ou donnée toute faite dans l'expérience, se construit peu à peu >,

affirme Jean Piaget, La construction du réel chez l'enfant.

La psychologie génétique a ainsi analysé en détail la constitution progressive du réel chez l'enfant -de l'origine de la pensée et de la confusion initiale du sujet et de l'objet marqué par la confusion du réel et de l'imaginaire ( syncrétisme ) à la constitution du monde objectif fondé sur trois critères.

Est dit < réel > :

-ce qui donne prise à la prévision ( permanence de l'objet );

-ce qui se prête à des expériences distinctes mais concordantes ;

-ce qui est relié à un système de relations spatiales et causales.

Critères voisins de ceux de l'adulte et de ceux de l'homme de science.

*

Nous qualifions habituellement de < réel > :

-Ce qui pour nous offre prise à l'action et ce qui y résiste ( Maine de Biran décelait dans la sensation de < résistance > accompagnant l'effort moteur volontaire, le processus constitutif de l'objectivation ).

Ce qui enveloppe la croyance à la permanence de l'objet.

-Ce qui bénéficie de l'accord des témoins.

Fait de langage, le < réel > est un effet social exprimant une mentalité collective mais variant d'une époque l'autre; l'objectivité des choses étant fonction des systèmes de préjugés propres aux différents groupes humains.

-Ce qui satisfait à un certain nombre de critères intellectuels : accord des différents sens, concordance des expériences, une certaine cohérence logique.

Ne peut être considéré comme < réel > que ce qui apparaît d'abord comme logiquement possible où s'affirme l'activité de synthèse du psychisme qui définit proprement la fonction du réel.

< Le réel, c'est ce que l'on croit après réflexion > ( P. Janet ).

Conduite du présent, le < réel > est effet de jugement. Il comprend différents degrés selon les plans de conscience, la situation et les dispositions du sujet.

Il se décline également en univers mentaux distincts :

- la réalité de l'expérience quotidienne;

-l'univers du savant ;

-celui de l'artiste ;

-la réalité absolue du métaphysicien ;

-la représentation du croyant.

La construction psychique du réel subit aussi des altérations :

hallucinations, incapacité d'attention aux événements traduisant l'affaiblissement de la fonction de synthèse ( psychasthénie, schizophrénie ).

*

1. En conséquence se pose effectivement la question de l'objectivité et de la valeur de la < connaissance du réel >.

Question inconnue du sens commun -pour lequel la réalité est donnée dans la perception, voire dans la sensation- et qui considère en toute naïveté la pensée comme une manière de décalque, de réplique mentale interne de l'objet.

Or le réel pour l'homme n'étant pas donné mais construit, l'objectivité ne peut être conçue comme conformité de la pensée à un < objet en soi > qui lui préexisterait.

L'objet est concept entendu comme effet de synthèse des apparences.

Et la vérité ne peut se ramener à une simple < adéquation de l'esprit et de la chose > ainsi que l'affirmait la scolastique médiévale.

Ainsi la pensée rationnelle, la science, ne cesse-t-elle d'élaborer son objet. L'objet scientifique est le fruit d'une dialectique de l'hypothèse et de l'expérimentation, une < théorie matérialisée > .

En ce sens le monde est moins notre représentation ou notre convention que notre vérification ( cf G. Bachelard, Le rationalisme appliqué, La Philosophie du non ).

2. D'un autre côté se présente l'énigme de l'essence du réel, l'inconnue de la < chose-en-soi >, le problème ou... pseudo-problème ontologique.

Or si l'étude génétique et l'interprétation épistémologique de la notion d'objet font apparaître que le réel est fonction d'une pensée enveloppant des opérations mentales et des conduites expérimentales complexes, il semble impossible d'opposer la chose à l'idée, le réel à la pensée.

Peut-on pour autant -thèse de tous les idéalismes- le réduire à un pur phénomène représentatif ?

***

Sur le réel : position de l'idéalisme critique

( Kant, Lagneau, Alain, Michel Alexandre ).

cf Georges Pascal, La pensée d'Alain.

1. L'idéalisme critique est une sotériologie. Non une philodoxie.

2. L'intuition fondamentale de la doctrine est que la liberté du jugement est le coeur de la philosophie, la marque et la vertu de l'homme.

Ainsi Alain, Eléments de philosophie, introduction :

< Le mot Philosophie, pris dans son sens le plus vulgaire, enferme l'essentiel de la notion. C'est au yeux de chacun, une évaluation exacte des biens et des maux ayant pour effet de régler les désirs, les ambitions, les craintes et les regrets. Cette évaluation enferme une connaissance des choses par exemple s'il s'agit de vaincre une superstition ridicule ou un vain présage ; elle enferme aussi une connaissance des passions elles-mêmes et un art de les modérer. Il ne manque rien à cette esquisse de la connaissance philosophique. L'on voit qu'elle vise toujours à la doctrine éthique, ou morale, et aussi qu'elle se fonde sur le jugement de chacun, sans autre secours que les conseils des sages. Cela n'enferme pas que le philosophe sache beaucoup, car un juste dénombrement des difficultés et le recensement exact de ce que nous ignorons peut être un moyen de sagesse ; mais cela enferme que le philosophe sache bien ce qu'il sait, et par son propre effort. Toute sa force est dans un ferme jugement, contre la mort, contre la maladie, contre un rêve, contre une déception. Cette notion de la philosophie est familière à tous et elle suffit. >

3. Problème : comment conserver sa lucidité dans ce monde d'événements, d'apparences, d'affections et de passions ?

Réponse : par la constitution d'un réel ordonné. Par la connaissance rationnelle.

1. Thèse : il n'y a de monde que pour un esprit, que par l'esprit.

L'esprit doit mettre le monde en ordre, qui est le sien, par l'idée. Ce sont les idées qui sont le tissu du monde.

Le monde ordonné que nous connaissons n'est pas un chaos d'intuitions sensibles, couleurs, odeurs bruits... où nous serions perdus.

C'est une conquête de l'intelligence, de la perception à la science.

2. Le réel naît de l'effort de connaissance :

< La perception droite ou, si l'on veut la science, consiste à se faire une idée exacte de la chose, d'après laquelle idée on pourra expliquer toutes les apparences. > Alain, Vigiles de l'esprit.

L'hypothèse est à la science ce que l'idée est à la perception : une anticipation qui a pour but de mettre en ordre toute l'apparence du monde.

Sans l'hypothèse il n'y aurait pas de fait. Le fait n'est pas une réalité objective donnée. Seul nous est donné un chaos d'impressions sensibles que l'esprit doit lier selon ses lois :

< Il n' y a de fait que par l'idée. > Alain, Les Idées et les Ages.

L'esprit devance l'expérience et < on observe jamais que ce qu'on a supposé > Alain, Eléments de Philosophie.

< La raison prend les devants. > Kant, Critique de la raison pure, introduction.

L'expérience n'instruit que ceux qui l'interrogent.

Cependant toutes les questions ne sont pas correctement posées ; il faut distinguer l'hypothèse qui est d'entendement et la conjecture qui est d'imagination.

-La conjecture suppose l'existence d'un objet : supposer des habitants sur une planète lointaine, un poids dans les corps. Elle recherche la nature des choses.

-L'hypothèse s'efforce de rendre compréhensibles des phénomènes en découvrant leur loi. Elle répudie le fétichisme, l'imagination de prétendues vertus cachées à l'intérieur des êtres.

Ainsi le poids n'est pas dans les corps; il n'est pas une propriété de la bille qui tombe pas plus que l'attraction n'est une propriété de la terre.

Ce sont des relations, des rapports :

< l' attraction n'est pas un pouvoir caché dans la bille, ni dans la terre, mais un rapport entre elles. > Alain, 101 Propos, 4, 48.

De la même manière l'atome n'est que par relation; il n'est nullement l'élément dernier que découvre l'analyse de la matière. L'électricité n'est pas un fluide enfermé dans un corps; effet d'imagination.

Elle n'est pas une substance, un être qui existerait en soi et par soi. Elle n'est pas un être ; elle se définit par un ensemble de rapports.

3. Il n'y donc pas d'intérieur des choses et l'être, tout être est relation.

Le but de la science est de nous faire connaître des faits et leurs lois. Non pas de nous révéler le "fonds des choses" :

< Les objets du monde réel, ce sont les rapports intelligibles qui donnent un sens aux apparences, mais dont l'apparence, au rebours, ne peut donner le secret. > Alain, Idées.

En conséquence < tout est nombre > et < la géométrie est la clef de la nature >.

Les mathématiques sont la science de ces rapports abstraits qui nous permettent de saisir le monde. Elles sont le détour nécessaire pour se délivrer de l'imagination et percevoir les choses en leur vérité.

Ainsi l'ombre de l'homme n'est pas une sorte d'âme, de double de l'homme, sur laquelle il faut veiller, comme croient les sauvages ; la géométrie et l'optique en faisant concevoir l'ombre par les vraies causes, nous délivrent de ces conceptions fantastiques. ( cf Alain, Propos sur la religion ) :

< Qui n'est point géomètre ne percevra jamais bien ce monde où il vit et dont il dépend. Mais plutôt il rêvera selon la passion du moment. > Alain, Propos sur l'éducation.

4. Le monde existe sans nous mais il importe de dépasser l'empirisme commun, de refuser l'idée que le monde est fait d'objets dont chacun a son essence propre et subsiste par soi sans égards à l'esprit qui le pense.

Problème : qu'en est-il de ce réel dont l'existence ne peut être mise en doute mais qui ne subsiste que sous forme d'idées ?

C 'est par l'idée de substance que nous percevons des objets. Elle nous permet de tenir ensemble des apparences diverses, ce qui est comprendre ; elle ne nous permet pas de saisir quelque réalité qui existerait en soi et par soi : < Nos impressions changent et le monde subsiste ; ce qu'exprime le mot substance. > ( Lettres sur Kant )

5. Entendement et raison : la métaphysique comme vision.

C 'est Kant, Critique de la raison pure, qui a mis en lumière la différence entre les deux facultés.

La raison prétend se séparer de la chose et penser selon soi ; l'entendement, c'est ce même esprit attentif à penser ce qui lui est donné, à ne point se couper des impressions sensibles.

Passer de l'entendement à la raison, c'est passer de la physique à la métaphysique, cette tentative, cette dialectique qui, par raisonnements et par preuves, cherche à saisir quelque substance ou réalité absolue.

L'illusion métaphysique, la veine spéculative consiste à chercher l'essence des choses comme une propriété qu'il posséderaient en eux-mêmes et qui les ferait être ce qu'ils sont.

6. Existence et essence.

1. L'erreur est de prendre les formes de l'entendement pour des choses, les idées pour des objets. Mais les idées ne sont point des choses.

Elles sont oeuvres de l'entendement, cet ensemble de formes, cette capacité de mise en forme qui ordonne le chaos et constitue un univers.

Connaître suppose donc un chaos, une existence donnée, et un esprit législateur.

L'esprit donne ses lois aux monde; il ne lui donne pas l'être.

< Il n'y a de réel que ce qui s'accorde avec les conditions matérielles de l'expérience, c'est-à-dire avec la sensation. > Kant, Critique de la raison pure.

L'existence s'éprouve, elle ne se prouve pas. L'essence est de l'esprit et non des choses; mais l'existence n'est pas de l'esprit.

L'essence ( l'idée ) et l'existence sont séparées. L'univers nous résiste; pur désordre il est ce qui " choque " notre raison, cette exigence d'ordre :

< Le monde est sans loi. Cela même, dit le vieillard, est la loi du monde. > Alain, Entretiens au bord de la mer.

Mais nous ne pouvons saisir l'existence que par l'essence.

2. L'existence se définit par l'événement, l'accident, la rencontre :

< L 'ordre de l'existence est ce qui n'a point de raison. > Alain, Entretiens...

L'existence est contingente :

< On ne trouve pas l'existence à partir de l'essence > ( ibidem ).

3. Les lois font paraître l'événement comme résultat de poussées extérieures, comme accident.

Rien n'arrive jamais que de rencontre et le principe d'inertie est le principe de toutes les lois de l'existence.

Toutefois la nécessité que l'entendement découvre dans les phénomènes est distincte de la nécessité des choses.

L'esprit saisit l'événement dans un réseau de causes et d'effets, en le déterminant. Ce qui est limiter et situer dans un système explicatif clos.

D'où l'erreur de limiter l'existence à un système alors qu'elle est indivisible et qu'il n'y a pas de système clos.

C 'est la raison qui, dans sa quête d'absolu, se représente une totalité des conditions et arrive ainsi à conclure que tout événement est strictement déterminé et pourrait être prévu par une intelligence supérieure.

La raison transporte la nécessité des idées dans les choses.

7. Le monde est indifférent et inflexible. Il n'est point songe.

Dans le rêve, notre pensée n'a d'autre matière que ce monde, l'immense existence qui nous tient de toute parts.

Par le mécanisme physiologique de l'association des idées, notre esprit crée un monde imaginaire en employant des matériaux bien réels.

Nullement rêve, le monde est < ce qui nous résiste > ( cf Maine de Biran ) ; il est aussi la condition de notre action, de notre liberté.

Il est la condition de l'esprit qui ne serait rien s'il ne percevait rien. Le rêve suppose le monde et :

< nos songes sont faits de la même étoffe que les choses . > Alain, Propos d'un Normand.

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< Dans le fonds le métier de penser est une lutte contre les séductions et apparences.

Toute la philosophie se définit par là finalement.

Il s'agit de se délivrer d'un univers merveilleux, qui accable comme un rêve, et enfin de vaincre cette fantasmagorie.

Sûrement de chasser les faux dieux toujours, ce qui revient à réduire cette énorme nature au plus simple, par dénombrements exacts.

Art du sévère Descartes, mal compris parce qu'on ne voit pas assez que les passions les plus folles, de prophètes et de visionnaires,

qui multiplient les êtres à loisir, sont déjà vaincues par le froid dénombrement des forces.

Evasion, travail sérieux. >

Alain, Eléments de philosophie.

 

 

Sur l'image, l'imaginaire et l'imagination

contribution à un projet d'article pour une Somme de pataphysique, par Epistémon

 

 

La 'pataphysique est la science des solutions imaginaires...

*

< Imagination : conception, évasion, extrapolation, fantaisie, idée, improvisation, inspiration, invention, rêverie, supposition.

Divagation, élucubration, extravagance, fantasme, puérilité, vaticination, vision. >

Les dictionnaires...

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 Plan

1. définitions.

2. les problèmes.

Le monde comme " métacinéma".

3. pata koans.

4. références / citations.

***

1. Définitions

( image, imagination, imaginaire, imago, archétype )

1. < Image > se dit habituellement :

a. de la représentation matérielle d'un objet : photo, affiche, estampe, gravure...

b. d'un procédé rhétorique, soit la représentation d'un objet par un autre objet qui rend le premier plus facile à saisir.

L'image peut être une comparaison ( rapprochement des deux objets ) ou une métaphore ( fusion des deux termes de la comparaison ).

Développée elle devient symbole, allégorie, apologue, parabole.

Il y a image quand au lieu d'insister sur un rapport purement intellectuel entre deux termes analogues, on s'efforce de donner le sentiment du concret en évoquant la couleur, la forme, le mouvement, etc.

L'image est un instrument d'intelligibilité. Elle a pour fonction d'expliquer, de faire comprendre; elle décrit, elle peint ; elle suggère en parlant à l'imagination ; elle orne, elle étonne, elle émeut...

c. ( comme icône sacrée ) d'une représentation peinte sur bois des Eglises chrétiennes d'Orient.

*

d. d'une représentation concrète ou mentale de ce qui a été perçu antérieurement par les différents sens.

On parle d'image visuelle, auditive, tactile, olfactive, gustative, motrice, kinesthésique, etc.

En ce sens :

-Elle est distincte de la sensation qui en est la source.

-Elle n'est pas un simple cliché, une pure reproduction.

-nullement chose ( thèse développée par Bergson, Matière et mémoire ), elle ne saurait non plus se confondre avec la chose dont elle est la représentation ( thèse de la philosophie réflexive et critique : Descartes, Kant, Lagneau, Alain, Michel Alexandre, la 'Pataphysique ).

Mode de la pensée, de l'activité psychique, l'image est une expression de la conscience.

Elle est, selon les écoles, induite :

1°) soit involontairement par le jeu des associations ( Taine, Métapsychologie freudienne ) ;

2°) soit par la conscience imageante ( sujet < transcendantal > ) qui vise un objet en le posant comme absent ou irréel et n'en fournit qu'un < analogon >, un équivalent ( cf les analyses de Sartre, L'imaginaire, reprenant Kant, Analytique transcendantale, Hegel, Propédeutique et Encyclopédie philosophique ainsi que les analyses husserliennes de l'intentionalité ).

Mouvement de la conscience et de la fonction symbolique, elle manifeste deux expressions du dynamisme de l'esprit plus ou moins concomitantes, deux modalités de la vie mentale, la mémoire et l'imagination.

*

2. < Imagination > désigne le pouvoir de l'esprit d'élaborer des images à partir d'expériences antérieures de la conscience percevante.

On distingue ordinairement l'imagination reproductrice et l'imagination créatrice.

-L'imagination reproductrice est la fonction par laquelle le sujet conscient perçoit en image un objet sensible absent ou rappelle des éléments du passé sans les rapporter au passé.

-L'imagination créatrice désigne la capacité de former des synthèses originales par combinaisons inédites des images-échos provenant de l'expérience sensible.

A distinguer de l'invention.

*

3. Par opposition au < réel >, entendu comme effet de la perception, le concept d'< imaginaire > qualifie -dans le vocabulaire des sciences humaines et de diverses disciplines littéraires- les productions de l'imagination.

Opposé à < réel > il désigne le mode d'existence du contenu de certaines représentations et le domaine auxquelles appartiennent ces contenus.

Il se décline en multiples univers imaginaires, ensembles organisés d'images dynamiques.

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Transcendantal objectif et transcendantal subjectif.

A la différence de Kant qui avait mis à jour dans la Critique de la raison pure et la Critique du jugement l'imagination, ce transcendantal subjectif, cet < art caché dans les profondeurs de l'âme > , en distinguant le schématisme et la symbolisation, le structuralisme considère l'imaginaire - véritable transcendantal objectif- comme la structure a priori de toute activité imaginative; il serait à celle-ci ce que la langue est à la parole.

Postulant l'antériorité de l'imaginaire sur l'appréhension du réel et la spontanéité créatrice de l'imagination, il le constitue en condition a priori de l'expérience humaine du monde, de tout rapport au réel.

Explorant les structures anthropologiques de l'imaginaire, Gilbert Durand a, par exemple, cru pouvoir dévoiler les < différents régimes de l'image > qu'il a rapporté à certains concepts réflexologiques.

Ainsi, à la < dominante posturale > avec ses dérivés manuels et l'adjuvant des sensations à distance, correspondrait un type de personnalité schizomorphe ou héroïque ; -des invariants psychologiques caractérisés par l'idéalisation et le recul autistique, le diaïrétisme, le géométrisme, l'antithèse polémique; - des principes d'explication logiques d'exclusion et de contradiction ; -des schèmes verbaux organisés autour des oppositions < séparer/ mêler- monter/chuter >; -des archétypes épithètes tels que < pur /souillé - clair/sombre- haut/ bas >; -des archétypes substantifs comme < la lumière/ les ténébres - l'arme héroïque/ le lien - le héros/ le monsre >; - des symboles, < le soleil, l'azur, les runes, les armes, les cuirasses, la tonsure, l'échelle, l'escalier, le ziqqurat >.

*

4. C.G. Jung a avancé le concept d' < imago > pour désigner la < représentation inconsciente > qui organiserait le modèle des relations réelles ou fantasmatiques de l'enfant avec ses parents et ses proches. Cette représentation serait construite à partir des premières expériences des satisfactions et des frustrations infantiles.

Déformant le réel dont elle ne serait pas un reflet, elle porterait une forte charge affective.

Le psychanalyste spéculatif a également proposé la notion d' < archétype > pour désigner les images et les symboles ancestraux qui constitueraient < un fonds commun à toute l'humanité > et qui se retrouveraient en chaque individu à côté de ses réminiscences personnelles.

Ces archétypes constitueraient un < inconscient collectif > véhiculé par les contes , les légendes, les diverses mythologies. Ils peupleraient les rêves, les délires et les productions artistiques.

Ainsi l' archétype de la Mère connotant la Nourriture, la Sécurité, l'Enveloppement absolu, la Fécondité inépuisable...

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2. les problèmes / débats

A. Psychologie de la connaissance. Statut de l'image mentale.

1. Ecole empiriste ( Aristote, Hume, Taine, Ribot... ).

Image = reproduction de l'objet perçu par l'esprit à la manière d'une photographie renfermée dans un album.

Thèse : l 'image est une reproduction affaiblie de la perception en son absence.

Pour l'atomisme psychologique, l'esprit agissant est un < polypier d'images > mutuellement dépendantes.

Son unité, son harmonie est un effet des images-forces s'équilibrant ainsi qu'elles équilibrent le dynamisme des sensations. Toutes les fonctions mentales sont des combinaisons d'images, la perception étant une simple addition d'images à la sensation actuelle.

L'image est en elle-même une réplique de la sensation, la sensation étant comprise comme une copie de l'objet perçu.

L'image est une sorte de cliché mental, subsistant sous forme de traces -l'engramme-gravée dans telle région déterminée du cerveau pour chaque sens.

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L'imaginaire est ainsi le décalque, le double édulcoré, l'écho du réel produit par un < mécanisme mental associatif >.

Les causes de l'association sont :

-la contiguité spatiale et temporelle : l'évocation de la ville de Saint-Malo suggère celle de Chateaubriand; l'évocation du fanatisme religieux contemporain amène la pensée et l'imagerie des guerres de religion du 16° siècle...

-la ressemblance ou la dissemblance, le contraste : l'évocation des plus grandes fortunes amène celle de la paupérisation de quelques uns ;

-l'intérêt et l'habitude : chacun tend à joindre à une perception actuelle un ordre de considérations et un régime d'images qui lui sont propres ;

-l'affectivité : joie, tristesse, amour, haine, jalousie, envie... constituent comme autant de centres d'attraction groupant les représentations ;

-la rédintégration selon laquelle quand deux ou plusieurs idées ont fait partie du même acte intégral de connaissance, chacune d'elle suggère les autres ; les associations d'idées et d'images étant multipolaires ;

-les filiations rationnelles ou logiques : la cause faisant penser à l'effet, le moyen à la fin et inversement.

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Quant à l'oeuvre d'art, elle n'est que la présentation dans un ordre imprévu, une combinaison insolite des reliquats d'images qui proviennent de l'expérience passée et du monde extérieur.

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Note : La physiologie du cerveau : les données scientifiques.

L 'image n'est rien d'autre que le mécanisme de l'évocation ; c'est un < dynamisme associatif >. Il consiste dans la mise en jeu d'origine centrale des mêmes éléments récepteurs corticaux correspondant à l'impression sensorielle . S'il n'existe pas d'images-clichés conservées dans le cerveau, il existe des aires ou des zones de l'écorce cérébrale où viennent se diffuser et se projeter les processus nerveux propres à telle ou telle espèce de sensation ( aires visuelles, auditive, tactile, etc. ).

Peut-on parler de < chaos déterministe > pour définir l'activité mentale et notamment l'imagination ?

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2. Place et fonction de l'imagination au sein de l'harmonie des facultés de l'esprit selon Emmanuel Kant.

Récusant la thèse empiriste de l'image-reflet comme il refuse le postulat de l'harmonie préétablie entre le sujet et l'objet, Kant substitue le principe d'une soumission de l'objet au sujet.

Percevoir, connaître, c'est poser l'être identique à travers toute impression sensible.

Comment appliquer les catégories de l'entendement au sensible ? Par le < schématisme >, effort de l'imagination.

L'unité de l' être-un est conçue de quatre manières : quantité, qualité, relation, modalité. L'unité de l'esprit est introduite dans le flux chaotique des impressions sensibles par un médiateur, le temps, qui permet une synthèse transcendantale du sensible par l'imagination ( non empirique et reproductrice mais productrice ).

La synthèse transcendantale de l'imagination tend à l'unité de tout le divers de l'intuition dans le sens interne. Les concepts transcendantaux, les concepts mathématiques et les concepts empiriques ont un schématisme lié à la production d'images mais différent d'elles.

La synthèse de l'imagination n'a pour but aucune intuition particulière, mais seulement l'unité dans la détermination de la sensibilité. Il faut donc bien distinguer le schème de l'image.

L'imagination est cette fonction qui permet le tracé de l'objet -de tout objet- comme un, tracé qui enferme toute la diversité particulière. Le schème est la mise en mouvement de l'abstrait et l'imagination, temporelle, se donne dans une série d'actes, d'épisodes.

Un concept sans intuition est vide. Le schème est une série de phases temporelles enchaînées selon un ordre : < une maison est un creusement, un empilement de pierres, la position d'un toît... Le concept est le schème traduit par le langage abstrait. > ( Michel Alexandre, Lecture de Kant ).

L'imagination est l'auxiliaire de l'entendement. On ne peut penser une ligne sans la tirer ; on ne peut penser un cercle sans le décrire.

Les schèmes, intermédiaires entre la sensibilité et l'entendement, procurent ainsi aux catégories leur signification.

Ils traduisent un "art caché dans les profondeurs de l'âme humaine" .

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3. Intellectualisme, Phénoménologie et Psychologie positive contemporaines ( Alain, Sartre, Piaget ) :

3. 1. Alain. Rejet de la réalité et du concept d'< image mentale >.

Thèse :

A proprement parler, il n'y a pas d'image mentale. L'imaginaire est une conduite, une attitude du sujet, une fonction de la pensée.

L'image mentale est une illusion d'image. On s'imagine imaginer.

L'imagination n'est qu' un complexe d'émotions et de mouvements du corps. Confusion, pauvreté et ébauches motrices la caractérisent. Alors que penser en vérité, c'est passer du rêve à la perception, de l'imagination à entendement ; c'est s'éveiller.

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Explicitation ( cf La pensée d'Alain , Georges Pascal ) :

1. L'image est la représentation que nous nous faisons de l'objet en fonction de nos affections actuelles et virtuelles.

2. La nature de l'image est assez complexe : l'imagination est inséparable de l'entendement car elle est toujours anticipation et jugement ; elle est aussi inséparable du corps ; le jugement d'anticipation a pour objet comme pour point de départ des affections corporelles.

3. L'entendement, c'est la pensée qui est plus attentive à la nature propre des objets qu'à leurs rapports avec notre corps ; l'imagination, c'est la pensée qui est plus soucieuse des affections corporelles que les objets peuvent engendrer que de leur nature propre.

4. En conséquence l'imagination est ordinairement " maîtresse d'erreur et de fausseté " (Pascal) parce qu'elle est anticipation et liée aux affections corporelles. Toute supposition est possibilité d'erreur, absence d'examen avant le jugement. Imaginer, c'est mal anticiper, c'est supposer ce qui n'est pas.

5. Ainsi la rêverie est-elle une pensée errante traduisant un détachement de l'esprit à l'égard du monde et un abandon de l'imagination où les choses sont perçues selon l'ordre du sentiment et non pas selon leurs lois. La pensée erre selon les désirs et les craintes sans examen critique. Et la rêverie sur des données réelles bâtit un monde imaginaire.

6. Sensations, états et mouvements du corps, passions, mouvements de la parole sont les données qui constituent les matériaux des constructions imaginaires.

Penser selon les mouvements du corps, c'est imaginer. Comme font voir les jeux des enfants. Les attitudes et les affections du corps donnent lieu à des interprétations, qui sont des imaginations et d'autant plus fantastiques que celles-là sont plus vives et plus désordonnées. Imagination et passions sont liées.

Ainsi c'est un mouvement de passion qui me fait voir la lune plus grosse à son lever. Pourtant je ne la vois pas plus grosse; son apparence est la même à l'horizon et au zénith. Ce que je puis prouver en mesurant cette apparence au réticule. Mais je crois, je m'imagine qu'elle est plus grosse parce que je m'étonne de la voir s'élever parmi les choses. : < c'est mon étonnement qui grossit l'image ; c'est la secousse même de la surprise qui me dispose à un effort inusité. > Vigiles de l'esprit.

Le désordre corporel engendre un trouble dans nos pensées ; telle est l'imagination errante ou délirante.

7. Nous ne voyons pas des images comme nous voyons des objets. L'image n'est pas la reproduction inerte et pâle de la chose. L'imagination a le pouvoir de nous rendre présent en quelque façon les objets absents ; mais ce n'est pas parce qu'elle évoquerait les choses absentes, dans l'esprit même, sous forme d'images impalpables.

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L'art et le jugement, deux moyens de sauver et de se sauver de l'imagination.

8. Et c'est parce qu'il n'y a point d'images que l'art existe : < C'est parce qu'on ne peut feindre des images, qu'on fait des oeuvres. > Vingt leçons sur les Beaux-Arts.

L'oeuvre, dont la présence est réelle, met un terme à la rêverie en lui donnant un objet. C'est bien une oeuvre d'imagination puisqu'elle exprime des mouvements du corps humain qu'elle est capable de susciter chez le lecteur, l'auditeur ou le spectateur.

Les images poétiques nous permettent de représenter l'objet en provoquant les affections que nous aurions en sa présence : < Elles visent toujours à produire quelque changement d'attitude et d'affection dans le corps humain, ce qui est la seule manière de faire paraître comme présent un objet absent. >

Tel est le passage de l'imaginaire à l'imaginé, de la rêverie au sentiment esthétique.

9. Or ce monde d'objets imaginaires est le premier que nous connaissons ! Et il n'est pas naturel à l'homme de penser le monde en sa vérité. Les pensées d'imagination sont plus faciles que les pensées d'entendement. Et ce n'est que par le jugement que l'homme peut s'éveiller et penser. L'entendement doit surmonter l'imagination ; ce qui est oeuvre de volonté seule apte à nous dégager du rêve, de la sottise de la folie. Et c'est par le doute que nous passons de croire à savoir : < Réfléchir, c'est nier ce que l'on croit >. Propos sur la religion.

3.2. Husserl et l'intentionnalité.

Le sujet conscient se rapporte toujours à un objet. La conscience est intentionnelle.

Toute conscience est acte, manière de viser quelque chose d'extérieur à elle.

3. 3. Sartre prolongeant Husserl. Substitution du concept de conscience imageante à celui d'image mentale.

-La négation intellectualiste d'Alain -radicale- de l'image est excessive. Elle est contredite par les données de l'introspection.

Je peux penser en image une fleur, un chat, une plage... A chaque sens et à chaque individu correspond un régime singulier d'images.

-Symétriquement, l'atomisme mental associationniste des empiristes est faux.

Il n'existe ni sensation isolée ni image isolée. La conscience imageante reproduit plus ou moins exactement des ensembles perceptifs ( Sartre retrouve ici les conclusions de la Psychologie de la Forme ).

Et l'image n'est pas la représentation de la sensation mais de l'objet :

< c'est une certaine façon qu'a l'objet de paraître à la conscience ou si l'on préfère qu'a la conscience de se donner un objet. >

-Imaginer un objet, c'est penser à cet objet comme néant.

Comment s'effectue cette " néantisation" ?

En s'appuyant sur une matière par où l'esprit vise l'objet absent. Penser à un objet absent ne se réduit pas à un jugement sur l'absence actuelle de cet objet ( thèse de l' intellectualisme ); c'est penser à lui à travers une matière, une hylé, jouant le rôle de symbole ( analogon ).

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L 'imagination est donc une conduite ( Jean Piaget ), une activité. Non une somme, une juxtaposition d'images mentales.

L'empirisme est ainsi retourné. L'imagination n'est plus conçue comme le succédané de la perception. L'imaginaire n'est plus le fantôme, le résidu du réel. C'est une manière de se projeter dans le monde.

D'où un paradoxe : Si l'imaginaire ne se déduit pas du réel, la perception, quant à elle, ne peut jamais être abstraite de l'imagination !

Car on ne perçoit jamais le monde tel qu'il est mais tel qu'on est.

Toute perception est en effet projective ( dans la conscience ne se rencontrent -à proprement parler- ni perceptions, ni souvenirs, ni images ni sentiments ) .

Tandis que la perception du monde est toujours mêlée d'affects, de désirs, de mythologies...

-La " perception authentique " ( Alain, Eléments de philosophie ) par contre, la perception " rationnelle", la connaissance ( Lagneau, Brunschvicg, Bachelard ) prétend construire un monde vrai où le < réel > serait un imaginaire surmonté.

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4. Conséquence : Critique du Bergsonisme et de la thèse du < monde comme métacinéma > ( cf Deleuze, l'image-mouvement )

Dans Matière et mémoire, Bergson prenait à contrepied la tradition de l'idéalisme critique et refusait d'opposer le mouvement entendu comme réalité physique dans le monde extérieur à l'image comprise comme réalité psychique dans la conscience.

Confondant ainsi la chose et la perception de la chose, il développait la thèse spéculative d'après laquelle le réel est un ensemble d'images, un < plan lumineux d'immanence, le plan de matière et son clapotement cosmique d'images-mouvement. > ( Deleuze, L'image-mouvement et ses trois variétés ).

L'esprit était défini comme ensemble d'images et la perception comme une image réfléchie, réfractée par une image vivante, le cerveau, conçu tel un < centre d'indétermination > ( Deleuze ) source d'un univers mental de représentation individuée.

Objection :

-La cosmologie spéculative bergsonienne rappelée par G. Deleuze -en rupture avec la tradition de la philosophie réflexive et critique- affirme la réalité ontologique de l'image.

Qu'elle émane de l' < univers > ou qu'il s'agisse de sa projection mentale dans l'esprit.

-Pour la philosophie de la représentation , tout au contraire, l'image perçue n'est pas un "cliché mental " pas plus que le prétendu < univers > n'est un " méta-cinéma ".

Ce ne sont là que des métaphores.

N 'existent que des esprits imageants, des singularités ( qui percoivent, qui se souviennent, qui s'abandonnent à la rêverie, qui rêvent, qui fantasment, qui hallucinent... ) baignant dans un cosmos lumineux de... radiations.

Et pas plus qu'il n' existe" dans " la conscience d'images, de perceptions, de sentiments, de souvenirs, encore moins de supposés < souvenirs purs > ( thèse métaphysique de Bergson ), il n'existe d'images extérieures à la conscience.

Quant aux concepts deleuziens d'< image mouvement >, d'< image-perception >, d'< image- action >, d'< image-affection >, ils doivent être compris comme des opérateurs esthétiques applicables à la seule production cinématographique.

Les considérer comme signifiant pour des choses en soi les consituerait en êtres de raison ( au sens de Kant ), c'est-à-dire en mythologies spéculatives.

Pour la tradition de la philosophie de la représentation ( notamment la 'pataphysique ) l' < univers > est une réalité nouménale de la raison pure, l'oeil n'est pas dans la chose et l'idée de < métacinéma > est un concept précritique.

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B. axiologique : valeur de l'image et de l'imagination.

1. Le rationalisme platonicien et le rationalisme classique ( Descartes, Pascal, Malebranche ), l'intellectualisme ( Lagneau, Alain ) dévalorisent l'imagination :

-au motif qu'elle n'est qu'une perception affaiblie, pauvre et confuse ( cf selon Descartes, Méditation 6, notre incapacité à présentifier mentalement, à imaginer un polygone complexe dont nous pouvons par contre concevoir la définition sans effort ) ;

-en tant que traduction des désordres du corps et de l'affectivité;

-comme puissance de leurre et de divagation. < Ennemie de la raison >, elle est source d'illusions, d'erreurs, de fausses croyances, de préventions, de chimères, de visions ;

-parce qu'elle génère des erreurs sur les hommes : < On juge sur l'extérieur, sur la mine, non sur le mérite > La Bruyère, Caractères ;

-parce qu' elle fonde les impostures sociales : c'est l'instrument des juges ( La Fontaine ), des médecins ( cf Pascal et Molière ), des prêtres et des théologiens ( Spinoza ), des politiques ( Machiavel ) pour mieux mystifier et assurer leur pouvoir ;

-comme ressort de la publicité et de la propagande, elle suscite préjugés, phobies et guerres...

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2. A la suite du Romantisme et du Symbolisme littéraire et artistique, les surréalistes ont valorisé -souvent avec emphase- l'imagination créatrice.

-La fantaisie, l'exotisme, la féérie, le fantastique, le théâtre, le roman, la poésie, le rêve sont moyens d'évasion ou de révélation.

-Elle est censée contribuer au bonheur par la possession virtuelle de plaisirs et de voluptés ordinairement inaccessibles.

-Principe d'action, elle donne un idéal.

-Elle enrichit la sensibilité.

De son côté, Gaston Bachelard a réhabilité philosophiquement dans plusieurs de ses ouvrages l'imagination entendue comme < fonction de l'irréel > , ouverte, évasive, source de création chez l'artiste mais aussi chez le savant, le technicien, le penseur...

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3. La 'pataphysique analytique prend acte du bien-fondé des critiques rationalistes ; la 'pataphysique opératoire reconnaît toutefois la valeur de l'imagination entendue comme < puissance combinatoire >.

" Philosophie du départ ", elle apprécie les fictions, l' élaboration des < univers supplémentaires > sources de divertissement permettant d'échapper à la banalité du réel et à l'ennui socialisé des représentations convenues.

Mais quant à expliquer l'énigmatique mécanisme de la genèse des images, elle ne peut qu'avouer son embarras...

La théorie kantienne des facultés -et plus particulièrement la thèse d'une supposée < subjectivité transcendantale >- aussi précise et puissante soit-elle, alimente sa perplexité ; tandis qu'elle s'interroge sur la pertinence réelle des constructions structuralistes systématiques et universalisantes ( C.G. Jung, Georges Dumézil, Gilbert Durand ).

Elle les considère comme... d'élégantes et savantes" solutions imaginaires".

Tout en s'appuyant sur le concept de < fonction symbolique > ( E. Benvéniste ), elle retient l'hypothèse dynamique du < chaos déterministe > où, indépendamment des facteurs physiologiques, psychologiques et socio-culturels, interviennent les paramètres -pour elle décisifs- de la contingence et du hasard.

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C. théologique : le signe ou l'image; iconoclastes et iconodules.

Pour Léon 3, l'empereur de Byzance, l'image n'est qu'un signe dégradé...

Un matin de 736 il dépêche un fonctionnaire pour briser l'effigie d'un Christ en majesté qui se trouvait à la porte de son palais. Il hurle : < je veux un signe, pas une image >. Expliquant son geste sacrilège au pape Grégoire 2, il affirme qu'il est impie et idolâtre de représenter Dieu par < une image aphone et sans vie >.

Anecdote exemplaire qu'il faudrait remettre en perspective.

La querelle < pour ou contre les images > est récurrente. Elle concerna d'autres civilisations, d'autres religions, les Juifs, les Musulmans, les Païens et -à en rester au domaine des discussions esthétiques- jusqu'aux contemporains partisans sectaires de la Figuration/ Non- Figuration...

Ainsi ce qui sépare encore théologiquement les catholiques des protestants, c'est notamment la question du statut des sacrements et de l'image :

Est-elle ou non une < théophanie >?

***

3. pata koans

1.

Imaginer, est-ce seulement nier la réalité ?

L'imagination est-elle le refuge de la liberté ?

Faut-il préférer le réel à l'imaginaire ?

Qu'est-ce qu'un objet imaginaire ?

2.

Que peut le vrai contre l'image ?

La connaissance s'interdit-elle tout recours à l'imagination ?

L'invention technique relève-t-elle de la raison ou de l'imagination ?

La recherche de l'objectivité exclut-elle l'appel à l'imagination ?

3.

L'imagination peut-elle s'affranchir de toute contrainte ?

Imaginer, est-ce inventer ?

Imaginer, est-ce seulement combiner ?

Peut-on définir l'imagination comme une " folie originale et exemplaire " ?

4.

De quoi l'image est-elle l'image ?

L'image n'est-elle qu'un simulacre ?

L 'image est-elle connaissance ?

L'image doit-elle nécessairement valoir comme signe ?

4. références et citations

Sur l'image.

A. Psychologie.

1. < Nous appellerons images des choses, les affections du corps humain dont les idées nous représentent les choses extérieures comme nous étant présentes, même si elles ne reproduisent pas les figures des choses >. Spinoza, Ethique, 2, Prop.17.

2. < Quand je place cinq points l'un après l'autre, c'est là une image du nombre cinq... L'image est un produit de la faculté empirique de l'imagination productive > Kant, Analytique transcendantale.

3. < L'image peut être reproduite ( comme rappel d'une intuition empirique passée ), ou produite ( telle l'invention plastique ); elle peut être volontaire ou involontaire ( comme le fantasme du rêve ) ; quoiqu'il en soit, en tant que formation, l'image, ne peut tirer sa matière que des sens. > Rudolf Eisler, Kant-Lexikon.

4. < On pourra employer divers termes pour l'expliquer, dire qu'elle est un arrière-goût, un écho, un simulacre, un fantôme, une image de la sensation primitive ; peu importe : toutes ces comparaisons signifient qu'après une sensation provoquée par le dehors et non spontanée, nous trouvons en nous un second événement correspondant, non provoqué par le dehors, spontané, semblable à cette même sensation, quoique moins fort, accompagné des mêmes émotions, agréable ou déplaisant à un degré moindre, suivi des mêmes jugements, et non de tous. La sensation se répète, quoique moins distincte, moins énergique et privée de plusieurs de ses alentours. > Taine, De l'intelligence, 2, 1, 1.

5. < Rien de plus légitime que l'emploi du mot image pour signifier la représentation purement interne d'un objet antérieurement perçu... Ce qui me paraît abus de langage chez M. Taine, c'est d'avoir parlé de l'image d'une sensation. Y a-t-il même en nous reproduction, sous quelque nom que ce soit, de sensations isolées ? Nous pouvons, peut-être et à grand peine, réveiller en nous une ancienne sensation de saveur ou d'odeur ; de son, plus facilement, quand nous nous chantons tout bas un air à nous-mêmes ; de couleur, sans forme colorée, comme un éclair peut-être, mais bien rarement ; de chaud, de froid, de dureté, etc., peut-être aussi mais faiblement. Nous ne cessons au contraire de nous représenter intérieurement, et nous nous représentons souvent avec une extrême vivacité des objets visibles, et là, le mot image, s'applique parfaitement. > J. Lachelier, Communication à A. Lalande.

6.

< ... il n'y a point d'images, il n'y a que des objets imaginaires >. Alain, Eléments de philosophie.

< Beaucoup ont, comme ils disent, dans leur mémoire, l'image du Panthéon, et la font aisément paraître, à ce qu'il semble. Je leur demande alors de bien vouloir compter les colonnes qui portent le fronton. > Alain, Système des beaux-Arts.

7. < L'image est un acte qui vise dans sa corporéité un objet absent ou inexistant à travers un contenu physique ou psychique qui ne se donne pas en propre, mais à titre de représentant analogique de l'objet visé. > J. P. Sartre, L'imaginaire.

B. Métaphysique de l'Image, spéculation.

1. L'archétype.

< ... nous attachons la vie propre des images aux archétypes dont la psychanalyse a montré l'activité. Les images imaginées sont des sublimations des archétypes plutôt que des reproductions de la réalité. Et comme la sublimation est le dynamisme le plus normal du psychisme, nous pourrons montrer que les images sortent du propre fonds humain. Nous dirons donc avec Novalis : < De l'imagination productrice doivent être déduites toutes les facultés, toutes les activités du monde intérieur et du monde extérieur. > Comment mieux dire que l'image a une double réalité : une réalité psychique et une réalité physique. C 'est par l'image que l'être imaginant et l'être imaginé sont au plus proche. Le psychisme humain se formule primitivement en images. En citant cette pensée de Novalis, pensée qui est une dominante de l'idéalisme magique, Spenlé rappelle que Novalis souhaitait que Fichte eût fondé une " Fantastique transcendantale". Alors l'imagination aurait sa métaphysique. > G. Bachelard, La terre et les rêveries de la volonté.

2. L 'image-mouvement.

< Que se passe-t-il dans cet univers acentré où tout réagi sur tout ?... en des points quelconques du plan apparaît un intervalle, un écart entre l'action et la réaction. ... Pour Bergson, l'écart, l'intervalle, va suffire à définir un type d'images parmi les autres, mais très particulier : des images ou matières vivantes.... c'est là que des systèmes clos, des tableaux vont pouvoir se constituer. Les êtres vivants < se laisseront traverser en quelque sorte par celles d'entre les actions extérieures qui leur sont indifférentes ; les autres, isolées, deviendront perceptions par leur isolement même... >. C'est une opération qui consiste exactement en un cadrage. .. On appellera précisément perception, l'image réfléchie par une image vivante. > G. Deleuze, L'image-mouvement, L'image -mouvement et ses trois variétés, passim.

Sur l'imagination.

définitions.

Psychologie de la connaissance.

1. < L'imagination n'est rien d'autre qu'une sensation en voie de dégradation. > T. Hobbes, Léviathan.

2. < Elle ( l'imagination ) n'est autre chose qu'une certaine application de la faculté qui connaît au corps qui lui est intimement présent, et partant qui existe...

... Je remarque premièrement la différence qui est entre l'imagination et la pure intellection ou conception. Par exemple, lorsque j'imagine un triangle, je ne le conçois pas seulemnt comme une figure composée et comprise de trois lignes mais outre cela je considère ces trois lignes comme présentes par la force et l'application intérieure de mon esprit (... ) cette particulière contention d'esprit dont j'ai besoin pour imaginer montre (... ) la différence qui est entre l'imagination et l'intellection ou conception pure. > R. Descartes, Méditations métaphysiques, 6.

3. < L 'imagination ne consiste que dans la force qu'a l'âme de se former des images des objets, en les imprimant pour ainsi dire, dans les fibres de son cerveau. > N. Malebranche, Recherche de la vérité.

4. < L'imagination est le pouvoir de se représenter dans l'intuition un objet même en son absence. > E. Kant, Analytique transcendantale.

5. < L 'imagination (...) comme faculté des intuitions hors de la présence de l'objet, est, ou bien productive, c'est-à-dire faculté de présentation originaire de l'objet (...) ; ou bien reproductive, c'est-à-dire faculté de présentation dérivée (...) qui ramène dans l'esprit une intuition empirique qu'on a eue auparavant. > E. Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique.

6. Schématisme.

6.1. < Le schème n'est toujours par lui-même qu'un produit de l'imagination, mais comme la synthèse de l'imagination n 'a pour but aucune intuition particulière, mais seulement l'unité dans la détermination de la sensibilité, il faut bien distinguer le schème de l'image. Ainsi, quand je dispose 5 points les uns à la suite des autres : ...., c'est là une image du nombre 5. Au contraire, quand je ne fais que penser à un nombre en général qui peut-être 5 ou 100, cette pensée est la représentation d'une méthode pour représenter une multitude ( par exemple 1000 ) dans une image, conformémént à un certain concept, plutôt que cette image même, qu'il me serait difficile, dans le dernier cas, de parcourir des yeux, et de comparer au concept. Or, c'est cette représentation d'un procédé général de l'imagination pour procurer à un concept son image, que j'appelle le schème de ce concept.

Le schème du triangle ne peut jamais exister ailleurs que dans la pensée et il signifie une règle de la synthèse de l'imagination, relativement à des figures pures dans l'espace ; un objet de l'expérience ou une image de cet objet atteint bien moins encore le concept empirique, mais celui-ci se rapporte toujours immédiatement au schème de l'imagination comme à une règle qui sert à déterminer notre intuition conformément à un certain concept général.

Le concept de chien signifie une règle d'après laquelle mon imagination peut exprimer en général la figure d'un quadrupède, sans être astreinte à quelque chose de particulier que m'offre l'expérience, ou mieux, à quelque image possible que je puisse représenter in concreto... > E. Kant. Analytique transcendantale.

7. < Les représentations que nous nous procurons grâce à l'attention sont mises en mouvement par le jeu intérieur de l'imagination dont l'activité consiste à partir de l'intuition d'un objet qui est lié ou qui fut lié au premier d'une manière quelconque ; il n'est pas nécessaire que l'objet auquel l'imagination attache l'image d'un autre soit actuellement présent ; il peut ne l'être que dans la représentation. > G. W. Hegel, Propédeutique philosophique, Introduction, 5.

8. < Je suppose que nous ne voyons que ce que nous connaissons ; notre oeil s'exerce sans cesse à manier des formes innombrables ; l'image, dans sa majeure partie n'est pas une impression des sens, mais un produit de l'imagination. Les sens ne fournissent que de menus motifs que nous développons ensuite (...) Notre " monde extérieur " est un produit de l'imagination qui utilise pour ses constructions d'anciennes créations devenues des activités habituelles et apprises. Les couleurs, les sons sont des fantaisies, qui loin de correspondre exactement au phénomène mécanique réel, ne correspondent qu'à notre état individuel. > Nietzsche.

9. < Imaginer, c'est toujours penser un objet et se représenter son action possible sur tous nos sens. > Alain, Eléments de philosophie.

Les quatre types d'imagination.

< ... Toutefois il n'est pas mauvais de distinguer trois espèces d'imagination. D'abord l'imagination réglée, qui ne se trompe que par trop d'audace, mais toujours selon une méthode et sous le contrôle de l'expérience ; telles sont les réflexions d'un policier sur des empreintes ou sur un peu de poussière ; telle est l'erreur du chasseur qui tue son chien. L'autre imagination qui se détourne des choses et ferme les yeux, attentive surtout au mouvement de la vie et aux faibles impressions qui en résultent, pourrait être appelée la fantaisie. Elle ne se mêle point aux choses, comme fait la réglée ; le réveil est brusque alors et total, au lieu que dans l'imagination réglée le réveil est de chaque instant. Enfin l'imagination passionnée se définirait surtout par les mouvements convulsifs et la vocifération.

Il existe aussi une imagination réglée, mais en un autre sens, et qui participe des trois, c'est l'imagination poétique... Considérons ici comment le poète cherche l'inspiration, tantôt percevant les choses, mais sans géométrie, tantôt somnolant, tantôt gesticulant et vociférant. D'autres poésies, comme architecture et peinture, prennent plus à l'objet, d'autres, comme la danse et la musique, prennent toute leur matière dans le corps même du sujet... > Alain, Eléments de philosophie.

Imagination et affectivité.

1. < Fortis imaginatio generat casum ( Une imagination forte produit l'événement), disent les clercs. Je suis de ceux qui sentent très grand effort ( force ) de l'imagination. Chacun en est heurté mais aucuns en sont renversés. Son impression me perce. Et mon art est de lui échapper non pas de lui résister... > Montaigne, Essais, 1, 21.

2. < Imagination. - Pouvoir d'être ému par les choses ou les personnes sans qu'elles soient présentes et sur la seule pensée de ce qui a pu arriver. > Alain, Les Arts et les Dieux.

< C 'est mon étonnement qui grossit l'image ; c'est la secousse même de la surprise qui me dispose à un effort inusité. > Alain, Vigiles de l'esprit.

< La situation de l'esprit humain est telle qu'elle exprime d'abord et toujours les changements et vicissitudes du corps humain, et qu'il n'enchaîne d'abord que selon le mouvement des humeurs, ce qui est imaginer. Mais, secondement, l'esprit humain exprime aussi la nature des choses, pourvu qu'il se délivre, autant que cela se peut, de cet empêchement qui résulte des affections du corps humain, et c'est entendre. > Alain, Idées.

< Le solide de l'imagination, c'est ce discours à soi qui ne s'arrête guère, cette mimique, ces actions contenues, si bien senties, ce mouvement du sang, ce souffle qui chante et murmure aux oreilles, toutes impressions de soi sur soi, et qui, dans le sommeil, l'emportent aisément sur les faibles actions venues des choses. Et, parce que nos mouvements les changent, nos discours et nos émotions règlent seuls nos pensées. > Alain, Vigiles de l'esprit.

Esthétique et Métaphysique.

1. < L 'âme ( Geist) , en un sens esthétique, désigne le principe vivifiant de l'esprit. Ce par quoi ce principe anime l'esprit, la matière qu'il applique à cet effet, est ce qui donne d'une manière finale un élan aux facultés de l'esprit, c'est-à-dire les incite à un jeu, qui se maintient lui-même et qui même augmente les forces qui y conviennent.

Or je soutiens que ce principe n'est pas autre chose que la faculté de présentation des Idées esthétiques ; par l'expression Idée esthétique j'entends cette représentation de l'imagination qui donne beaucoup à penser, sans qu'aucune pensée déterminée, c'est-à-dire de concept, puisse lui être adéquate et que par conséquent aucune langue ne peut exprimer complètement ni rendre intelligible. - On voit aisément qu'une telle Idée est la contrepartie ( le pendant ) d'une Idée de la raison, qui tout à l'inverse est un concept, auquel aucune intuition ( représentation de l'imagination ) ne peut être adéquate... > E. Kant, Critique du Jugement, § 49, Des facultés de l'esprit qui constituent le génie.

2. < La forme supérieure de l'imagination, celle qui crée, est au service non point d'états fortuits et de déterminations sensibles mais des idées et de la vérité de l'Esprit, absolument parlant. > G.W. Hegel, Encyclopédie philosophique, 154.

3.

< C 'est parce qu'on ne peut feindre des images que l'on fait des oeuvres. > Alain, Vingt leçons sur les Beaux-Arts.

< La loi suprême de l'invention, c'est que l'on invente qu'en travaillant. > Alain, Système des Beaux-Arts.

< L'homme d'imagination est peut-être un homme qui ne sait pas se contenter de ce qui est informe, un homme qui veut savoir ce qu'il imagine. > Alain, Vingt leçons sur les Beaux-Arts.

( les images poétiques ) < Elles visent toujours à produire quelque changement d'attitude et d'affection dans le corps humain, ce qui est la seule manière de faire paraître comme présent un objet absent. > Alain, Les Idées et les Ages.

4. < Nous allons (... ) établir une thèse qui affirme le caractère primitif, le caractère psychiquement fondamental de l'imagination créatrice. Autrement dit, pour nous, l'image perçue et l'image créée sont deux instances psychiques très différentes et il faudrait un mot spécial pour désigner l'image imaginée. Tout ce qu'on a dit dans les manuels sur l'imagination reproductrice doit être mis au compte de la mémoire. L'imagination créatrice a de toutes autres fonctions que celles de l'imagination reproductrice. A elle appartient cette fonction de l'irréel qui est psychiquement aussi utile que la fonction du réel si souvent évoquée par les psychologues pour caractériser l'adaptation d'un esprit à une réalité estampillée par les valeurs sociales. Précisément cette fonction de l'irréel retrouvera des valeurs de solitude. > G. Bachelard, La terre et les rêveries de la volonté.

Valeur

1. Puissance trompeuse, chimère, divagation.

1. < Imagination. - C 'est cette partie décevante dans l'homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l'était infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux...

... Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l'homme une seconde nature. Elle a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres ; elle fait croire, douter, nier la raison ; elle suspend les sens, elle les fait sentir ; elle a ses fous et ses sages : et rien ne nous dépite davantage que de voir qu'elle remplit ses hôtes d'une satisfaction autrement pleine et entière que la raison...

... Qui dispense la réputation ? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, sinon cette faculté imageante ?...

... Qui ne voudrait suivre que la raison serait fou au jugement du commun des hommes. Il faut juger au jugement de la plus grande partie du monde. Il faut, puisqu'il lui a plu, travailler tout le jour pour des biens reconnus comme imaginaires, et quand le sommeil nous a délassé des fatigues de notre raison, il faut incontinent se lever en sursaut pour aller courir après les fumées et essuyer les impressions de cette maîtresse du monde...

... Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lys, tout cet appareil auguste était fort nécessaire; et si les médecins n'avaient des soutanes et des mules et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'auraient dupé le monde qui ne peut résister à cette montre si authentique. S'ils avaient la véritable justice et si les médecins avaient le vrai art de guérir, ils n'auraient que faire de bonnets carrés ; la majesté de ces sciences serait assez vénérable d'elle-même. Mais n'ayant que des sciences imaginaires, il faut qu'ils prennent ces vains instruments qui frappent l'imagination à laquelle ils ont affaire ; et par là en effet ils s'attirent le respect. Les seuls gens de guerre ne sont pas déguisés de la sorte, parce qu'en effet leur part est plus essentielle, ils s'établissent par la force, les autres, par la grimace...

... L'imagination dispose de tout. Elle fait la beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde... > B. Pascal, Pensées 82, passim.

2.

2.1. < Car, si l'on entend ce mot selon l'usage, l'imagination n'est pas seulement, ni même principalement, un pouvoir contemplatif de l'esprit, mais surtout l'erreur et le désordre entrant dans l'esprit en même temps que le tumulte dans le corps. > Alain, Système des Beaux-Arts.

2.2. < Désordre dans le corps, erreur dans l'esprit, l'un nourrissant l'autre, voilà le réel de l'imagination. > Alain, Système des Beaux-Arts.

2.3. Imagination perception et jugement.

< En définissant l'imagination comme une perception fausse on met l'accent sur ce qui importe peut-être le plus. Car on serait tenté de considérer l'imagination comme un jeu intérieur, et de la pensée avec elle-même, jeu libre et sans objet réel. Ainsi on laisserait échapper ce qui importe le plus, à savoir le rapport de l'imagination aux états et au mouvement de notre corps.

Le pouvoir d'imaginer doit être considéré dans la perception d'abord, lorsque, d'après des données nettement saisies, nous nous risquons à deviner beaucoup. Et il est assez clair que la perception ne se distingue alors de l'imagination que par une liaison de toutes nos expériences et de toutes nos anticipations.

Mais dans la perception la plus rigoureuse l'imagination circule toujours ; à chaque instant elle se trompe et elle est éliminée par une enquête prompte, par un petit changement de l'observateur, par un jugement ferme enfin. Le prix de ce jugement ferme qui exorcise apparaît surtout dans le jeu des passions par exemple la nuit, quand la peur nous guette. Et même dans le grand jour, les dieux courent d'arbre en arbre. Cela se comprend bien ; nous sommes si lestes à juger, et sur de si faibles indices, que notre perception vraie est une lutte continuelle contre des erreurs voltigeantes. On voit qu'il ne faut pas chercher bien loin la source de nos rêveries. > Alain, Eléments de philosophie.

2. Eloge.

1. L'imagination ou la source d'une fiction utile : la croyance en l'existence continue des corps.

< Il est certes évident que, puisque dans la vie courante, nous admettons que nos perceptions sont nos seuls objets et que nous croyons en même temps à l'existence continue de la matière, nous devons expliquer l'origine de cette croyance en fonction de cette supposition. Or, d'après cette supposition, c'est une erreur de penser que l'un quelconque de nos objets ou de nos perceptions soit identiquement le même après une interruption ; par suite l'opinion qu'ils sont identiques ne peut jamais provenir de la raison, elle doit provenir de l'imagination.

L'imagination est attirée dans une telle opinion par l'effet de la ressemblance de certaines perceptions : car, trouvons-nous, ce sont seulement nos perceptions semblables que nous avons tendance à supposer identiques. Cette tendance à conférer l'identité à nos perceptions semblables produit la fiction d'une existence continue ; car cette fiction, aussi bien que l'identité, est réellement fausse, de l'aveu de tous les philosophes, et elle n'a d'autre effet que de remédier à l'interruption de nos perceptions, seule circonstance contraire à leur identité. En dernier lieu, cette tendance cause la croyance au moyen des impressions présentes de la mémoire ; car, sans le souvenir des impressions précédentes, manifestement nous ne pourrions jamais croire à l'existence continue des corps > David Hume, Traité de la nature humaine.

*

2. L'imaginaire.

< ... On veut toujours que l'imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S' il n'y a pas changement d'images, union inattendue des images, il n'y a pas imagination. Il n'y a pas d'action imaginante. Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d'images aberrantes, une explosion d'images, il n'y a pas imagination. Il y a perception, souvenir d'une perception, mémoire familière, habitude des couleurs et des formes.

Le vocable fondamental qui correspond à l'imagination, ce n'est pas image, c'est imaginaire. La valeur d'une image se mesure à l'étendue de son auréole imaginaire. Grâce à l'imaginaire, l'imagination nest essentiellement ouverte, évasive. Elle est dans le psychisme humain l'expérience même de l'ouverture, l'expérience même de la nouveauté. Plus que toute autre puissance, elle spécifie le psychisme humain. Comme le proclame Blake : < l'imagination n'est pas un état, c'est l'existence humaine elle-même.> Gaston Bachelard, L'air et les songes.

*

3. L' image, coeur de la poésie.

< ... Qu'est-ce que l'aurore ? Sujet poétique, éminemment. Non, pas plus que la nuit elle-même. L'aurore est le prélude au surgissement du soleil à l'horizon. C'est tout. Encore qu'elle constitue un des spectacles les plus émouvants que puisse offrir la nature, selon le lieu d'où l'on en est témoin, elle reste un phénomène d'ordre physique quotidien à la contemplation duquel très peu d'hommes d'ailleurs se soucient de sacrifier le moindre instant de leur sommeil. Mais quand le poète a dit : l'aurore aux doigts de rose, là est intervenue la poésie. Là est la clef de toute l'opération poétique. La poésie est uniquement une opération de l'esprit du poète exprimant les accords de son être sensible au contact de la réalité. Entre le rose des doigts et les couleurs d'une aurore tout entière, il y a de la distance et de la marge, d'autant plus qu'aucune forme n'intervient comme soutien. Toutefois, rien ne nous empêche de voir aussi le soleil surgissant comme une main ou un éclatement de pétales de rose. Rien ne nous empêche car le propre d'une image, juste, grande et forte est de permettre et de susciter, de supporter tous les rapports que chacun y pourra découvrir et ajouter de sa propre source. Elle est elle-même source, nourrice de sources, pour ceux qui, bien entendu, ont de leur propre fonds quelque chose à ajouter....

... quand Baudelaire écrit : < Entends ma chère, entends la douce nuit qui marche >, l'acte poétique est scellé. Et comment ? Par l'absurde et l'irrationnel. Précisément, parce que la nuit ne marche pas...

Mais alors, d'où vient que ce soit seulement cette anomalie de l'absurde qui lui donne la vie ? La justesse. Il n'y a pas d'autre vérité en art, pas plus d'ailleurs qu'en tout autre chose, peut-être, que la justesse. > Pierre Reverdy, Circonstances de la poésie.

< ... Cependant s'il y a dans la poésie quelque chose qui change constamment... il y a aussi quelque chose de constant et qui ne change pas -le mécanisme mystérieux par lequel l'esprit aboutit à l'image. La faculté de saisir, en des objets absolument indépendants l'un de l'autre, séparés de nature et que, dans le sensible, rien ne semblerait devoir jamais rapprocher, des éléments assez justement concordants dans l'esprit pour qu'un troisième terme soit créé qui constitue cette nouvelle réalité intellectuelle propre à satisfaire la sensibilité, qui, seule,n'eût même pas été capable de la discerner -eh bien, cette faculté primitive, c'est elle qu'il faut éclairer pour dégager ce qu'on entend par poésie, fonction ou sentiment poétique. > Pierre Reverdy, La fonction poétique.

*

< Chère imagination, ce que j'aime surtout en toi, c'est que tu ne pardonnes pas >. André Breton, Premier Manifeste du Surréalisme.

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août 2006

TS M.C. Escher, Reflets...

 

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