philosophie pataphysique

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Geste des opinions du docteur lothaire liogieri

'PATA KOANS 2

Morale et politique

 

Clovis Trouille, Stigma Diaboli (1960)

 

 Table :

9. du jugement moral ou Le bestiaire d'amoralité

devoir, valeur, volonté, personne, bonheur

'pata koans dissertatifs

*

10. des sciences humaines.

brèves dissertations à l' usage des escholiers

*

11. Du jugement politique et du dégagement pataphysique.

société, politique, pouvoir, Etat, violence

'pata koans dissertatifs

 2001 / 2006

 

LE BESTIAIRE D' AMORALITE 

 

< Et de faict, cest animal se delecte si fort en ceste nudité, que non seulement ( ... ) les femmes de nos Toüoupinambaouts demeurantes en terre ferme en toute liberté, avec leurs maris, peres et parens, estoyent là du tout obstinées de ne vouloir s'habiller en façon que ce fut : mais aussi quoy que nous fissions couvrir par force les prisonnieres de guerre que nous avions achetées, et que nous tenions esclaves pour travailler en notre fort, tant y a toutesfois qu'aussitost qui la nuict estoit close, elle despoillans secretement leurs chemises et autres haillons qu'on leur bailloit, il fallait que pour leur plaisir et avant que se coucher elles se pourmenassent toutes nues parmi nostre isle. Brief, si c'eust esté au chois de ces pauvres miserables, et qu'à grands coups de fouet on ne les eust contraintes de s'habiller, elles eussent mieux aimé endurer la halle et la chaleur du soleil, voire s'escorcher les bras et les epaules à porter continuellement la terre et les pierres, que de rien endurer sur elles. >

Jean de Léry, Militant calviniste et ethnographe, Histoire d'un voyage faict en la terre du Bresil, chap. 8.

 

 

'Patakoans :

devoir / valeur / volonté / personne / bonheur

  Dialogues : Dame Pinte la Poule, Bernard l'Âne, Renart, Grimace le Singe, 'pataphysicien.

 

 

Ethique : partie de la philosophie qui a pour objet les problèmes fondamentaux de la morale :

fin et sens de la vie humaine, fondement de l'obligation et du devoir,

nature du bien, valeur de la conscience morale, etc...

Les dictionnaires...

 

1. le devoir

1. L' amour peut-il être un devoir ? 2. Les devoirs sont-ils seulement des contraintes ? 3. Avons-nous le devoir de faire le bonheur d'autrui ? 4. Peut-on faire plus que son devoir ? 5. Suffit-il de faire son devoir ?

6. Qu'est-ce qui, en moi, me dit ce que je dois faire ? 7. Nul n'est méchant volontairement...

 

 1. L' amour peut-il être un devoir ?

Bernard l' Âne : -Le terme d' amour désigne une classe d' états psychologiques, affectifs et représentatifs.

Le terme de devoir désigne une obligation morale dont la forme moderne de la maxime a été donnée par Emmanuel Kant dans ses Fondements de la métaphysique des moeurs :

< agis de telle manière que tu considères autrui toujours comme une fin et jamais comme un moyen >.

Renart : -L' amour passion échappe par définition à l' obligation éthique.

Tous s'accordent à lui conférer le caractère d' une fatalité : celui d' une rencontre subie.

Or ce qui relève de la nécessité exclut par définition le choix, le jugement, la délibération, la liberté.

En conséquence de quoi cette affection ne peut relever ni de l' appréciation ni de la volonté éthiques.

Grimace le Singe : -De même pour l' amour goût qui exprime lui aussi une détermination de la faculté de sentir.

Effet d' inclination, penchant irrationnel, il se dérobe également à l'obligation.

Bernard l'Âne : -Tandis que la charité, ou amour du prochain en acte est une attitude religieuse de type chrétien qui traduit le don de la grâce divine ; don gratuit et incompréhensible qui diffuse dans la personne de l' élu la bienveillance supposé d'un dieu incompréhensible.

Dame Pinte la Poule : -L' Offrande...

Bernard l'Âne : -De ce point de vue l'obligation éthique n'est plus alors que l'expression de la simple conformité à la Loi.

Régression du christianisme mystique au pharisaïsme judaïque.

Renart : -Il se peut... Cependant le devoir d' amour est une injonction impossible ou une prescription sans effet.

La raison pratique kantienne ne saurait fonder et encore moins être la source d' une telle passion. Elle ne considère que le respect, l'unique sentiment moral échappant à l'hétéronomie.

Grimace le Singe : -Quant à moi, si je puis accepter la bienveillance et les caresses, je refuse le devoir, le tenant pour un terme obscur, pour une mystification à l' usage des simples, au service des imposteurs et des tartufes.

Tout comme je me gausse de l' < Amour >, cette illusion romantique propre à " l'âge lyrique " ( M. Kundera ) déjà dévoilée par Lucrèce...

Renart : -Cet < infini mis à la portée des caniches > ( Céline ).

*

2. Les devoirs sont-ils seulement des contraintes ?

Dame Pinte la Poule : -L'élan du coeur, selon Bergson, est la source et le dépassement du devoir...

Grimace le Singe : -Thèse effusionnelle et mystique...

Devoir, c' est être obligé : obligation sociale, juridique, politique, éthique.

Moralité des moeurs, morale religieuse ou philosophique, kantienne ou utilitariste, il s' agit toujours d' obéir.

Soit qu'on se contente de subir l' injonction ( dans le langage de Kant : hétéronomie ) ; soit qu' on se donne la maxime de la prescription en toute connaissance de cause ( autonomie ).

Là où il y a devoir, il y a loi, valeur, c'est à dire norme qui règle la conduite.

Renart : -En morale nous n' avons en effet le choix qu' entre la soumission et l' obéissance, à reprendre la distinction de Rousseau.

Grimace le Singe : - Devoirs... fantastiques injonctions...

*

3. Avons-nous le devoir de faire le bonheur des autres ?

Grimace le Singe : -La question enveloppe deux problèmes :

-peut-on faire le bonheur d' autrui ?

-est-ce un devoir ?

Renart : -S' agissant de la première question, remarquons que le bonheur est un mot qui définit une classe de manières d' être heureux ; et qui désigne simplement le parfait contentement de notre état, indépendamment de la façon particulière d' y parvenir : richesse, honneur, notoriété, pouvoir, connaissance, éros...

Or, l' existence étant inséparable de l'ontologique singularité, le prochain est le... lointain et il nous est impossible de savoir ce qui convient à autrui.

Son expérience est une énigme à jamais celée.

Grimace le Singe : -En conséquence, prétendre pouvoir faire le bonheur d'autrui est innocence ou prétention infondée.

Renart : -On concédera qu' il nous est toutefois possible de favoriser certains de nos communs moments heureux.

Grimace le Singe : -Quant à la deuxième question, elle n'a de sens qu'au sein de la problématique utilitariste.

Jérémie Bentham, John Stuart Mill, Bertrand Russell s' accordent à penser que la morale nous fait obligation d' éviter dans la mesure du possible la souffrance d' autrui.

Obligation négative qui ne préjuge en rien de notre capacité effective à faire son bonheur.

Renart : -Quant au christianisme, effaçant le judaïsme, il substitue l' amour charité au devoir.

Le kantisme ramène enfin l'amour à la passion -donc à l'impératif hypothétique toujours égoïste jusque dans le souci d'autrui-, et subordonne pour sa part la recherche du bonheur au respect de la personne humaine dans nos relations intersubjectives.

Grimace le Singe : -Pour mon particulier je cultiverai à l' instar de Samuel Butler < l' art suprêmement difficile de faire ce qui me donne véritablement du plaisir >.

Et certes pas par devoir mais par goût.

Unique impératif "hypothétique" dont je reconnaisse la signification...

*

4. Peut-on faire plus que son devoir ?

Bernard l' Âne : -Faire moins que son devoir, c'est -en toute connaisance de cause- refuser la loi, récuser l'obligation du sacrifice de soi au groupe, à la communauté.

C'est déserter -figure, entre autres, du Réfractaire ( Alfred Jarry, Les Jours et les Nuits ).

C'est "partir", "sortir d' Egypte" ( Emmanuel Peillet, Philosophie du départ, 1939 ).

Faire moins que son devoir ( au sens kantien ), c'est aussi agir conformément au devoir et non par adhésion sincère à la Loi.

Attitude du fonctionnaire qui fonctionne, rouage docile et zélé au service de la machine administrative et politique dont il ne réfléchit ni les fins ni les valeurs de référence -comme l'a montré Hanna Arendt ( Le procès Eichmann ).

Dame Pinte la Poule : -Faire plus que son devoir, c'est se sacrifier pour la communauté - figure du Héros-, ou c'est dépasser la morale pour la mystique - figure du Saint. ( Voir à ce propos les analyses de Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion ).

Charité, compassion universelle, pardon sont les manifestations de cette attitude religieuse chrétienne ou bouddhiste dévotionnelle.

Grimace le Singe : -Ne me reconnaissant aucune obligation morale je ne suis pas concerné par une question que je ne comprends pas.

*

5. Suffit-il de faire son devoir ?

Grimace le Singe : -Question analogue. Qui n' a de sens qu' à l' intérieur de la problématique kantienne.

Agir par devoir ou agir conformément au devoir, telle est l' alternative posée par les Fondements de la métaphysique des moeurs.

Renart : -Alternative certes imaginaire mais... effectivement contraignante car partagée par les sectateurs de la philosophie morale à connotation piétiste luthérienne...

Dame Pinte la poule : -Imaginaire ? non pas ! Nous devons être réglés par une < éthique de la sollicitude >...

Bernard l 'Âne : - En effet ; voyez Paul Ricoeur : l'engagement éthique doit être fondé sur la promesse et la parole tenue, échos d'un don engendrant toute obligation... La < vraie vie > ne peut se dérouler qu'avec l'autre et pour l'autre... au sein d'institutions justes... La justice doit tendre à l'universalité dépassant toute limitation par les préjugés locaux, nationaux ou ethniques...

Il n' y a pas d'opposition entre charité, devoir et justice...

Dame Pinte la Poule : -La parole de l'homme est précédée par la Parole de Dieu...

Contre le scandale du mal la sollicitude ajoute < la dimension de valeur qui fait que chaque personne est irremplaçable dans notre affection et dans notre estime > ( P. Ricoeur, Soi-même comme un autre, 7° étude ).

Renart : -Une "éthique de la sollicitude" ?

Grimace le Singe : - La " vraie vie "...

Cette phraséologie et cet... enthousiasme ne seraient-ils pas l'ultime version de... la morale du ressentiment ?

*

6. Qu' est-ce qui, en moi, me dit ce que je dois faire ?

Renart : -Question généalogique : celle de la source de l' injonction.

Voici quelques réponses :

-Pour les sociologues, la société, les proches, le groupe, la communauté...

-Pour le prêtre, le divin, Dieu ou les dieux.

-Pour le naturaliste, la volonté de puissance, l' inclination, les penchants, la sensibilité.

-Selon les utilitaristes, le désir de plaisir et de bonheur ; donc le corps.

-Pour Rousseau d' après la Profession de foi du Vicaire savoyard, un < principe inné de justice et de vertu >.

Grimace le Singe : -Pour le mafieux, la Cause, la Cosa Nostra...

Dame Pinte la Poule : -Incongruité et déplorable humour...

Bernard l'Âne : -Pour le rationalisme kantien, la raison pratique qui m' impose la forme du postulat de la conduite, l' impératif catégorique, celle d'une < bonne volonté > obéissant à l' universalité de la Loi.

Grimace le Singe : -Pour moi enfin, personne ; car selon la 'pataphysique reprenant ici l'enseignement nietzschéen:

< il n' y pas de phénomènes moraux il n' y a que des interprétations morales des phénomènes >

Ainsi celles ci-dessus mentionnées...

Renart : -La problématique morale se résoud donc au différend ou au conflit des interprétations portant sur les fins, les valeurs et les normes de la conduite humaine.

Grimace le Singe : -C'est en effet un pur fait de langage...

*

7. < Nul n'est méchant volontairement >. Valeur de la sentence socratique.

Dame Pinte la Poule : -le méchant est une créature infernale ; qui veut le mal ; qui fait le mal ... il est le mé-chéant, celui qui veut ma chute... qui cause ma chute... qui jouit et rit de mes échecs, de mes déceptions...

Renart : -et pourquoi ?

Bernard l' Âne: - parce qu'il est malheureux !

Renart : -vraiment ? tu penses que la malice est nécessairement... fille de malheur ? Et que le méchant ne fait le mal, ne cause douleur et souffrance que sous le poids des circonstances, malgré lui ?

Grimace le Singe : -ce serait donc une manière d'ignorant, ainsi que pensait le bon Socrate...

Bernard l' Âne : -certainement ! Si l'homme était instruit, s'il n'était point frustré... pauvre, humilié, malade... sa méchanceté disparaîtrait...

Et nul n'est méchant volontairement !

Renart : -optimisme rationaliste...

Crois-tu vraiment que la malice ait besoin de "raisons" pour naître et s'affirmer ?

Que fais-tu du "démon de la perversité" ?

Grimace le Singe : -et si la méchanceté était un divertissement... un des grands divertissements des hommes... Harceler, tourmenter, persécuter ...

Renart : -et même un spectacle réjouissant... Réfléchis... pourquoi et de qui rit-on au théâtre? Qu'est-ce que la farce sinon le plaisir de comédie procuré par la dupe bernée par son trompeur...

Spectacle fort peu charitable, avouons-le.

Rappelle-toi les dieux de l'Olympe... et l'Iliade...

< Pour que les dieux s'amusent beaucoup, il faut que leurs victimes tombent de haut >...

Renart : -< Le bonheur dans le crime >... C'est peut-être cela... la "corruption"...

 

2. la valeur

Faut-il chercher en toute chose l' efficacité ? Les valeurs morales sont-elles relatives ? Ce qui ne peut s'acheter est-il dépourvu de valeur ?

 

 1. Faut-il chercher en toutes choses l' efficacité ?

Bernard l' Âne : -L' efficace signifie aptitude d' une chose ou d' une personne à agir effectivement.

Remède médical ou grâce théologique, est efficace ce qui produit toujours son effet.

En conséquence contester ou refuser l' efficacité qui est le signe de l' actualisation non occasionnelle de la chose ou de la personne, c'est nier à la fois son essence, son existence, son progrès.

Renart : -Du point de vue métaphysique il semble donc bien qu' il faille accepter en toutes choses l'efficacité sauf à récuser leur capacité à être.

Dame Pinte la Poule : -D' un autre côté l' efficacité signifie également pour une valeur de réussite, de productivité voire -à utiliser la langue de l 'économie-, de rentabilité.

En ce sens elle constitue le pôle de référence d'une morale anglo-saxonne : le Pragmatisme.

Par exemple, celui de John Dewey.

Bernard l'Âne : -Et le problème se pose alors de savoir si l' efficacité en tous domaines, en toutes circonstances, et à n'importe quel prix doit ou non constituer la norme de la conduite.

Dame Pinte la Poule: -Ainsi l' académique conflit de valeurs entre le développement sans frein de la techno-science, de l' économie, de la politique et le respect de la personne...

Bernard l'Âne : - ... la conséquence du principe du Prix Nobel Gabor : < tout ce qu' on peut faire, on doit le faire >.

Renart : -Opposition de la morale pragmatique réglée par l'exigence du Succès et la morale kantienne subordonnant le succès à la Loi.

Bernard l'Âne : -Être opératif et réussir certes, mais... dans le respect de la Loi.

*

Grimace le Singe : -Réussir... la Loi... Deux idoles et une antinomie éthique que je récuse.

Car contrairement au kantisme, si c'est toujours du choix et de la maîtrise des moyens que dépend la fin, l' efficace ne saurait toutefois être subordonné à l' impératif de la réussite ou de la rentabilité.

Renart : -Seul compte le jeu, ce passe-temps de l'amateur et du dilettante, la petite monnaie de la futilité.

*

2. Les valeurs morales sont-elles relatives ?

Bernard l'Âne : -Pour certains il n' y a pas de Morale ; il n' y a que... des morales, c' est à dire des systèmes observables de valeurs, de règles, de prescriptions, d' impératifs, d' injonctions et d' interdictions.

Divers et changeants.

Le relativisme moral rejette toute norme dont la conduite humaine serait l' application.

Grimace le Singe : -Car tout dogmatisme éthique se présente comme une théorie de l' action humaine conçue sous une forme normative rapportée à un absolu, une valeur.

Bernard l'Âne : - (1) Morales du Bien se proposant de déterminer quel est le Bien ou la Fin de l' homme et quels sont les moyens de l' atteindre :

-plaisir ( hédonisme ) ;

-bonheur ( eudémonisme ) ;

-intérêt ( utilitarisme ) ;

-liberté ( existentialisme )...

Epicure, Aristote, Stuart Mill, Sartre...

Renart : - (2) Obéissance à la Loi ( Moïse ) ou morale du Devoir ( kantisme ) conçue comme impératif catégorique :

< Agis de telle sorte que tu considères autrui comme une fin et jamais comme un moyen >.

Toutes ces morales déduisent le caractère des conduites de l' idéal du Bien ou du Devoir.

Grimace le Singe : -D' où le moralisme, le prêche, le soupçon, le procès d' intention, l' inquisition et la persécution, variations sur le thème de l' indiscrétion éthique qui est de toutes les époques.

Renart : -Car s' il n' y a pas d' absolu moral, il y a néanmoins une constance de l' attitude morale, et une indiscrétion fanatique de ses dévots.

Les bons apôtres... Messianisme... sotériologie...

Grimace le Singe : -Quant à moi, cultivant les règles de l' habileté et suivant le conseil de l'opportuniste prudence, je ne me reconnais aucune morale quoiqu' à ma manière je souscrive à toutes... sur le mode de la méfiance et celui de l' intime dérision.

Renart : -Au coeur du drame, de la tragédie, du comique et du merveilleux humains - ces sempiternelles catégories de l' existence, de sa représentation et plus généralement du spectacle qu' elle ne cesse de t' offrir -, tu substitues l' esthétique à la morale et à l'obligation un art de vivre discret et décalé.

*

3. Ce qui ne peut s'acheter est-il dépourvu de valeur ?

Dame Pinte la Poule : -Ce qui peut s'acheter a un prix ; l'homme a une dignité...

Bernard l' Âne : -Thèse kantienne... dualité et opposition de l'homme et des choses, du sensible et de l'intelligible, de la nature et de la grâce... de l'économie et de la morale...

Renart : -Moralisme contestable... Tout peut s' acheter, absolument tout ; c'est là une évidence.

Grimace le Singe : -Mais... est-il en notre pouvoir de posséder quoi que ce soit ?

Renart : -Bonne et décisive question... La valeur marchande n' est peut-être que le cache-misère de la pauvreté ontologique du réel, la forme d'une... illusion fondamentale...

Grimace le Singe :- Et la < valeur > morale est-elle autre chose qu' une chimère ?

 

3. La volonté

Faire ce qu' on veut, est-ce faire ce qui plaît ? Qu'est-ce qu'un homme de bonne volonté ? Peut-on vouloir ce qu' on ne désire pas ? Que peut la volonté contre le désir ? Aristote, Socrate et Kant. Comment comprendre l' expression < ne pas savoir ce que l'on fait > ?

 

1. Faire ce qu'on veut est-ce faire ce qui plaît ?

Bernard l' Âne : -Conflit classique de la faculté de sentir et de la faculté de vouloir, de la sensibilité et de la puissance de désirer réglée par la représentation de la Loi.

Faire ce qui plaît exprime le souci de soi, l'égocentrisme et l'égoïsme bien compris d' un agent conscient de persévérer dans son être et au fait de < ce qu' il est, de ce qu'il a, de ce qu' il représente >.

Intéressé, pragmatique et opportuniste, intelligent. La prudence est sa vertu première.

Ethique hédoniste ou eudémoniste sous le patronage d' Epicure ou d'Aristote ( Ethique à Nicomaque ). La volonté est ici au service du plaisir, de la la puissance et de l' épanouissement.

Morale dégagée du pathos mosaïque, chrétien et kantien de l' obligation et du respect de la Loi.

Dame Pinte la Poule : -Cependant que pour ces derniers, le plaisir est amoral, la volonté devant être subordonnée à l'amour du Prochain, au respect de la maxime en toutes circonstances.

Ainsi le fameux: < tu ne mentiras point ! >.

A la prudence se substitue donc le devoir.

*

Grimace le Singe : -L'esprit désabusé cultive l' < irresponsabilité > ( Dämon Sir ).

Il n' est lié à aucun cycle de devoirs.

Et d'ailleurs, ainsi que le remarquait Sextus : < il n'y a pas de devoir > ( Hypotyposes, Contre les moralistes ).

Renart : -D' un autre côté, il n'est pas esclave à la mode stoïcienne d' une éthique de la volonté.

Grimace le Singe : -Qu'est-ce d'ailleurs que la volonté ? Il n' existe que des volitions où entrent, désirs, souvenirs, fantasmes, perceptions, capacité de résolution et décision, engagement...

La volonté est un concept particulièrement complexe, riche sinon... obscur.

Renart : -Tu cultives l' art suprêmement difficile de savoir ce qui te donne véritablement du plaisir ; mais en amateur éclairé, comme en passant, sans forcer le trait.

Et tu laisses aux machines moralisées, moralisantes et moralisatrices, l' obligation, la Loi et le devoir, le "respect de la dignité de la personne humaine", la "sollicitude" ... grandiloquente inflation conceptuelle, abus de langage propre à l' imposture et à la pose des Tartufes de l'éthicité contemporaine.

Grimace le singe : C'est toi qui le dis...

*

2. Qu' est ce qu' un homme de bonne volonté ?

Bernard l'Âne : -Un homme de bonne volonté n' est pas... un homme à la volonté bonne !

C'est là une distinction classique du kantisme moral et de l'éthique moderne puis... postmoderne ( cf E. Mounier et le Personnalisme, J-P. Sartre et la morale de la responsabilité, Luc Ferry et son Humanisme transcendantal, etc... ).

Dame pinte la Poule : -La volonté bonne est une détermination de la personnalité, une expression de la sensibilité, une manifestation de la nature psychologique du sujet. Compatissante et bienfaisante.

Bernard l' Âne : -La spontanéité de la bienveillance quoiqu' estimable puisque portant au souci d'autrui, à la philanthropie, à l'altruisme et à la solidarité, ne relève pourtant ni du jugement ni du mérite mais de la faculté de ressentir.

En regard des exigences du rationalisme éthique de type kantien elle ne possède aucune valeur morale.

Dame Pinte la Poule : -Elle traduit toutefois la conception de l' utilitarisme qui fait devoir de l'universelle compassion...

Grimace le Singe : -... cet autre discours prescriptif et injonctif de notre temps dont l' impératif catégorique prescrit d' éviter d' infliger la douleur et la souffrance à autrui et même... au vivant dans son ensemble.

Bernard l'Âne : -La bonne volonté kantienne est la capacité d' agir par devoir, c'est-à-dire par respect de la Loi.

Impératif catégorique qui nous ordonne en toutes circonstances de subordonner inclinations, penchants, désirs et amour propre au respect de la personne humaine...

*

Grimace le Singe : -Qu'est-ce donc pourtant sinon la traduction moderne et laïcisée de la loi mosaïque, de la morale chrétienne de l' amour du Prochain...

Renart : -Et de quoi parle-t-on quand on parle de la volonté ?

Cette morale repose, comme on le voit, sur une séquence de catégories purement spéculatives telles que le sujet, la volonté, la liberté, la responsabilité, la personne...

Grimace le Singe : -En effet...

Renart : -Quant au libre esprit, dégagé de toute préoccupation morale, il cultive en ce domaine comme en bien d' autres les doux plaisirs de l' égotisme...

Grimace le Singe : -Se divertissant aux fétiches axiologiques, il atteint parfois les sommets de la joie rimbaldienne et de l' irresponsable dämon-sirienne lévitation.

Rupture, Philosophie du départ... départ de la philosophie...

Renart : -Il sera donc résolument de... malicieuse volonté...

*

3. Peut-on vouloir ce qu' on ne désire pas ?

Renart : -Question qui repose sur la distinction conceptuelle de deux facultés.

Bernard l'Âne : -On peut vouloir ce qu' on désire.

Par la résolution et la décision, par l'actualisation de la puissance, par l' efficacité. Sans être par ailleurs certain de réussir.

-On peut désirer ce qu' on est incapable de vouloir.

On s' en tient alors au possible et au fantasme. Pour des raisons subjectives ou objectives.

-On peut aussi être contraint par les circonstances et... quelques autrui à vouloir ce qu' on ne désire pas en différant pour un temps ce qu' on désire alors qu'on est dans l'impossibilité temporaire de le vouloir...

Dame Pinte la Poule : -Il faut souvent vouloir ce qu'on ne désire pas ; le respect de la Loi est à ce prix !

Grimace le Singe : -Comme tout un chacun je subis mes désirs, mes volitions, mes réussites et mes échecs... et autant que faire ce peut, j'en jouis.

Quand à substituer... l'autonomie de la volonté au désir, je laisse ce fantasme et cette manie aux kantiens...

*

3. bis. Que peut la volonté contre le désir ?

Aristote ( Ethique à Nicomaque ), Socrate et Kant.

( cf Joseph Moreau, Aristote et son école. Exposé )

Retour au conflit des facultés.

Grimace le Singe : -La thèse socratique ramène la vertu à la science.

Renart : -L'intellectualisme ne tient pas compte de la partie irrationnelle de l'âme constituée par l'appétit ( épithumia ) et le désir ( orexis ). Elle peut être docile à la connaissance mais elle demeure irréductible.

Cas de l'incontinence ( acrasia ). L'incontinent ne parvient pas à surmonter ses appétits ; à la différence du dissolu ( acolastos ) qui assume ses appétits sans freins. L'incontinent sait qu'il agit mal mais sa connaissance est dominée par le désir.

Socrate ( cf Platon, Protagoras ) soutenait que la connaissance ne peut subir l'esclavage du désir, et, plus généralement de la passion. L'incontinence n'existe pas ; c'est par ignorance qu'on agit contrairement au bien.

Or il est possible et même fréquent que l'action soit déterminée par l'appétit en dépit de la connaissance.

*

Pour comprendre le syllogisme pratique de l'action volontaire, il faut en rappeler les différents moments : à l'appétit succèdent le souhait réfléchi ( boulèsis ) puis le choix éclairé ( proairésis ), enfin la décision volontaire.

Pour l'être capable de délibération, il n'y a pas identité du plaisir et du bien, de l'agréable et du bon.

< L'appétit se rapporte à l'agréable et au douloureux ; le choix éclairé, la préférence voulue ne s'assujettit ni au douloureux ni à l'agréable > ( Ethique à Nicomaque, 3, 111b 16-18 )

Cette distinction de l'agréable et du bon a pour condition la représentation du temps.

L'appétit n'est dirigé que par l'immédiat et l'agréable immédiat apparaît comme agréable et bon absolument du fait que l'agent n' aperçoit pas le futur.

La délibération est conditionnée par la mémoire et l'imagination.

L' être raisonnable possède une imagination rationnelle ou délibérative ( logistikè, bouleutikè phantasia ) qui conditionne l'exercice de l'intellect pratique. L'intellect ne s'exerce jamais sans images et c'est dans les images que se détermine ce qui est à rechercher ou à fuir.

L'intellect pratique a pour rôle de comparer entre elles les images considérées sous l'aspect de l'attirant ou du répulsif, de calculer et de délibérer en rapportant le futur au présent.

Quand il a prononcé où réside l'agréable ou le pénible, alors l'agent l'évite ou le poursuit...

Grimace le Singe : -La fonction de l'intellect pratique se réduit donc à une arithmétique morale, à un simple calcul des plaisirs et des peines. La vertu est ramenée à un art de mesure, une métrétique...

L'intellect pratique ne jouit d'aucune indépendance dans l'estimation des valeurs...

L'intellect se fait pratique en considérant une fin toujours empruntée au désir qu'il prend pour principe de ses calculs.

Selon le Stagirite, il n'y a pas d' < autonomie de la volonté > ainsi que le prétendra Kant beaucoup plus tard dans les Fondements de la métaphysique des moeurs. Le bon et le mauvais ne se distinguent de l'agréable et du douloureux que par une information plus ample et une mesure plus exacte.

Renart : -Et non par une différence de plan où le désir, l'inclination, seraient soumis à une < législation universelle >, à l'impératif catégorique, à la < Loi >.

Grimace le Singe : -Pour résumer : l'objet du désir n'exerce son pouvoir moteur qu'en se proposant d'abord à la représentation intellect ou imagination. Deux facultés concourent au mouvement, désir et représentation ; mais la faculté désirante est seul principe moteur,.

Le désir est certes élaboré par la réflexion; il s'élève de l'appétit au souhait réfléchi ; mais on ne saurait s'en affranchir. Il est irréductible à la connaissance.

*

Le syllogisme pratique.

Renart : -Considérons l'action volontaire comme la conclusion d'un syllogisme.

La majeure est une proposition universelle, une maxime pratique : < les vins et spiritueux sont dangereux pour la santé >.

La mineure reconnaît que je me trouve actuellement en présence d'objets de cette sorte ( on me propose une coupe de Champagne ).

La conclusion est une action : je l'accepte et, contre la représentation de la maxime, cédant à la tentation, je vide ma flûte...

Comment la conclusion peut-elle contredire la majeure, l'action résister à la connaissance ?

Grimace le Singe : -La mineure, fournie par la sensation actuelle renferme un principe de détermination qui aboutit à une conclusion qui m'affranchit de la majeure. En présence du Chardonnay ou du Pinot pétillant, je ne pense plus qu'il peut être nuisible, j'ai la sensation de l'agréable.

Ma perception actuelle ne se range pas sous la maxime condensant les leçons de l'expérience que < les spiritueux sont dangereux > ; elle me suggère un autre principe : < ce Champagne est agréable au palais >... proposition qui détermine une conduite toute contraire.

Renart : -La psychologie concrète dissipe donc le mirage de l'intellectualisme socratique... ainsi que cette autre chimère, le fondement de l'universalisme kantien, la prétendue < autonomie de la volonté >.

*

4. Comment comprendre l' expression < ne pas savoir ce que l' on fait > ?

Renart : -Savoir ce que l' on fait, c'est prétendre agir en toute connaissance de causes.

Or, sauf à être omniscient et à cultiver le fantasme religieux d' une absolue puissance, est-ce seulement possible ?

Bernard l'Âne : -Ne pas savoir ce que l' on fait, c'est agir en toute inconscience, sans mesurer la portée de ses pensées, de ses paroles et de ses actes.

C'est pure folie.

Grimace le Singe : -Le suppôt malicieux s' efforce d' agir en amorale conscience sans ignorer la fragilité et l'extrême étroitesse de ses connaissances.

Tant sur soi même et l'origine de ses décisions, motifs et mobiles, que sur le monde.

Ce qui ne l'empêche certes pas d' agir mais ce qui l' incite à la prudence ; surtout lorsqu' il y va de ses plaisirs.

Renart :-Exister, c'est se risquer...

Le monde est dangereux, précaire. L'imprévu, l'accident, la contingence sont au rendez-vous et rythment d' après l' arbitraire du hasard-roi les aléas de la vie.

Grimace le Singe : -Il n' y a pourtant pas d'autre choix que de s' avancer à découvert, prudent mais résolu, en toute relative... ignorance des causes.

 

4. La personne

Changer, est-ce devenir quelqu' un d'autre ? Le respect n'est-il dû qu'à la personne ?

 

1. changer, est-ce devenir quelqu' un d' autre ?

Renart : -Paradoxe du changement : pour changer il faut être soi et devenir un autre.

Mode d' existence qui succède à un autre mode d' existence du même objet...

< Substance >, < Accident > sont les concepts métaphysiques, l'< Un >, le < Multiple >, < Identité > et < Différence > sont les concepts logiques par lesquels on s' efforce de rendre raison du paradoxe ( cf le Sophiste de Platon ).

Grimace le Singe : -Précisément : déplacement, altération, accroissement ou génération... s' agit-il du même objet ?

Ou bien ce qui change reste-il permanent, son état seul variant et le changeant n' éprouvant pas de changement véritable mais une simple variation?

Thème et variations ou variations... sans thème ?

Or à retenir la première hypothèse : à quoi et surtout... à qui imputer la responsabilité d' un acte ?

Renart : -La possibilité de l'imputation et de la sanction cache donc un redoutable problème ontologique...

Grimace le Singe : - ... entretenant certaines illusions éthiques...

*

2. Le respect n' est-il dû qu' à la personne ?

Renart : -Curieuse question... Doit-on réserver le respect à l'homme ou l'étendre à l'ensemble des êtres vivants ?

Dame Pinte la Poule : -Le respect est le sentiment moral spécifique.

Il est distinct de la crainte, de l' inclination et des autres sentiments.

C'est un produit de la raison pratique.

Bernard l'Âne : -Tu l' as dit. C'est la conscience de la nécessité, de l'impératif, qu' impose la Loi morale.

Et le respect s'applique toujours aux personnes, jamais aux choses ni à l'animal.

Sa dimension est anthropologique.

Grimace le Singe : -Mais qu' est-ce que la < personne > ?

Bernard l'Âne : -Ce qui a une dignité, < Une substance individuelle de nature raisonnable >.

Nous le savons depuis Boèce. C' est un absolu. Une fin en soi. Les choses n' ont qu' un prix.

Et on ne peut étendre le respect à ces choses ou aux vivants non humains -ainsi que le prétendent Hans Jonas et la secte des Ecologistes fondamentalistes contemporains...

Grimace le Singe : -Je reconnais là le catéchisme kantien, la vaticination personnaliste et la thèse de l' humanisme postmoderne des "Nouveaux Philosophes". Lointain écho du thomisme : l'homme, nullement propriétaire mais " fait à l'image de Dieu", serait cet existant privilégié qui jouirait d'un droit d'usage illimité des ressources de la terre.

Mais pour moi le terme de < personne > n' exprime qu' une idée spéculative, une vision.

Elle ne possède aucun référent.

Renart : - En effet, de quoi et de qui parlez-vous quand vous parlez de < personne > ?

Vous parlez d'un je-ne-sais-quoi ; vous parlez... de rien.

Dame Pinte la Poule : -Alors tu nies toute morale et même le droit car tu sapes leur fondement.

S ' il n' y a pas de < personne >, à qui imputer la responsabilité ?

Bernard l'Âne : -Qui sanctionner ? qui récompenser ? que devient le mérite ?

Grimace le Singe : -Tu dis vrai...

Les Stoïciens, Boèce, les judéo-chrétiens et les autres, tous les autres, les contemporains t'ont leurrée.

Pas moi.

Bernard l 'Âne : - C'est que tu auras encore plus d'orgueil que de vanité...

Grimace le Singe : -Comme il te plaira...

5. le bonheur

Qu'attendons-nous donc pour être heureux ? La recherche du bonheur est-elle un idéal égoïste ? N' y a-t-il de bonheur que dans l'instant ? Un bonheur sans illusion est-il concevable ? Que convient-il d' entendre par < avoir tout pour être heureux >? Faut-il choisir entre être heureux et être libre ? La recherche du bonheur est-elle nécessairement immorale ? Faut-il s' abstenir de penser pour être heureux ?

Texte : John Stuart Mill, L'Utilitarisme, Faut-il préférer le bonheur à la vérité ? Véracité, confiance et bonheur.

 

1. Qu'attendons-nous donc pour être heureux ?

Renart : -Nous attendons de ne plus être dissuadés par la culpabilisation des professeurs de mauvaise conscience : politiques, financiers, économistes, prêtres, éditorialistes, intellectuels, professeurs, pions, magistrats....

Nous attendons d'en avoir la capacité, la méthode et le courage ( cf Aristote, Ethique à Nicomaque ).

Nous attendons d' être devenus opportunistes et adroits.

Pour lever les obstacles que sont le corps, la vieillesse et la maladie, les autres, leurs chimères et leur envie, les échecs, les revers de fortune, les accidents, les catastrophes naturelles et de l'existence les autres impedimenta...

Grimace le Singe : -Nous attendons le moment favorable... il faut savoir saisir les moments heureux... "vivre à propos" :

< Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi...

Nous sommes de grands fols : < Il a passé sa vie en oisiveté, disons-nous ; je n'ai rien fait aujoud'hui. - Quoi, avez-vous pas vécu ? C'est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations... Composer nos moeurs est notre office, non pas composer des livres et gagner, non pas des batailles et provinces, mais l'ordre et tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef-d'oeuvre est de vivre à propos...

J 'ai un dictionnaire tout à part moi : je < passe > le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas < passer > ; je le retâte, je m'y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon...

A mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine... > Montaigne, Essais 3.13.

Renart : -Et si nous décidions de... ne plus croire au < Bonheur > ?

Et si la quête du bonheur n'était qu'un fétiche, l'illusion éthique fondamentale, ce par quoi et ce pour quoi les hommes se rendent malheureux et importuns les uns aux autres ?...

*

2. La recherche du bonheur est-elle un idéal égoïste ?

Bernard l' Âne : -Pour le chrétien et le kantien, pour le républicain durkheimien sectaire démocrate, très certainement.

Ils ne reconnaissent pour unique idéal que le souci d'autrui, le respect de la dignité de la personne humaine en toutes circonstances.

Dame Pinte la Poule : -La recherche du bonheur, intention amorale, doit être en effet subordonnée au devoir d' obéissance, à la Loi.

Bernard l'Âne : -Et de ce point de vue, si le bonheur est toléré, c'est d' une manière toute négative. Le malheur risquant d' engager le sujet sur le chemin de l' envie et de la méchanceté. Le bonheur ou souci de soi, dans cette perspective, n' est au mieux qu' un moyen.

*

Renart : -Les penseurs de l'Antiquité n'avaient pas ces scrupules ; la recherche du Souverain bien constituait à leur jugement la fin légitime du Sage :

-les Cyniques ( Antisthène, Diogène, Cratès ) le fixait dans l'obéissance à la nature, par le refus des conventions et des artifices, jusqu'à l'impudeur publiquement affichée.

-les Cyrénaïques ( Aristippe, Hégésias ) professaient l'hédonisme sous sa forme la plus absolue en identifiant la vertu au plaisir et à la volupté dont ils se prétendaient néanmoins capables de se détacher.

-Les Epicuriens définissaient la félicité par l'ataraxie, l'absence de trouble de l'âme.

Par le régime physique et la diététique intellectuelle, le détachement, le refus de l'engagement politique, le goût de l'amitié, la maîtrise des désirs et des plaisirs, le refus des superstitions religieuses et des terreurs de la mort.

-Quant au philosophe aristotélicien, la pratique de la prudence et des vertus tempérées, la préoccupation d'être, pleinement, en cultivant ses dispositions naturelles par l' exercice, devaient nécessairement mener le philosophe au maximum d'épanouissement autorisé par la contingence des événements dans la cité pacifiée.

Le souci de soi étant la condition de la philia, de l'amitié et de la philanthropie...

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Cependant que les utilitaristes contemporains dans la tradition de John Stuart Mill et de Bertrand Russell prescrivent le projet d'agir en évitant de causer du tort à autrui.

L' exigence de bonheur pour tous s'est substitué au formalisme kantien.

Grimace le Singe : -Attitude peut-être moins déplaisante mais qui n'échappe pas à une même objection.

Bernard l'Âne : -Et laquelle ?

Grimace le Singe : -L' idolâtrie de l' < Autre > et le fétichisme d' universalité.

L'égotisme, voilà l' ennemi...

*

3. N' y a-t-il de bonheur que dans l' instant ?

Dame Pinte la Poule : -Y aurait-il un autre bonheur que celui qui se donne dans l'instant ?

Bernard l'Âne : -Oui. La béatitude procurée par la connaissance de Dieu, ainsi que l'avance Descartes au terme de sa Troisième Méditation ; ou la félicité obtenue par l' intuition du vide et la certitude du néant.

Renart : -Vision religieuse et orientale sagesse...

Grimace le Singe : -Ne seraient-ce pas là deux illusions ?

Cependant que l' instant n' est qu' une limite ponctuelle, un point, une idée, un être mathématique.

Dans l' instant il n' y a rien, l'instant n'est rien : comment le bonheur pourrait-il s' y loger ?

Renart : -Alors dans la capacité d'être soi.. par l'aristotélicienne vertu... voir l' Ethique...

Grimace le Singe : -L' actualisation de la puissance ?

Mais y a-t-il une < continuité du soi > ?

N'est-ce pas là une autre illusion ?

Renart : -Peut-être n' y a-t-il que des moments heureux... voir Montaigne...

*

4. Un bonheur sans illusion est-il concevable ?

Dame Pinte la Poule : -Le bonheur n' est qu' < un idéal empirique de l' imagination >.

Bernard l'Âne : -Je reconnais la leçon du penseur de Königsberg.

Thèse dévalorisante. Aussi bien du pouvoir de l' imagination que de l' idée de bonheur assimilée à un vulgaire fantasme, à la vésanie.

Renart : -Le rationalisme critique de Kant n' est pas tendre à l' égard du bonheur.

Grimace le Singe : -C'est qu' il lui substitue, subordonnée à la morale, la sagesse, perspective cosmopolitiste de la raison pratique, variante de l' obsession chrétienne et visionnaire du salut, cet idéal transcendant de... l' imagination.

Renart : -Restent cependant les satisfactions inépuisables procurées par l'univers des fictions...

Grimace le Singe : -Idéal esthétique... bonheur d'artiste...

Peut-être nous procurera-t-il, selon la définition nominale du bonheur, le... parfait contentement de notre état...

*

5. Que convient-il d' entendre par < avoir tout pour être heureux > ?

Renart : -Sans doute être délivré des obsessions du devoir, de la culpabilité, de la mauvaise conscience, de la faute, du remords, du repentir, du pardon et enfin du salut.

Grimace le Singe : -Quelle série !

Renart : -Méfions-nous des prêcheurs... des prêtres et des professeurs de vertu ! de leurs injonctions, de leurs prescriptions, de leurs sermons, de leurs normes et de leurs interdits, de leurs commandements et autres impératifs plus ou moins catégoriques...

Grimace le Singe : -... De leur manière d'imposer par la contrainte, la police, ou par la persuasion, l'éducation, des systèmes d'émotions personnelles données pour des valeurs universelles...

Pour le reste n'est-ce point une affaire de disposition, de savoir faire et de chance ?

*

6. Faut-il choisir entre être heureux et être libre ?

Bernard l'Âne : -Autre alternative kantienne, antienne d' Emmanuel Lévinas, de Paul Ricoeur...

-Ou bien je suis heureux et je prospère dans l' égoisme ou l'égotisme, c' est à dire dans l' aliénation au corps, à la sensibilité, au penchant et au désir, au souci de soi.

Et dans l'abominable < hétéronomie > je manque à mes devoirs de rationalité et d' universalité ;

-ou bien je vis dans la conscience aiguë du souci et du respect d'autrui, de mes obligations morales, et, me libérant de la nature, dans la pieuse < autonomie >.

Mais ma conscience scrupuleuse ne saurait trouver là son repos ni son équilibre psychologique puisque il ne m' est pas possible d' être jamais certain de l' absolu désintéressement de mes pensées et de mes actes...

Grimace le Singe : -... comme l' avait montré... La Rochefoucauld.

Renart : -Pauvres kantiens : respectueux et malheureux... à la manière luthérienne de ces Huguenots jamais assurés d' être justifiés.

Grimace le Singe : -D' où, ainsi que le montra jadis Max Weber, leur activisme, leur esprit d' entreprise, leur affairisme, leur... < affairement > ( Heidegger ) et finalement...

Renart : -... leur névrose et leur fanatisme moral.

*

7. La recherche du bonheur est-elle nécessairement immorale ?

Dame Pinte la Poule : -Evidemment puisqu' elle répond à l' égoïsme naturaliste qui nous incite à persévérer dans notre être par tous les moyens et indépendamment du respect de la Loi et du souci d'autrui.

Bernard l'Âne : - Nous n'avons pas à < être heureux >; le but de notre existence, notre devoir sont d'agir en vue d'être dignes du bonheur... en tant qu'êtres raisonnables, en tant que personnes morales... dans et par le respect d'autrui.

C'est ainsi que se construiront des relations harmonieuses et la société pacifiée, le < règne des fins> .

Renart : -< Etre digne du bonheur >... nuance décisive... Thèse kantienne...

Les philosophes n' ont pourtant pas toujours partagé cette façon de voir.

-Ainsi les modernes Utilitaristes... pour lesquels favoriser le bonheur d'autrui constitue le ressort de l'obligation... plutôt que l'< amour du prochain >, attitude jugée trop mystique et le devoir de < respect de la personne humaine >, trop formaliste.

Selon Jérémie Bentham ou John Stuart Mill il y a nécessité de concourir au bien-être de tous.

-Quant aux philosophes de l'Antiquité, ainsi que le montra naguère Michel Foucault, ils ont privilégié le < souverain bien > conçu comme effet de la prudence, de l'habileté individuelle et l' < usage des plaisirs >.

La vertu est un art et une technique du bonheur.

Grimace le Singe : -La recherche du bonheur est certes immorale ou amorale au regard des... jeux de langage chrétien et humaniste.

Mais je ne suis ni chrétien ni humaniste.

*

8. Faut-il s' abstenir de penser pour être heureux ?

Dame Pinte la Poule : -Penser, c'est prendre conscience de la détresse du monde.

Et il ne saurait y avoir de bonheur légitime tant que le mal existera ! La brute inconsciente et l'esprit cynique seuls jouissent et cultivent leurs plaisirs au sein du malheur, de l'horreur et de la souffrance universels.

Renart : -Autant condamner le bonheur non seulement dans son effectivité mais aussi bien dans son concept.

Car la douleur, la souffrance, la misère, la maladie, la malveillance et le crime, ces données immédiates et irréductibles de l' existence, sont de toutes les époques.

Bernard l'Âne : -Ecoeurant pessimisme... Il faut croire aux bienfaits de la Science, au progrès de la Culture, aux vertus de l' Education, à l' élévation morale du genre humain et des jeunes gens !

L' homme est perfectible...

Dame Pinte la Poule : -Ainsi prononcent sociologues, moralistes, éditorialistes, prêtres et gens de bien !

Renart : -Faudrait-il s'abstenir des moments heureux de l'existence au motif de la permanence de la détresse et de la misère ?

Dame Pinte la Poule : -Mais toi le Singe, quel est ton avis ?

Grimace le Singe : -J' impense donc j' en ris...

( 06.2001/06.2005...)

***

Note : John Stuart Mill, L'Utilitarisme.

( Faut-il préférer le bonheur à la vérité ?)

Les limites de la Véracité, fondement de la vertu, de la confiance sociale et du bonheur collectif.

 

Philosophe et économiste anglais. Il subit l'influence de Hume et de Bentham. Empiriste et antikantien, il nie en psychologie comme en logique tout a priori de la raison. Il rend compte des fonctions mentales par l'associationnisme ; la déduction s'effectue du particulier au particulier, l'induction n'étant possible qu' à partir d'un certain nombre d'expériences analogues en observant les quatre < canons > ( inspirés de Bacon ) : concordance, différence, variations concomitantes et résidus.

Individualiste en morale, il est interventionniste en politique. II se prononce pour l'intervention de l'Etat quand il s'agit d'aider les plus déshérités et pour la création de coopératives de production.

La qualité du bien-être collectif constitue le but de l'existence au-delà du seul bonheur individuel. Si l''intérêt est en général le mobile premier des comportements, il peut se transformer en sentiment altruiste et désintéressé.

Sa Morale est proche de l'éthique chrétienne.

( Pour une analyse réflexive, critique et généalogique des fondements de l'utilitarisme, cf Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs, Arthur Schopenhauer, Le Fondement de la morale et Frédéric Nietzsche, Le Gai savoir )

*

< En s'écartant, même sans le vouloir, de la vérité on contribue beaucoup à diminuer la confiance que peut inspirer la parole humaine, et cette confiance est le fondement principal de notre bien-être social actuel ; disons même qu'il ne peut rien y avoir qui entrave davantage les progrès de la civilisation, de la vertu, de toutes les choses dont le bonheur humain dépend pour la plus large part, que l'insuffisante solidité d'une telle confiance.

C 'est pourquoi, nous le sentons bien, la violation, en vue d'un avantage présent, d'une règle dont l'intérêt est tellement supérieur n'est pas une solution ; c'est pourquoi celui qui, pour sa commodité personnelle ou celle d'autres individus, accomplit, sans y être forcé, un acte susceptible d'influer sur la confiance réciproque que les hommes peuvent accorder à leur parole -les privant ainsi du bien que représente l'accroissement de cette confiance, et leur infligeant le mal que représente son affaiblissement-, se comporte comme l'un de leurs pires ennemis.

Cependant c'est un fait reconnu par tous les moralistes que cette règle même, aussi sacrée qu'elle soit, peut comporter des exceptions : ainsi -et c'est la principale- dans le cas où pour préserver quelqu'un ( et surtout un autre que soi-même ) d'un grand malheur immérité, il faudrait dissimuler un fait ( par exemple une information à un malfaiteur ou de mauvaises nouvelles à une personne dangereusement malade ) et qu'on ne pût le faire qu'en niant le fait.

Mais pour que l'exception ne soit pas élargie plus qu'il n'en est besoin et affaiblisse le moins possible la confiance en matière de véracité, il faut la reconnaître et, si possible, en marquer les limites. >

 

10. Des sciences humaines

1. Peut-on, sans se contredire, parler de < science de l' homme ? >. 2. Les sciences humaines nous disent-elles ce qu' est l' humanité ? 3. La pluralité des sciences de l'homme ne contredit-elle pas le projet de penser l' homme ? 4. Les sciences de l' homme suffisent-elles à connaître l'homme ? 5. Les sciences humaines peuvent-elles adopter les méthodes des sciences de la nature ? 6. Peut-on soumettre la réalité humaine au calcul ? 7. Les sciences humaines aident-elles à devenir plus humain ?

 

 1. Peut-on, sans se contredire, parler de < science de l' homme > ?

1. Le terme de < science > désigne toute < connaissance rationnelle > obtenue soit par démonstration soit par observation et vérification expérimentale.

Le terme de < connaissance > définit < la fonction > ou l' acte de la vie psychique qui a pour effet de rendre présent un objet aux sens ou à l' intelligence. Il désigne également < le savoir > qui résulte de cet acte : la connaissance scientifique ou encyclopédie.

Cette connaissance porte sur des < relations constantes entre les phénomènes ou lois > ainsi que sur les théories synthétiques de ces lois ( systèmes hypothético-déductifs des sciences mathématiques et physiques ).

Le terme d' < homme > définit une espèce d' êtres vivants reconnue dans son évolution à partir du Paléolithique supérieur, les hominiens, primates immédiatement supérieurs aux anthropoïdes, dont l'unique rameau existant est dit homo sapiens. ( Station debout, libération de la main de la locomotion, augmentation du volume du cerveau, fonction symbolique en sont les traits spécifiques... )

En ce sens il est légitime de parler de < sciences de l' homme >. Biologie, médecine, psychologie, psychiatrie, sociologie, anthropologie découpent chacune pour soi un domaine d' investigation respectant les normes de la rationalité.

2. D' un autre côté le terme d' homme reçoit une signification éthique. Il se rattache à la doctrine qui pose en principe la dignité de toute personne humaine. Doctrine d'origine stoïcienne, chrétienne et kantienne. Dans ce cas on parlera d' < humanisme >.

Cette < humanité > n' est qu'un fait de stipulation, un effet de langage.

3. Parler de < science > de l' homme est donc une entreprise au moins équivoque.

Car si l' esprit positif développe ses connaissances sur le plan des généralités statistiques, le particulier, toujours représenté, lui échappe et dans sa singularité et dans son altérité ontologique : le réel représenté demeure irréductiblement distinct de la chose en question comme l' être ne cesse de narguer le dire.

Quant à l' humanisme philosophique et religieux il ne propose qu' une vision morale, une image idéale de la "réalité humaine " qui ne possède aucune contrepartie empirique.

Il y a donc des < sciences > de l' homme et des spéculations sur l' < Homme >.

***

2. Les sciences humaines nous disent-elles ce qu' est l' humanité ?

Le mythe, la poésie et la littérature, le conte, l'épopée, le drame lyrique, le roman... mettent en scène et dévoilent le jeu des passions, des intérèts et des idées qui composent la trame et la chaîne de l'existence humaine. Images, métaphores, récits évoquent et suggèrent plus qu' ils ne la définisse une hypothétique < essence> de l'homme.

Les sciences positives ( psychologie, sociologie, etc... ) cernent chacune pour soi les invariants statistiques dont la somme enrichit d' une manière progressive le concept à prétention rationnel d' < humanité >.

Les religions et les morales proposent enfin des < révélations > sur la nature humaine, son origine, son destin, ses fins. Pures fictions, -au demeurant parfois séduisantes-, et, souvent même, plausibles...

Entre ce qui est, ce qui n' est plus, ce qui n' est pas encore et ce qui devrait être, la notion d' < humanité > est avant tout un formidable embrayeur de solutions imaginaires.

***

3. La pluralité des sciences de l' homme ne contredit-elle pas le projet de penser l'homme ?

Les arts < représentent > l' humanité ; et chacun selon ses moyens. Ils la mettent en scène.

Les religions prétend < révéler > l' humanité à elle même ( origine, sens, destin, valeur, salut ).

La philosophie < pense > l' humanité. Anthroponomie. Ainsi Rousseau, Kant, Durkheim.

Elle substitue une humanité de convention à l' humanité réelle. Elle la rêve. Elle postule une Idée de l'homme. Elle en déduit la nécessité et les règles des sciences de l' éducation d' après le postulat téléologique indémontré de < perfectibilité >.

Les sciences, quant-à-elles, < étudient > l' homme réel, empirique et banal....

Elles s' efforcent de le connaître, d' en < expliquer > le comportement. Selon le respect des normes de la rationalité. Et selon un découpage et des méthodes qui correspondent à leur objet d' investigation particulier.

Il n' y a donc pas de science unitaire et globale de l' homme.

Il y a des sciences et des visions.

Il faut donc s'efforcer de < connaître > l' homme ou < penser > rien.

***

4. Les sciences de l' homme suffisent-elles à connaître l' homme ?

Peut-on connaître quoi que ce soit ?...

La question est ouverte. Encore faut-il ne pas se méprendre sur la signification et la portée du terme de < connaissance >.

Toute < connaissance > positive est appréhension de réalités singulières au moyen de concepts, de fonctions mathématiques, de lois générales.

Il y a bien une rationalité scientifique de nature symbolique et qui porte sur des généralités.

En tant qu' objet d' investigation particulier, l' < homme > n' échappe pas à cette nécessité épistémologique.

Quant à la < nature > des choses et de < cette > chose particulière qu' est < cet > homme, le questionnement relève de la métaphysique, c'est-à-dire d' un discours non scientifique et quasi poétique, mais aussi de la littérature ( notamment du genre romanesque ) et des beaux arts.

< Connaissances > non scientifiques... Ce qui toutefois n'ôte rien à l'intérêt qu'on peut leur porter.

***

5. Les sciences humaines peuvent-elles adopter les méthodes des sciences de la nature ?

Problème épistémologique : quelles sont les méthodes adéquates à l' étude de l' homme ?

L' homme est un être vivant et signifiant. En tant que tel, expliquer son comportement c'est ramener sa conduite à des fins, à des valeurs, à des buts, à des intentions. Il faut donc adjoindre la < compréhension > à l' explication rationnelle adéquates aux choses de l' univers inorganique ou strictement biologique.

Cependant, ne pas adopter les règles méthodologiques propres à l'exigence de rationalité serait contraire au projet d'une connaissance à prétention scientifique.

D' un autre côté, réduire l' investigation des phénomènes biologiques et humains aux méthodes adéquates aux sciences de la nature serait une attitude méthodologique contestable peu soucieuse de la spécificité de son objet.

Il faut donc expliquer et interprêter. Tâche ausi complexe qu'infinie...

Avec toutes les conséquences inhérentes à l' usage de l' interprétation.

***

6. Peut-on soumettre la réalité humaine au calcul ?

La question enveloppe deux problèmes :

1. En est-on capable ? Techniquement oui. Pour preuve les sondages, enquêtes d' opinions et autres études portant sur les moeurs, les modes, les opinions, les goûts...

Les technocrates spécialistes de l' administration des choses et du gouvernement des hommes ne s' en privent pas.

D'autre part, qui dit science dit pragmatisme et prévoyance. Connaître pour prévoir, tel est le but, l'unique but de la connaissance scientifique ( A. Comte ). Prosaïque et utilitaire.

C'est pourquoi la mesure et le calcul sont les corrélats de la planification. Et la sociologie est servante de la politique et de l' économie.

Dans cette perspective où la société est comprise comme une ruche et l' homme défini comme un insecte, l' Institut national de psychologie n'est pas très éloigné de l' Hôtel de police ainsi que, narquois, le nota jadis Emile Canguilhem.

2. Est-ce fondé ?

Opposition académique de la rationalité scientifique et de la raison pratique, du < rationnel > et du < raisonnable >. Problème < moral > qui suscite l' ironie du scientifique et l'ire du Philosophe mais qui ne concerne pas le 'pataphysicien.

***

7. Les sciences humaines aident-elles à devenir plus humain ?

1. Que signifie < être humain > ? L' expression est au moins obscure...

L'appartenance au genre humain, une disposition sentimentale ou encore un idéal moral ?

2. Dans cette perspective peut-on devenir... ce dont on n' est pas même assuré qu' il possède quelque chose comme un être ?

3. Est-ce enfin souhaitable ?

Pour les moralistes certes ; dans l 'optique de la réduction de la perversion et du mal.

Pour les scientifiques, les docteurs Moreau ou Folamour, contemporains démiurges, évidemment oui ; mais en un tout autre sens... Puisqu' il convient de < faire avancer la science > et, pour ce faire, de transformer sans vergogne les hommes réels assimilés à une matière première expérimentale maléable à merci...

On s' assurera donc du concours des psychologues, psychanalystes, sociologues et autres pédagogues afin de favoriser le < progrès de l' humanité > en constituant un objet totalement contrôlable...

Vieux projet des sciences humaines et fantasme ordinaire des esprits totalitaires...

4. Le logicien remarquera que faire exister un genre, en l'occurence le < genre humain >, c' est dépasser l' exploit de Gepetto donnant la vie à Pinoccio, un pantin de bois...

Quant à prétendre < améliorer l' homme >, Jésuitisme ou pédagogisme laïque, ce serait être capable d' en transformer réellement l' hypothétique nature et d' en changer l' insaisissable définition.

Parole performative...

Mais de quoi parle-t-on donc quand on parle de l' < homme > ?

 

11. Du jugement politique et du dégagement pataphysique

 

  

 

  Patakoans de la société, du politique et de la politique,

de l'Etat, du pouvoir, de la violence.

 

1. la société

 

Une société peut-elle être objet de connaissance ? Les hommes ne vivent-ils en société que par intérêt ?

Peut-on concevoir une société sans travail ? Une société juste peut-elle s' accommoder d' inégalités ?

La Cité se compose-t-elle d' individus ?

Texte : Alain, Propos sur les pouvoirs, L'origine de la Société, fille de la peur et non de la faim.

 

1.1. Une société peut-elle être un objet de connaissance ?

Cas particulier d'un ensemble de problèmes philosophiques plus généraux et très considérables :

qu' est-ce que la connaissance, quelles en sont les modalités, les limites, quelle en est la valeur ?

-La < connaissance > est la fonction de la vie psychique qui a pour effet de rendre un objet présent aux sens ou à l'intelligence. Elle se décline en une pluralité d'actes : constater, percevoir, comprendre, concevoir... Elle désigne également le savoir qui résulte de cette expérience, l'encyclopédie.

D'un point de vue métaphysique, connaître, c'est prétendre devenir la chose en question.

Prétention hardie que d'aucuns jugent insoutenable...

-Selon la sociologie, la < société > désigne tout ensemble d'individus unis par des rapports déterminés et des services mutuels.

En ce sens, le terme s'applique aux collectivités animales régies par l'instinct et l'hérédité ; alors que l' héritage de civilisation et de culture ( techniques, arts, sciences, religions, moeurs, etc. ) constitue une société humaine.

Pour le sociologue, la société constitue ainsi une réalité psychique spécifique et statistique se manifestant par des représentations collectives ( opinions, croyances, traditions ), des idéaux collectifs ( sacré, sacrilège, bien et mal, juste et injuste, permis / défendu...) des émotions et des sentiments collectifs.

Cependant que pour l'esprit réflexif et critique la < Société > est avant tout une idée de la raison sociologique ( cf Emile Durkheim ) devenue idole et valeur morale de substitution ( en place de Dieu, de l'Homme... ).

Quel est en effet le référent du concept de < Société > ?

Qui a jamais rencontré < La > société ?

Il n'existe empiriquement qu'une manière de patchwork, de chaos déterministe en constante évolution de peuples, d'Etats, de nations, de collectivités territoriales, de communautés religieuses et/ou sectaires, d'associations, de fondations, d'entreprises, de clubs...

*

Note : complexité du réel.

La < société >, comme toute réalité, est un objet complexe et discontinu.

Irrégulier quelle que soit l'échelle d'observation adoptée pour l'étudier.

Elle n'admet pas de modélisation linéaire. Sinon par schématisation abusive donnant une image tronquée du réel.

Elle excède les possibilités des fonctions analytiques ; elle déborde les capacités de la mathématique du continu.

Elle est chaotique, complexe, fluide, stochastique.

Elle n'est pas réglée par le principe de finalité ( la rencontre des intérêts, des passions et des idées fait surgir des ilots d'ordre locaux mais pas d'< Ordre > global- et à moyen terme prévisible ).

Et la politique n 'est qu'un effort désespéré pour imposer à certains -par la contrainte, l'éducation, la loi morale, les lois positives et l'institution- tel ou tel ordre souhaité par d'autres -individus ou collectivités ( partis, sectes, églises... )- d'après le système arbitraire de leurs visions.

*

Faire des sociétés humaines un objet de connaissance suppose relevés les aspects épistémologiques susmentionnés.

Suppose également l'application du postulat du déterminisme aux phénomènes sociaux.

De l'école durkheimienne qui prétend à l'unité humaine et sociale, à la méthode wébérienne, plus prudente, qui s' interdit les grandes synthèses explicatives sans viser aux interprétations totalisantes, on ne procédera donc pas au partage.

Convaincu de l'irréductibilité de l' être au dire d'une part, de l'originalité de tout individu d'autre part, circonspect, le libre esprit se méfiera des généralisations et autres interprétations hâtives et mathématisées des Prêtres de la chose sociale, sondeurs, enquêteurs, questionneurs et statisticiens, tous plus ou moins inféodés aux puissances séculières de l'économique, du politique, voire aux sirènes de l'idéologie.

***

1.2. Les hommes ne vivent-ils en société que par intérêt ?

Y a-t-il une raison à la sociabilité ?

Quelle est l'origine de la sociabilité ?

Naturelle pour l'un ( Aristote ), effet de coutume pour l'autre ( Hume ), artifice, conséquence d'un pacte entre sociétaires et garantie par le Prince / Souverain ( Hobbes / Locke ), elle serait choisie selon Rousseau et Kant d'après les clauses d' un contrat d'association ; une manière de raison pratique constituerait le fondement de la relation sociale.

Alors que l'épicurisme ( cf Lucrèce ) la ramenait au hasard des premières rencontres.

Et l'exigence sociale semblerait devoir naître du besoin de sécurité, d' entraide dans l' épreuve, par la préservation collective des libertés individuelles et l'idée que la prospérité de tous serait fonction de la solidarité de chacun -sous la tutelle des magistrats civils. Thèse de Hume.

-L'ennui et la vanité, les passions affectives de l'amitié, de l'amour, de la rivalité et de la haine peuvent cependant s'adjoindre à cette énumération ( cf Pascal, Hobbes, La Rochefoucauld, Schopenhauer... ).

On soulignera d'autre part le rôle de l'imitation grégaire dans la constitution du lien social.

Attitude aussi banale que fondamentale, l'imitation génère le conformisme devenu besoin comme conduite de socialisation plus ou moins réfléchie. Processus d'identification à des modèles, sa source est toute psychologique ( sympathie, admiration, suggestion, instinct grégaire ).

Ainsi:

< Une société est un groupe de gens qui présentent entre eux beaucoup de similitudes produites par imitation ou par contre-imitation (...), et en se contre-imitant, c'est-à dire en faisant, en disant tout l'opposé de ce qu'ils voient faire ou dire (...), ils vont s'assimilant de plus en plus. > ( Gabriel Tarde ).

Les hommes ne cessent de faire société certes, mais comme à l' aveugle, sans savoir précisément... quelle société ils font ( cf Marx, Idéologie allemande ) ou devraient faire.

***

1. 3. Peut-on concevoir une société sans travail ?

1. Concevoir, c'est former à partir de l'expérience ( physique, psychologique, morale, sociale... ) la représentation d'un objet de pensée ou concept.

La conception est oeuvre de l'entendement. Elle est positive et pragmatique.

Elle vise à la connaissance et à l'efficacité.

-A distinguer de l'imagination, pensée déréglée et toujours plus ou moins confuse de l'objet.

-A distinguer de la spéculation qui concerne des objets inaccessibles à l'expérience, réflexion abstraite et non vérifiable, dont la valeur ne peut-être établie et qui constitue une pure vision de l'esprit.

Ainsi de l'Etat platonicien, cette < image proverbiale d'un idéal vide > selon Hegel.

< Société du travail, Etat du travailleur, société sans travail, société du loisir ... >, autant de concepts spéculatifs, autant de fantasmes politico-sociaux et autant d'utopies invérifiables mais plus ou moins gauchement traduites dans les faits...

A l' opposé, l'économie politique réfléchit les conditions de la production, de la répartition et de l'échange. Le droit en fixe les règles. Les politiques et les institutions de la société civile organisent les modalités concrètes des relations du travail.

2.

-L'enfant, le malade, le handicapé, le vieillard, le parasite, le voleur, le pillard, le tyran ne travaillent pas. Ils se nourrissent des oeuvres d' un monde industrieux et affairé.

-L'adulte travaille pour garantir ses conditions d'existence, accumuler, occuper son temps...

-Le < sage > selon Cicéron ou Montaigne, l' < oisif >, selon Kierkegaard, Schopenhauer ou Nietzsche, cultivent l' < otium >, la libre activité choisie, et méprisent pour eux-mêmes le neg-otium, le négoce, le commerce, le labeur...

-Paul Lafargue, gendre de Marx, étonné -et même indigné- de la manie de labeur propre à ses contemporains, revendiquait un < droit à la paresse >.

*

3. Reste le cas -beaucoup plus rare- de l'esprit avisé.

Correct, devant comme tout un chacun assurer sa subsistance, il s'efforçe de préciser les modalités de cette nécessité.

Toutefois -réfractaire au mot d'ordre social- il ne partage aucunement les idéaux laborieux de la tribu, cultivant lui aussi, autant que faire se peut, l'oisiveté et le jeu.

Dans la mesure du possible il s'abstient de toute fonction, de toute charge, et, selon l'occasion et ses capacités, il < oeuvre > alors selon ses propres buts ( P. Valéry ).

Tout en honorant extérieurement -et comme il se doit-, les bonnes machines autosatisfaites, souvent vaniteuses, conformistes, intégrées et résolument dépourvues d' imagination, qui produisent avec plus ou moins d' enthousiasme toute l'énergie nécessaire à la bonne marche de la chose sociale.

***

1.4. Une société juste peut-elle s' accommoder d' inégalités ?

1. Une < société juste > est l' expression d' un genre littéraire : l'utopie sociale.

Une Idée de la raison pratique. Un rêve.

Une société sans contradictions, pacifiée selon le fantasme de l'irénisme politique.

L'idylle.

Cité platonicienne, Oumma et Califat musulman, Cité du soleil, rêves saint-simoniens, Paradis communiste, Vision républicaine sociale-démocrate... autant de paradigmes, de songes totalitaires ( Cf sur ce thème les analyses de Karl Popper, Raymond Aron, Jean François Revel... ) :

-où les singularités, les différences empiriques seraient composées dans un ensemble harmonieux ;

-où la partie prendrait place dans la totalité qui lui conférerait signification et valeur ;

-où justice commutative, justice distributive et discrimination positive, l' échange réglé par le Droit et le Mérite reconnu par l'Autorité constitueraient les fondements d'un ordre pacifié.

2. Mais il n'y a de fait ni < Société >, ni < Justice > réalisées.

-Ce ne sont que des fantasmes, des idées et des valeurs, des fictions entretenues devenues Idoles que l'individu doit respecter sinon vénérer et auxquelles il lui faut se subordonner, voire se sacrifier.

< La Société est tout, tu n'es qu'à travers elle, que par elle, que pour elle >... tel est l'impératif catégorique, le credo du totalitarisme communautaire et sociétaire.

Et le Ministère public, à l'audience, de défendre les < intérêts généraux de la Société >...

Ce qui enveloppe le postulat de l'existence d'un < bien commun >.

*

Volonté générale et intérêt général : quelle est la valeur de ces idées ?

1. < Il n'existe aucune entité consistant dans un bien commun uniquement déterminé sur lequel tous les hommes puissent tomber d'accord ou puissent être mis d'accord par la force convaincante d'arguments rationnels >, affirmait J. Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie ). Et il ajoutait : < ... le bien commun doit nécessairement signifier des choses différentes pour des individus et des êtres différents >.

2. Dans le même sens, cet extrait de l'ouvrage d' Henri Lepage, Pourquoi la propriété ? :

< La "volonté générale" devant laquelle tout le monde devrait s'incliner, n'est qu'une fiction, tout simplement parce que la notion d'intérêt général ne peut avoir d'existence objective indépendante de l'idée qu'on s'en fait. Par définition j'ai ma propre conception de l'intérêt général. Mais vous avez aussi la vôtre. Aucun critère objectif ne permet de déterminer laquelle, de toutes ces conceptions individuelles, incarne le mieux ce qu'est ou devrait être véritablement cet intérêt général.

(...) il s'agit d'un non-sens méthodologique, d'une approche métaphysique relevant d'une forme de pensée essentiellement préscientifique. Penser la démocratie comme une procédure de révélation de la "volonté générale" d'un groupe n'aurait de sens que si l'existence de ces êtres collectifs était prouvée scientifiquement. Ce que nous ne pourrons jamais démontrer, dans la mesure où, comme l' a écrit Hayek : < il s'agit d'éléments, de croyances, de superstitions que nous ne pouvons pas observer indépendamment de l'idée que s'en font des esprits humains, ni de l'idée que nous-mêmes nous avons ce cette idée >.

3. Dans l'Idéologie allemande Marx en donnait la raison et y décelait l'origine de l'Etat : < C'est justement cette contradiction entre l'intérêt particulier et l'intérêt collectif qui amène l'intérêt collectif a prendre, en qualité d' Etat, une forme indépendante, séparée des intérêts réels de l'individu et de l'ensemble et à faire en même temps figure de communauté illusoire... >

Poser enfin comme postulat qu'il existe une réalité comme < l'intérêt général > suppose qu'on se situe dans le cadre philosophique d'une vision holistique de la société, par exemple la < nation > perçue comme une totalité, un être objectif s'imposant aux citoyens qui en sont les membres.

*

-Quant aux inégalités, de nature et de convention, elles sont l'ordinaire des relations humaines.

Irréductiblement et quoiqu'en pensent les utopistes ( cf John Rawls ).

Il ne semble donc pas que les inégalités puissent s'accommoder d'une ... < société juste >.

**

Alain, Propos sur les pouvoirs. La Société, fille de la peur et non de la faim.

< On serait tenté d'expliquer toute l'organisation sociale par le besoin de manger et de se vêtir, l' Economique dominant et expliquant alors tout le reste ; seulement il est probable que le besoin d'organisation est antérieur au besoin de manger. On connaît des peuplades heureuses qui n'ont point besoin de vêtements et cueillent leur nourriture en étendant la main ; or elles ont des rois, des prêtres, des institutions, des lois, une police ; j'en conclus que l'homme est citoyen par nature.

J 'en conclus autre chose, c'est que l'Economique n'est pas le premier des besoins. Le sommeil est bien plus tyrannique que la faim. On conçoit un état où l'homme se nourrirait sans peine ; mais rien ne le dispensera de dormir, si fort et si audacieux qu'il soit, il sera sans perceptions, et par conséquent sans défense, pendant le tiers de sa vie à peu près. Il est donc probable que ses premières inquiétudes lui vinrent de ce besoin là ; il organisa le sommeil et la veille : les uns montèrent la garde pendant que les autres dormaient ; telle fut la première esquisse de la cité. La cité fut militaire avant d'être économique. Je crois que la Société est fille de la peur, et non pas de la faim. Bien mieux, je dirais que le premier effet de la faim a dû être de disperser les hommes plutôt que de les rassembler, tous allant chercher leur nourriture justement dans les régions les moins explorées. Seulement, tandis que le désir les dispersait, la peur les rassemblait. Le matin, ils sentaient la faim et devenaient anarchistes. Mais le soir ils sentaient la fatigue et la peur, et ils aimaient les lois. >

 

2. le politique et la politique

l' action politique peut-elle être autre chose que la recherche du moindre mal ? Peut-on être homme sans être citoyen ?

Note : Critique de l'idée de < Contrat social > par Benjamin Constant. Peut-on critiquer la démocratie ?

la responsabilité politique n'est-elle réservée qu' à ceux qui gouvernent ?

 

2. 1. L'action politique peut-elle être autre chose que la recherche du moindre mal ?

Goethe et Bonaparte, à l'occasion d'une rencontre fameuse, convinrent qu' avec les temps modernes la Politique -cette religion sociale / civile prenant la place de la Providence-, < s'était substituée à la tragédie >.

La tragédie de l'existence, de toute existence, individuelle ou collective...

*

L'activité politique poursuit des fins variées.

1. Selon l'interprétation classique ( cf Julien Freund, L'essence du politique ), elle cherche à préserver la sécurité, les libertés, à favoriser la prospérité et l'intégrité territoriale d'une unité politique donnée selon les trois constantes relationnelles qui la définissent et que constituent, quels que soient les régimes ( les systèmes de distribution des pouvoirs ):

-le commandement et l'obéissance ( relation enveloppant les questions de l'autorité, de la souveraineté, de la légitimité des pouvoirs et du droit de révolte );

-le public et le privé ( relation dialectique de l'initiative individuelle et de l'intervention de l'Etat -quels que soient régimes, du totalitarisme à l'ultralibéralisme anarchiste ) ;

-l'ami / l'ennemi ( relation englobant le domaine de la concorde et de la discorde civiles ainsi que la sphère des relations internationales, des alliances, de la diplomatie, de la violence et de la guerre ).

Elle recevrait sa cohérence de ces buts vérifiables.

Empirisme éclairé, " organisateur " ( Maurras ) ou " scientifique" ( Saint-Simon, Renan, Idéologie contemporaine des Instituts d'études politiques ), modeste et conservatrive, accompagnant les mouvements sociologiques et les évolutions idéologiques, soucieuse des équilibres fragiles que composent les intérêts, les passions et les idées, elle se pense effectivement comme recherche du moindre mal, le plus petit dénominateur commun aux différentes parties.

Quoique toutefois les politiques, ayant à gérer les passions des masses, nourrissent eux aussi de grands partis pris...

2. Mais elle peut également se donner pour fin la puissance, l'imperium, ou encore... la réalisation d'un ordre divin sur terre.

Recherche du plus Grand Bien, rêve d'une utopie à réaliser ( de la < République > chère à Platon à l' < Oumma > islamique ou encore à la < Démocratie universelle > selon quelques idéologues euro-américains ).

3. Elle peut enfin, perspective d'esthète, être assimilée à un jeu, à un pur divertissement.

Les exemples ne manquent pas...

*

Cependant qu' à l'instar de Paul Valéry il est possible de la définir comme < une manière assez indiscrète de se mêler des affaires des autres > ; voire de prétendre défendre leurs intérêts... malgré eux au regard d'une Idée a priori, d'une norme sociale que l'on prétend imposer et universaliser.

Prétention qu'on peut effectivement juger exorbitante...

***

2.2. Peut-on être homme sans être citoyen?

On demande si la citoyenneté est un attribut nécessaire de l' humanité.

Ce qui revient à savoir si la politique est une dimension obligée de l'existence...

Mais que signifie l'expression < être homme > ?

L' homme est-il par nature ( Aristote ), par hasard ( Lucrèce, ), par artifice ( Hobbes ), un vivant politique ?

Question académique, question d' école.

L'état civil est-il préférable à l' état de nature ?

Et ce qui est perdu par le < Pacte > supposé ( Hobbes, Locke, Rousseau ) -la liberté naturelle comprise comme état de fait et produit des forces ( Calliclès )-, est-il compensé contractuellement ( Rousseau/ Rawls ) par ce qui est obtenu dans la soumission au < vivre ensemble >, à l' institution et / ou à la < volonté générale > -soit la sécurité sous la loi ?

Enfin, l'Etat constitue-t-il vraiment < la réalisation effective de la liberté concrète > où les hommes assureraient la pérennité de leur être et la reconnaissance de leurs droits dans le système de la famille, du travail et de la société civile, ainsi que l'affirment péremptoirement les hégéliens ( cf Hegel, Principes de la Philosophie du droit ) ?

A chacun d'en juger...

*

Note 1. Un exemple de verbalisme philosophique : Hegel et sa critique spéculative de l'idée de < volonté générale > selon le Contrat social de J.J.Rousseau. Principes de la philosophie du droit, 258.

< ... Dans l'examen de ce concept, Rousseau a eu le mérite d'établir à la base de l'Etat un principe, qui, non seulement dans sa forme ( comme par exemple l'instinct social, l'autorité divine ), mais encore dans son contenu, est de la pensée et même est la pensée, puisque c'est la volonté.

Mais en concevant la volonté seulement dans la forme définie de la volonté individuelle ( comme plus tard aussi Fichte ), et la volonté générale, non comme le rationnel en soi et pour soi de la volonté, mais comme la volonté commune qui résulte des volontés individuelles comme conscientes, l'association des individus dans l'Etat devient un contrat, qui a alors pour base leur volonté arbitraire, leur opinion et une adhésion expresse et facultative ; et il s'ensuit les conséquences ultérieures purement conceptuelles, destructrices du divin existant en soi et pour soi de son autorité, de sa majesté absolues... >

*

Note 2. Critique de la pertinence de la théorie du < Contrat fondateur de la société civile > par Benjamin Constant, De la liberté chez les modernes.

Le < contrat > passé entre la société et chacun de ses membres vaut selon Rousseau comme < aliénation complète de chaque individu avec tous ses droits et sans réserve à la communauté >.

L'abandon de notre existence à cet être abstrait est donc absolu.

1. Rousseau justifie cet abandon par les arguments suivants :

-le < souverain > -entendre le corps social- ne saurait nuire à ses membres ;

-chacun, se donnant tout entier, la condition est égale pour tous; nul n'a intérêt à la rendre onéreuse aux autres ;

-chacun acquerrait sur tous les < associés > les mêmes droits qu'il leur céderait et gagnerait l'équivalent de tout ce qu'il perd avec plus de force pour conserver ce qu'il a.

2. Objections à l'établissement de ce pouvoir social, immense et monstrueux :

-les attributs préservateurs conférés à cet être abstrait qu'est le < souverain > résultent de ce que cet être se compose de tous les individus sans exception ; or aussitôt qu'il doit faire usage de la force, le souverain délègue son autorité et ces attributs disparaissent.

L'action se faisant au nom de tous -de gré ou de force- mais concrètement à la disposition d'un seul ou de quelques-uns, en < se donnant à tous > il n'est pas vrai qu'on ne se donne à personne ; on se donne à ceux qui agissent au nom de tous.

En conséquence, en se donnant tout entier, on n'entre pas dans une condition égale pour tous puisque quelques-uns profitent exclusivement du sacrifice du reste.

-il n'est pas vrai que nul n'ait intérêt de rendre la condition onéreuse aux autres, puisqu'il existe des associés qui sont hors de la condition commune.

-il n'est pas vrai que tous les associés acquièrent les mêmes droits qu'ils cèdent ; ils ne gagnent pas tous l'équivalent de ce qu'ils perdent et le résultat de ce qu'ils sacrifient est ou peut être l'établissement d'une force qui leur enlève ce qu'ils ont.

**

Quant à l'arrogance et à la présomption des prétendus " législateurs" fabricateurs de " projets de société " imposés aux " citoyens ", les quelques citations suivantes les illustreront :

Rousseau, Contrat social, 2, 7 : < Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en état de changer pour ainsi dire, la nature humaine ; de transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; d'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer ; de substituer une existence partielle et morale à l'existence physique et indépendante que nous avons reçue de la nature. >

Billaud-Varenne ( Conventionnel ) : < Il faut recréer le peuple qu'on veut rendre à la liberté >.

Le Peletier de Saint-Fargeau ( Conventionnel ) : < Considérant à quel point l'espèce humaine est dégradée, je me suis convaincu de la nécessité d'opérer une entière regénération, et si je puis m'exprimer ainsi, de créer un nouveau peuple. >

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On rapportera les fantasmes de ces visionnaires de la moderne < religion civile > au fondateur souci chrétien de " régénération de l'humanité " ( cf la mythologie des < Born again > selon les Pentecôtistes américains ).

Ainsi saint Paul, Epitre aux Ephésiens, 4, 22-25 : < Il vous faut abandonner votre premier genre de vie et dépouiller le vieil homme qui va se corrompant au fil des convoitises décevantes, pour vous renouveler par une transformation spirituelle de votre jugement et revêtir l'Homme Nouveau, qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité >.

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2.3. La responsabilité politique n'est-elle réservée qu'à ceux qui gouvernent ?

Être responsable, c'est répondre de... de ses actes, de ses propos.

L'initiative politique, toujours volontariste, mêle compétence technique et desseins réglés par des valeurs. Quels que soient les régimes, la valeur des buts poursuivis et l'opportunité des décisions arrêtées demeurent estimables sous bénéfice d'inventaire.

En démocratie la responsabilité politique est l'enjeu d'une rivalité qui oppose le citoyen et l'élu, l'élu et l'expert, parfois encore l'élu et le magistrat.

Le < peuple >, concept spéculatif / mythique, théoriquement < souverain >, est habituellement dépossédé de son pouvoir par la nomenclature de ceux que son initiative et les partis politiques ont choisis, que son incompétence, sa naïveté et sa passivité ont confortés.

Et ceux-ci, à leur tour, sont fréquemment défaits de leurs prérogatives par la conjugaison de l'affairisme, de la haute fonction publique, des magistrats, des élites médiatiques faiseuses d'opinions, des techniciens et des experts.

Que peut " le citoyen contre les pouvoirs" ( cf Alain ) ?

Certainement moins que ne peuvent les pouvoirs leurrant le citoyen...

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2.4. Peut-on critiquer la démocratie ?

Sauf à la constituer en idole constitutionnelle il est possible de la critiquer de deux points de vue.

1. D' une manière interne en relevant les causes de son disfonctionnement :

-institutions fragiles, corruption, incompétence, fétichisme de l'opinion publique, démagogie, despotisme du mandat, arrogance de l'expert, omnipotence des réseaux d'influence et des lobbies, passivité et désaffection des citoyens...

Tares consubstantielles dont certaines furent déjà relevées par Platon ( République 8 )...

L'esprit des institutions et des lois, l'idéal de Rousseau serait trahi ; la démocratie représentative, voire participative, serait effacée par la démocratie... oligarchique que le suffrage universel aurait pour fonction de légitimer. En toute innocence.

On exige alors des procédures de contrôle, des organes de surveillance des élus... On prêche l'exercice effectif des droits civiques, on contraint le citoyen à la participation aux différents scrutins...

Comment cependant éviter le conflit du pouvoir politique et de l'autorité judiciaire ou encore le fantasme, voire le puritanisme "citoyen" de la transparence ( cf Robespierre ) et ses conséquences, le totalitarisme républicain ?

2. D'une manière externe en lui opposant les vertus supposées d'autres systèmes de distribution du pouvoir, d'autres régimes tels que la monarchie, l'oligarchie, le despotisme éclairé, etc., supposés plus efficaces ou plus vertueux...

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Le libre esprit ne fétichise ni ne combat la démocratie. Il en conteste néanmoins les principes fondateurs.

1. Il la considère comme un régime politique parmi d'autres, comme une donnée incontournable et comme une contingence du jeu social qu'il doit supporter et dont il lui faut prendre acte.

2. Il questionne néanmoins la pertinence de l'idée de < contrat social >.

Il constate qu'elle est sans rapport avec les faits :

< Non seulement il n'y a pas de sociétés qui aient une telle origine, mais il n'en est pas dont la structure présente la moindre trace d'une organisation contractuelle > ( Emile Durkheim, La division sociale du travail ).

Il ne révère pas le concept de < volonté générale >, idée-rôle servant de fondement / caution à un < Pacte social > supposé ( Rousseau, Fichte, Considérations sur la révolution française ), à un banal système de distribution des pouvoirs n'exprimant en fait que le despotisme de < majorités > autoritaires, circonstancielles, poreuses et plus ou moins instrumentalisées.

*

Cette idée de < volonté générale > est-elle d'ailleurs autre chose qu'une notion idéale, une fiction ?

Chacun possède une conception particulière de l'intérêt général qui n'a aucune existence objective. Et aucun critère ne permet de déterminer parmi la multitude de ces conceptions individuelles celle qui incarne le mieux ce que serait ce prétendu < intérêt général >.

Qu'exprime l'élu quand il prétend parler au nom de < l'intérêt général > sinon sa propre conception de ce qu'il imagine être la conception de la majorité ?

L'idée de < volonté générale > paraît relever d'une approche métaphysique de la politique.

3. Il récuse la métamorphose de l'homme individuel en être purement social et < l'idéal du bonheur dans la transparence > du < Contrat > avec pour conséquence :

-la formation des enfants par et pour la société ;

-la religion civile à laquelle chacun est tenu sous peine d'exclusion de l'< association >;

- le droit de vie et de mort sur les citoyens ;

-la police des esprits ;

- le despotisme sur le peuple au nom de la souveraineté absolue de celui-ci.

4. Il se méfie de l'indiscrétion militante des citoyens vertueux et vigilants -les sycophantes- dissimulant leur malveillance voire leur goût du harcèlement, derrière l'écran de fumée du prétendu < bien commun >.

5. Et il pose un certain nombre de questions :

-L'égalité dans la soumission de chacun à tous -l'aliénation complète de chaque individu avec tous ses droits et sans réserve à la communauté ( Benjamin Constant, De la liberté chez les modernes, 1818 )-, est-elle la liberté ?

-Que vaut la domination de l'intérêt général sur l'intérêt particulier ?

-L'idéal démocratique n'est-il pas en conséquence au mieux une utopie, au pire un piège ?

6. Il subit donc les institutions dites < démocratiques > comme on subit les caprices de la météorologie.

Comme un miroir, il les réfléchit ; il les étudie et les tient à distance...

*

Sur ce point, cf Roberto Calasso, les noces de Cadmos et Harmonie et la dictature démocratique athénienne du peuple des délateurs et autres sycophantes au 5° siècle.

Quant aux principes même de la démocratie et à la critique de leurs présupposés idéologiques, cf Louis Rougier, la mystique démocratique.

**

Note : La critique du système représentatif par Anton Pannekoek, 1937.

( Textes traduits par Bricanier, EDI, passim )

< ... Les membres du Parlement sont élus pour un nombre d'années défini ; les citoyens ne sont les maîtres qu'au moment des éléctions. Ce moment passé, leur pouvoir disparaît et les députés ont toute latitude de se comporter, pendant un certain nombre d'années, selon leur < conscience >, à cette seule restriction près qu'ils savent pertinemment qu'un jour ils devront revenir devant le corps électoral. Mais ils comptent bien capter ses suffrages au moyen d'une campagne menée à grand fracas, dans un déversement continuel de slogans et de formules démagogiques.

Ainsi donc les maîtres véritables, ceux qui décident, ne sont nulement les citoyens, mais les parlementaires. Et les électeurs n'ont même pas la possibilité de désigner quelqu'un de leur choix, car les candidats leur sont proposés par les partis politiques...

... Le gouvernement réel, celui qui domine le peuple, est constitué par une bureaucratie de hauts fonctionnaires, et les résultats des joutes électorales risquent si peu de l'atteindre qu'elle jouit d'une indépendance quasi absolue... >

 

3. L'Etat

Qu'attend-on de l'Etat : qu'il assure notre bonheur ou qu'il garantisse notre liberté ?

La morale relève-t-elle de la compétence de l'Etat ?

L'individu se réalise-t-il grâce à l'Etat ou contre lui ? L'Etat a-t-il pour but de maintenir l'ordre ou d'établir la justice ?

L'Etat doit-il reconnaître des limites à sa puissance ? L'Etat doit-il être sans pitié ?

Texte : Origine de l'Etat, souveraineté et violence légitime ( F. Nietzsche ).

Paternalisme d'Etat et critique (néo) libérale.

 

3.1. Qu'attend-on de l'Etat : qu'il assure notre bonheur ou qu'il garantisse notre liberté ?

1. L'Etat est l'ensemble organisé des institutions politiques, juridiques, policières, militaires, administratives et économiques sous un gouvernement autonome et sur un territoire propre et indépendant.

C'est une machine artificielle ( Hobbes / Lénine ) dont on peut interroger la fonction.

L'Etat aurait pour but d'assurer < l'intérêt général >...

C'est-à-dire l'intérêt supposé de la < communauté > politique comprise comme une totalité unifiée.

Finalité manifestement contredite pas l' hétérogénéité des intérêts particuliers, de groupe, de caste et de classe, qui constituent la société réelle.

L'Etat, interprété comme < incarnation de l'intérêt général >, n'est-il pas alors un effet d' illusion, une mystification entretenue pour autoriser la perpétuité des pouvoirs ?

-La conception libérale ( Tocqueville, Benjamin Constant ) le constitue en simple garant de la sécurité, de la prospérité et des libertés de l'individu.

-Les totalitarismes religieux, fasciste, socialiste... et la variante euphémisée social-démocrate lui confèrent le rôle d'organisateur de la vie sociale dans son ensemble dans tous ses aspects : politique, militaire, économique, moral, juridique, scientifique, culturel, festif,...

L'Etat cannibale devient alors la réalité suprême et le principe absolu de la culture, du droit et de la morale, auxquels l'individu doit se soumettre au risque d'aliéner sa personnalité.

Il lui faut souscrire au < pacte républicain >, obtempérer à ses lois, à ses administrations, à ses juridictions ; satisfaire sans broncher aux charges d'une fiscalité souvent confiscatoire, ainsi qu'à la contrainte de l'impôt du sang, la conscription.

Voir à ce propos l'Etat défini comme < incarnation de l'Esprit >, selon les attendus de la métaphysique rationaliste hégélienne et kojévienne, cette statolâtrie philosophique et politique qui procède à la déification de l'Etat totalitaire et solidariste, baptisé < unité organique et substantielle >, par lequel l'individu < se réaliserait > et parviendrait à < l'universel > par le sacrifice de son identité à un Principe supérieur...

La Société est tout ; tu n'es rien...

2. Le sujet éclairé se préserve par principe de l'Etat -< autorité, ostentation et infatuation de la force > ( Bakounine ), < ce monstre froid > ( Nietzsche )- en qui il discerne une puissance au mieux indiscrète, au pire hostile.

Il récuse le rôle de mentor que l'Etat -et l'armée de ses fonctionnaires, la " puissance publique"- prétendent exercer sur sa liberté.

Très éloigné du culte des prétendues " Sciences politiques " -cet ensemble de recettes techniques visant au contrôle des consciences afin d'affirmer le conformisme social-, il se méfie du jargon idéaliste, juridique et solidariste des idéologues statolâtres contemporains.

Ces bons apôtres...

Il n'attend aucunement de leur heureuse "gouvernance " qu'elle règle son destin et assure son bonheur.

Il rejette donc l' alternative proposée.

***

3.2. La morale relève-t-elle de la compétence de l'Etat ?

1. Du point de vue libéral, la puissance publique n'a pas à se substituer à la puissance privée en matière de jugement moral.

Il existe cependant une éthique sociale avec laquelle l'individu doit composer mais qui n'excède pas les nécessités du respect des lois fondamentales et constitutionnelles garantissant l'ordre de la société civile.

2. Du point de vue des totalitarismes théocratiques ou laïques, il y a par contre confusion du privé et du public.

Il n'existe alors qu'une morale, la morale sociale, ensemble de conventions, de prescriptions et d'interdits auxquels l'individu est subordonné et qui l'absorbent absolument ( cf Emile Durkheim ).

Le conformisme est la règle. L'impératif est d' < intégrer >, d' < assimiler >, d' uniformiser, d' universaliser...

En conséquence, l'anticonformisme du < for intérieur > relève de la contestation. Et comme tel, il ne peut qu'être sanctionné, puni, extirpé comme conduite... asociale.

3. Les point de vue chrétien, kantien ou personnaliste distinguent par contre droit positif et moralité.

Mystique ou laïque, la morale universaliste se prétend < dernière instance >, métalangage, juge du droit politique et de la loi positive.

L'individu est alors soumis à une double juridiction parfois contradictoire ( cas de l'objection de conscience ).

4. On peut pourtant récuser le problème et, en matière de jugement de valeur, pratiquer pour en sourire... la polygamie.

Ainsi, résolument apolitique, le libre esprit est en ce domaine l'a/moralité même.

***

3.4. L'individu se réalise-t-il grâce à l'Etat ou contre lui ?

1. Au jugement des libéraux, le développement et la prospérité de l'individu supposent peu d'Etat. L'initiative privée ne saurait qu' être bridée, voire étouffée, par une puissance publique indiscrète ou tentaculaire.

L'Etat n'est qu'une "fiction sociale" au travers de laquelle < chacun s'efforce de prospérer aux dépens de tous les autres > ( Jean Michel Bastiat ).

Un minimum de lois sont tolérables pour un maximum de liberté de penser et d'entreprendre. La puissance publique doit se limiter à ne pas contrarier la puissance privée.

2. Au jugement des totalitaires, des hégéliens rationalistes ou des saint-simoniens, à l'inverse, l'individu n'est qu'une expression de l'Etat. Le particulier doit se soumettre à l'universel.

Il reçoit son être du rôle et de la place que l'Etat lui confère.

3. Se méfier de l'Etat et de ses zélotes semble donc être un impératif existentiel de prudence élémentaire...

Ainsi que tenir à distance < l'esprit public >, quelle que soit la fonction qui nous est assignée et les mots d'ordre intimidants avec lesquels il faut composer.

Attitude du libertaire et du'pataphysicien.

*

cf Proudhon : la nature effective des gouvernements

***

3.5. L'Etat a-t-il pour but de maintenir l'ordre ou d' établir la justice ?

1. Indépendamment de la diversité des régimes politiques, l'Etat aurait pour fonction cardinale d'assurer l'identité substantielle, ontologique de la Cité ( cf Aristote, Politiques, 3, 3. ).

Par sa constitution, c'est-à-dire notamment, par l'organisation des diverses magistratures.

L'Etat est ainsi défini, dès l'origine de la réflexion philosophique, comme "communauté de constitution entre les citoyens" ( Politéia ).

Comme tel, à l'instar du démiurge platonicien, il fonde et il façonne la dimension politique de l'existence individuelle et collective ; il fixe le périmètre et l'enjeu des rivalités, comme les modalités concrètes des différends autorisés ( cf Carl Schmitt ).

2. Traditionnellement ( selon la perspective des Légistes, de Philippe Le Bel aux constitutionnalistes contemporains ), maintenir l'ordre et établir la justice ressortissent à la fonction régalienne de l'Etat.

Et la < Main de Justice > rappelait lors du Sacre des Fils de France, à Reims, l'appartenance du Roi à la lignée mystique du Pouvoir par Mélchisedech, David et le Christ...

Il fut généralement et progressivement admis ( Platon, Hobbes, Rousseau, Saint-Simon, Auguste Comte, Durkheim... ) que la Cité, le Royaume, la Société civile, les figures historiques de la < communauté >, ne se peuvent concevoir sans ordre ni sans justice.

L' application de ces nécessités fut toutefois fonction des régimes et des circonstances.

A ce propos, les divergences des différentes écoles ne sont en effet relatives qu' au choix des moyens employés : un social-démocrate mettra l'accent sur la communication, l'éducation et la prévention ; un partisan du gouvernement autoritaire choisira plutôt la contrainte, la dissuasion et la répression.

Le contrôle des corps et des esprits ( cf Michel Foucault, Surveiller et punir ) est en effet tout autant une affaire de mesure et de tact que de philosophie politique. Bien que la fin recherchée demeure la réalisation d'un ordre composé de citoyens grégaires, conformistes, mimétiques, privés d'effective conscience individuelle protestataire.

L'idéal inaccessible étant la transparence, la société des abeilles, l'idylle ( cf les analyses de Milan Kundera ), fantasmes conceptualisés par les mythes philosophiques de la < République > ( Platon ), de la < Volonté générale > ( Rousseau ) ou de l' < Universel concret > ( Hegel ).

3. On peut néanmoins déférer à l'Autorité -en respectant extérieurement les mots d'ordre sociaux ainsi que la légalité publique-, et n'obéir pourtant qu'à soi-même, en ne < fondant sa cause sur rien >, à la manière de l' < Individu >, la fiction poétique et typologique si suggestive de Max Stirner ( L'Unique et sa propriété ).

Contestation toute privée, discrète, prudente, ironique et instruite de la nature réelle de l'Etat ; nature ordinairement dissimulée par les oligarques politiques, les idéologues et autres faiseurs d'opinions, la philosophie d'Etat, les relais médiatiques, les juristes et les agents de la fonction publique.

***

3.6. L'Etat doit-il reconnaître des limites à sa puissance ?

1. Considéré dans sa réalité objective, en soi, sans la justice, l'Etat a pu être assimilé, sans ambages par certains penseurs chrétiens, à une < bande de brigands > ( cf saint Augustin, La Cité de Dieu,4,4 ) :

< Sans la justice, en effet, les royaumes sont-ils autre chose que de grandes troupes de brigands ? Et qu'est-ce qu'une troupe de brigands, sinon un petit royaume ? Car c'est une réunion d'hommes où un chef commande, où un pacte social est reconnu, où certaines conventions règlent le partage du butin. Si cette troupe funeste, en se recrutant de malfaiteurs, grossit au point d'occuper un pays, d'établir des postes importants, d'emporter des villes, de subjuguer des peuples, alors elle s'arroge ouvertement le titre de royaume, titre qui lui assure non pas le renoncement à la cupidité, mais la conquête de l'impunité. >

Car du point de vue du strict réalisme politique, l' Etat, considéré empiriquement, n'est rien de plus qu'un groupe parmi d'autres, < un système de force >, de pression, d'influence et de de contrôle.

*

2. La puissance publique, l'Etat, tend par vocation à une extension maximale.

Tant vis à vis de ses ressortissants et résidents que vis à vis des puissances extérieures.

Telle est sa nature : persévérer dans son être et croître autant que le permettent objections et résistances.

Néanmoins, comme pour tout être défini, cette puissance est bornée :

-Elle rencontre les limites naturelles, géopolitiques au sein des rapports de force qui l'opposent aux Puissances rivales.

-Elle rencontre les limites politiques de la puissance privée : indifférentisme, contestation légale, désobéissance civile, factions, séditions, irrédentisme.

-Elle rencontre les limites de la morale universaliste -notamment de type chrétien.

On assiste alors au classique conflit des valeurs, -différend axiologique fréquent opposant la sphère de la moralité ( ou universel abstrait ) aux exigences du politique.

Tel est le conflit de la < belle âme > et du Prince.

( Ainsi la contradiction du principe politique de la Souveraineté de droit naturel et du principe éthique du droit d' ingérence dans les affaires intérieures d'une tierce puissance ).

Dans le cas du totalitarisme étatiste, l'Etat prétend affirmer une puissance sans bornes, illimitée.

*

Reste à préciser les modalités des relations de l'Etat et du citoyen.

1. Au livre 11 de L'esprit des Lois, après avoir souligné que c'est < une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser >, Montesquieu s'efforçait de répondre à la question de la préservation de la sûreté du citoyen dans un Etat de droit, c'est-à-dire un Etat fondé sur une constitution garantissant à chacun la liberté politique par le jeu de l'équilibre des pouvoirs et du respect des lois.

< Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir >.

Remarquant que tous les Etats ont < un même objet qui est de se maintenir >, selon des buts particuliers -l'extension indéfinie, la guerre, la religion, le commerce, la tranquillité publique, la liberté naturelle, les délices du prince, sa gloire et celle de l'Etat -, il affirmait que seule la séparation des pouvoirs était susceptible d'assurer la liberté politique < cette tranquillité d'esprit qui provient de l'opinion que chacun a de sa sûreté >.

On notera toutefois que les lois qui constituent la liberté politique dans son rapport avec la Constitution supposent qu'on ait préalablement écarté l'< indépendance > au profit de l'acquisition de cette prétendue < liberté politique > de fait imposée et qui, selon le philosophe, ne consiste pas à faire ce que l'on veut, mais à < pouvoir faire ce que l'on doit vouloir >... la liberté politique étant définie comme < le droit de faire tout ce que les lois permettent. >

2. Or c'est précisément l' indépendance apolitique - et non pas la liberté politique- que le libre esprit revendique pour lui-même à l'instar de l'Unique selon Max Stirner ou encore de l'Anarque selon Ernst Jünger...

Avec ou sans la "justice", notion floue demandant à être explicitée, le 'pataphysicien ne peut par ailleurs que reconnaître la puissance de l'Etat et s'en accommoder.

Sans toutefois lui conférer la moindre "légitimité", concept magique ou mystique, pseudo-fondement des conventions, de l'autoritarisme voire du despotisme institutionnels.

-Sauf à en être, cas possible mais rare... le régent par choix et par jeu ( cf L' Eliogabale d' Antonin Artaud ).

***

3.7. L'Etat doit-il être sans pitié ?

1. La pitié est un terme qui désigne une affection. Il appartient au langage de la psychologie.

L'Etat est un concept qui désigne une réalité -la puissance publique, une machine administrative- ressortissant au domaine de la physique sociale et de la mécanique politique.

-L'Etat doit-il ou non manifester de la pitié ?

Question apparemment sans objet, absurde, par confusion des ordres et des niveaux axiologiques.

La vertu de l' appareil d'Etat est en effet < l' efficacité >.

Quant aux méthodes, aux modalités d'application des décisions justifiant les moyens adaptés, elles relèvent des circonstances, de l'époque et des usages, du débat, et en dernier ressort des préférences -indiscutables celles-ci- et des goûts.

Les fonctionnaires, pour ce qui les concerne, peuvent être indifféremment pitoyables ou impitoyables -simple attitude privée.

Leurs états d'âme n' intéressent pas l'Etat, ce "monstre froid " ( Nietzsche ).

Celui-ci n' exige de ses Commis -la fonction publique- que l' application de ses directives et la mise en oeuvre cohérente de sa politique. Il requiert leur disponibilité, leur compétence, leur obéissance, leur loyauté.

En matière politique seule compte donc la réussite.

2. L'Etat peut, par contre, mener une politique délibérée de charité publique.

Mosquée théocratique du Califat assurant l'alimentation et les soins aux indigents, hospices médiévaux, Hôpital général pour infirmes, malades et nécessiteux, assistance social-démocrate, politique sociale de redistribution des richesses, encouragements à la solidarité... autant d'historiques figures caritatives et autant de leviers confortant son image et sa popularité par la contribution au bien-être des populations, tout en préservant la paix civile, la pérennité des institutions, le pouvoir des oligarchies ou des nomenclatures.

Cependant, questionnait Alexis de Tocqueville, -la liberté étant plus ou moins sacrifiée dans la soumission à la sécurité et au bien-être-, le paternalisme d'Etat, l'Etat-Providence, est-il autre chose que l'expression intelligente d'un despotisme doux ?

< ... Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de vulgaires et petits plaisirs, dont ils emplissent leur âme... Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, bienveillant et doux.... Il ne cherche... qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance... Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre... >

De la Démocratie en Amérique, 2,4.

**

Texte :

Origine de l'Etat, souveraineté, sens et violence légitime ( F. Nietzsche, Généalogie de la morale ).

< ... ayant son origine dans un acte de violence, l'adaptation à une forme stable d'une population jusqu'alors sans forme et sans frein n'a été menée à terme que par des actes de violence ouverte -et donc que l 'Etat le plus ancien a été une tyrannie effroyable et une impitoyable machinerie d'oppression, jusqu'à ce que cette matière première, le peuple, les semi-animaux, ait fini non seulement par devenir malléable et docile mais aussi par être formée....

... Voilà le commencement de l'Etat sur terre : on s'est débarrassé, je pense, de la rêverie qui le faisait commencer par un < contrat >. Qu'importe les contrats à celui qui peut commander, qui est un < maître > par nature, violent dans ses oeuvres et dans ses gestes ! On ne peut faire de comptes avec de tels êtres, ils arrivent comme le destin, sans cause, sans raison, sans égards, sans prétexte, ils sont là comme la foudre, trop terribles, trop soudains, trop convaincants, trop < différents > pour qu'on puisse même les haïr. Créer, imprimer instinctivement des formes, voilà leur oeuvre, ils sont les artistes les plus involontaires du monde : où ils apparaissent, là surgit bientôt quelque chose de neuf, une forme de souveraineté qui vit, dont les parties et les fonctions sont délimitées et mises en rapport, où il n'est rien qui n'ait d'abord reçu un < sens > par rapport au tout. >

 

4. le Pouvoir

Faut-il reconnaître quelqu'un comme son maître ? Y a-t-il un plaisir a gouverner ? La compétence technique peut-elle fonder l'autorité politique ? Comment s'effectue le processus d'assujettissement des individus à la Souveraineté ? Qu'est-ce qu'un tyran ?

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4.1. Faut-il reconnaître quelqu'un comme son maître ?

Reconnaître, c'est affirmer publiquement la valeur de quelque chose ou de quelqu'un.

Un maître est celui qui, du fait de sa capacité reconnue, de l'ascendant qu'il exerce ou de l'autorité dont il jouit, a qualité pour commander à autrui.

Ce qui n'implique nullement de réduire cette relation au domaine politique ou érotique.

Ce qui n'implique pas non plus nécessairement une relation de maîtrise et de servitude.

( Bien que la soumission existentielle et l'esclavage idéologique soient pour nombre d'hommes et de femmes à la recherche de sens, de valeur, de salut et d'autorités, un besoin jamais démenti ni vraiment satisfait.

Etienne de la Boétie s'interrogeait sur < l'énigme de la servitude volontaire > à laquelle Sacher-Masoch répondit par l'exposé de son contrat masochiste avec Wanda de Dunaiev et Pauline Réage avec son Histoire d'O. )

Le maître peut d'autre part être reconnu au motif de sa compétence.

Il instruit, éduque, conseille, suggère.

Au sens propre il... élève.

Tout apprentissage suppose ce rapport.

-Sur le plan politique, le libre esprit ne se reconnaît pas de maître.

Il défère toutefois aux autorités, mais extérieurement et sans illusion sur leur légitimité prétendue, leur compétence supposée, leurs vertus morales affirmées.

Comme on est contraint par les nécessités naturelles.

Sans plus.

Sur le plan pédagogique, la lecture des Classiques de la 'Pataphysique ne peut qu' être profitable à sa formation.

Et du point de vue relationnel, il refuse de perdre son temps au petit jeu hégélien de la < lutte pour la reconnaissance > qu' il juge -quels que soient ses domaines empiriques d'application-, aussi puéril que vain.

***

4.2. Y a-t-il un plaisir à gouverner ?

Très certainement...

Sinon on ne comprendrait pas l'acharnement des hommes à la participation aux luttes incessantes pour le pouvoir.

Prendre le pouvoir, le conserver, l'occuper, empêcher les rivaux d'y avoir accès, autant de pascaliens divertissements.

Source d'émotions, remède à l'ennui voire à la pensée de la mort, plaisir de vanité, levier de la satisfaction des intérêts privés, moyen de réalisation d' idéologiques visions et d'utopies variées -notamment celle de < l'intérêt général > -, la maîtrise du pouvoir politique n'a pas fini d'exercer son attrait sur une humanité avide d'agitation, d'utilité, de reconnaissance, de prestige, d' honneurs, voire de légale persécution.

-Pour son particulier, le sujet désabusé cultive d'autres plaisirs.

Notamment ceux du... détachement politique.

Et, narquois, il laisse l'arène et ses joutes à la meute toujours renouvelée des prétendants.

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4.3. La compétence technique peut-elle fonder l'autorité politique ?

1. L'autorité politique désigne le droit ou pouvoir légal de commander sous une forme institutionnalisée.

Quand la compétence est reconnue, quand le pouvoir n'est pas corrompu, quand la prospérité et la sécurité sont assurées, l'autorité n'est habituellement pas contestée quel que soit par ailleurs le régime sous lequel elle s'exerce.

Car, contrairement à l' opinion des intellectuels, -les < demi-habiles > selon Pascal continuant Machiavel-, les hommes sont habituellement plus soucieux de prospérité et de sécurité que de liberté véritablement contestataire -et donc potentiellement dangereuse pour les autorités en place.

2. Mais la < question du fondement > - question de philosophie politique- est autre.

Elle concerne le problème de la justification du pouvoir de commander.

Dieu ou les dieux, la Coutume fétichisée, l'Âge, la Puissance magique, le Grand-Homme-Sauveur-de-la-Nation, le fantasme du Peuple Souverain, le Savoir / la Compétence... ont fourni et constituent les fondements idéologiques de l' autorité politique.

Sa légitimité revendiquée.

Ainsi Max Weber pour son particulier distinguait-il trois sources de la légitimité : la tradition, l'éternel hier, le charisme, la légalité. Ou encore :

-l 'éternel hier : les coutumes sanctifiées par leur validité immémoriale et par l'habitude enracinée en l'homme de les respecter ;

-le pouvoir charismatique : l' autorité naturelle, la grâce personnelle qui font que certains hommes parviennent à s'imposer à leurs contemporains et à s'en faire obéir ;

-la légalité : conformément à la conception de l'Etat moderne, l'autorité qui s'impose en vertu de la croyance en la validité d'un statut légal et d'une compétence positive fondée sur des règles établies rationnellement.

Trois supposés fondements n' incarnant aux yeux de l'esprit désabusé que trois pauvres fétiches.

Car de fait le pouvoir politique n'a jamais la moindre < légitimité >.

Celle-ci n'est qu' un mensonge utile pour obtenir l' obéissance des peuples, l' allégeance des sujets, la soumission des gouvernés, le silence d'administrés puérilisés.

Alors qu' il n'a pourtant qu' une origine, assez souvent masquée : la force.

Vérité bonne à savoir, mais, au sein du monde des Importants et des Dupes, nécessairement à taire.

*

Pour assurer sa tranquillité, il faut donc multiplier les signes de déférence à l'autorité, c'est-à-dire obtempérer et céder aux puissances.

Ou... exercer soi même le pouvoir. Ce qui n'est certes pas une sinécure.

Certains ont mieux à faire...

***

4.4. Comment s'effectue le processus d'assujettisement des individus à la Souveraineté ?

1. Thèse de Hobbes, Le Citoyen et de la plupart des Légistes, Juristes, Constitutionnalistes :

-Par la formation d'une volonté, d'une âme, par la coagulation d'individus séparés, réunis en < société civile > par des éléments constitutifs de l'Etat, le < Léviathan >.

C'est le < Pacte > qui met fin à < l'état de nature >, synonyme d'insécurité, de précarité et de hasard, où chacun, dans la peur, est le rival de chacun, où < l'homme est un loup pour l'homme >.

-Par le < Contrat d'association > qui transfère, < d'un commun accord >, la souveraineté particulière à l'Autorité jouissant du pouvoir absolu ( mais non pas nécessairement despotique ) -donc indiscutable.

-Modèle explicatif, métahistorique et logique.

2. Thèse de Nietzsche, Généalogie de la morale:

La < théorie du Pacte > n'est qu'un conte bleu...

La Souveraineté naît de la décision et de la volonté politique d'un seul, Prince, Démiurge, plasticien de la chose sociale, qui s'impose et qui impose à la masse atomisée ses desseins, sa vision de la société et son mode de gouvernement.

Par delà le bien et le mal, et comme effet du pur arbitraire d'un seul ou d'un groupe.

-Modèle explicatif de type généalogique.

3. Thèse de Michel Foucault reprenant certaines analyses de Pierre Klossowski ( cf : Il faut défendre la société, Cours au Collège de France, 1976 ):

Graduellement, progressivement, réellement, matériellement, à partir de la multiplicité des corps, des énergies, des désirs, des pensées.

Le < pouvoir > n'est pas un phénomène de domination massive et homogène, c'est une réalité qui circule et qui ne fonctionne qu'en chaîne, < en réseau > ; il n'est pas localisable, il n'est pas la propriété d'un seul ou d'un groupe.

Chacun le subit et l' exerce. Chacun est tour à tour protagoniste et victime plus ou moins consentante.

Chacun est < relais >.

< Le pouvoir transite par les individus ; il ne s'applique pas à eux > .

-Modèle fonctionnaliste, écho des sociétés postmodernes et de leur organisation complexe.

4. Conjecture 'pataphysique :

Les trois modèles répondent à un même souci d'intelligibilité.

Ils semblent recevables, chacun à leur manière.

Par prudence, il convient d'analyser -au cas par cas- quel type ou quel mixte d' < explication > paraît pertinent...

***

4.5. Qu'est-ce qu'un tyran ?

1. Dans l' Antiquité < Tyran > se dit :

-de celui qui, chez les dieux de la mythologie, s'empare du pouvoir et l'exerce d'une manière absolue -Zeus, selon Prométhée, dans la tragédie d'Eschyle, Prométhée enchaîné ;

-de celui qui usurpe le pouvoir dans une cité libre ( le Tyran de Tarente, de Syracuse... ).

2. La < tyrannie > qualifie ordinairement le régime politique où le pouvoir est exercé de façon arbitraire, généralement par la violence.

Tyran est devenu synonyme de < despote > ( de despotos, le maître ).

-A distinguer de la < dictature >, magistrature romaine d'exception, accordée au mérite, par le Sénat dans des circonstances extraordinaires et pour une durée déterminée.

-A distinguer du < despotisme éclairé >, justification de l'autocratie exercée par un individu ou un groupe restreint qui détient la Souveraineté et qui règne en maître absolu sur un peuple et < pour son bien >, au motif des lumières, de la sagesse et de la compétence qu'il possèderait et dont ce peuple serait dépourvu.

Le < despotisme éclairé > est l'un des grands fantasmes idéologico-politiques cultivés par les nomenclatures et autres oligarchies occidentales depuis le 18° siècle... Philosophes, Jacobins, Saint-Simoniens, Comtiens, Francs-Maçons, Bolcheviques, Technocrates, Intellectuels, Médiacratie, Eurocratie...

Avec le temps, le sens du terme est ramené à l'idée d'autocratie, d'oppression. Le < dictateur > est celui qui dicte, impose, prescrit.

3. Par extension, < tyran> désigne quiconque abuse d'un pouvoir absolu sur autrui.

*

Le problème posé par la tyrannie est celui de son origine et de sa permanence.

-Pascal ramène l'esprit de tyrannie au désir de domination universelle ( Pensées, La justice et la raison des effets, 332-58 )

-Alain, développant une phénoménologie des < Idées et des Âges >, brosse, suivant Rousseau, Emile, le portrait de < l'enfant tyran >.

Il dégage les conséquences psycho-affectives d' une dépendance existentielle inévitable : le petit enfant, impuissant, qui ne travaille pas, ne peut réaliser ses souhaits ou ses caprices que par la médiation et le secours des proches. Son comportement est de type magique, symbolique : il agit non pas sur les choses mais sur les bons génies, les parents, qui ont pouvoir sur les choses.

D'où les deux stratégies parallèles auxquelles il a recours pour les circonvenir et solliciter leur aide : la colère et la séduction. L'enfant est par excellence l'être assisté.

L'assistance nécessaire devenue assistanat est ainsi mère de tyrannie...

Et < comme nous avons été enfants avant que d'être hommes > ( Descartes ), l'adolescent et l'adulte, à leur tour, recourent assez fréquemment à ces leviers pour résoudre leurs divers problèmes et parvenir à leurs fins.

Par où il est possible de penser la genèse du fétichisme contemporain de l'Etat-Providence.

Avant d'être une relation politique, la tyrannie est de fait une des attitudes existentielles fondamentales du premier âge.

En ce sens, elle est la banalité même.

Quoi de plus commun en effet que les figures de l' < enfant gâté > et du < peuple enfant > ?

*

La critique académique de la tyrannie propose deux types de remèdes :

-pédagogique, l'éducation est censée produire des sujets indépendants et responsables ;

-politique, la démocratie est censée promouvoir le sens de l'égalité et du respect d'autrui.

Mais que peuvent-elles concrètement contre les séductions de la paresse et du parasitisme, la passion de domination du semblable et le désir de reconnaissance ?

Voir à ce sujet < l'esprit de dogmatisme > dans le domaine des idées et des valeurs, si généralisé, passion inguérissable qui traduit le désir de posséder la "Vérité " ainsi que l'ambition prosélyte de l'imposer à autrui.

Ainsi que l'avait diagnostiqué Pascal, < l'esprit de tyrannie >, caractérise de même manière le goût intempérant de < l'universel >...

N' est-il pas propre à nombre de ceux qui -en quête d'intelligibilité- se déclarent < Intellectuels > ?...

 

5. la violence

La violence est-elle un mal nécessaire ? La violence est-elle toujours destructrice ?

Toute violence est-elle sans raison ? Du terrorisme.

 

5.1. La violence est-elle un mal nécessaire ?

1. Métaphysiquement, est dit < violent > tout ce qui, en survenant de l'extérieur, s'oppose au mouvement intérieur d'une nature. Thèse d' Aristote.

Pour ce qui concerne les relations humaines, la communication du mouvement de volonté à volonté emprunte alors deux voies :

-la contrainte physique ;

-ou le discours ( accord des volontés, promesse, contrat ).

Pour les Modernes -l'homme étant défini comme subjectivité, intériorité et comme volonté libre-, le concept de violence signifie la contrainte physique d'accomplir une action à laquelle est soumis un sujet contre sa volonté.

Du point de vue du droit, la violence est l' usage illégitime de la force, soit l'atteinte portée à la personne humaine, soit de la personne sur elle-même, soit sur celle d'autrui, soit d'une autre sur elle, ce qui vaut donc pour tous les individus à l' égard des autres et des groupes humains les uns envers les autres.

2. Le mal désigne tout ce qui affecte physiquement ou moralement un individu, le blesse, le fait souffrir ou lui nuit.

3. La question posée soulève le problème d' un usage légitime de la force.

Ce qui paraît en droit contradictoire.

Or, du point de vue de l'Etat qui s'adjuge le monopole de la violence légitime ( selon Max Weber ) ou du point de vue éthique dans le cas de la légitime défense de l'individu ou d'un groupe humain ( selon saint Augustin ou Kant ), cet usage légitime de la force est ordinairement revendiqué et ne suscite aucune scandale.

Si l'on admet enfin que d' un point de vue métaphysique il est possible de considérer le mal comme une donnée immédiate et nécessaire de l'existence -thèse selon laquelle la violence serait inhérente à la nature de l'homme ( selon Machiavel, Hobbes, Hegel, Nietzsche et Freud )-, la légitimité de la violence défensive paraît plus qu' une simple conjecture.

Le droit autorise donc la défense comme il justifie la peine afflictive.

La métaphysique fonde d'autre part la violence sur la < nature >.

La belle âme s'en alarme.

D'autres s'en accommodent...

***

5.2. La violence est-elle toujours destructrice ?

1. Du point de vue du sens commun, l'usage illégitime de la force, la violence, enveloppe habituellement la destruction de la personne humaine, de groupes humains et de leurs biens, la disqualification des réputations, l'opprobre portée sur leur mémoire.

La guerre, la calomnie et l'exécration l' accompagnent presque nécessairement.

Comment une violence pourrait-elle être constructive ?

2.

2.1. La pensée tragique, agonale ( cf Eschyle ou le discours de Périclès dans Thucydide, Guerre du Péloponnèse ) revendique la guerre comme activité normale, affirmation du risque, du triomphe et de la gloire.

Ethique aristocratique, elle autorise la conquête, le pillage, la rapine, à l'instar des moeurs du monde homérique dont les valeurs reproduisent sur le plan humain les us de l'Olympe et les divertissements des dieux.

2.2. L'humanisme de la Renaissance ( cf Burckhardt ), aux antipodes de l'humanitarisme compassionnel contemporain, social-démocrate, personnaliste et kantien, s'accommode parfaitement de la politique-lutte et de son corrélat nécessaire, la violence.

La force et la ruse sont les instruments de la volonté de puissance des condottieres, des princes et des papes. Elles ne souffrent d'aucun discrédit ( cf l'éloge de l'opportunisme et de l'art de la dissimulation par Nicolas Machiavel ).

La violence, la destruction, la répression exemplaire, la cruauté, le parjure... sont des leviers justifiés de l'action politique dès lors que l'intérêt de l'Etat est en jeu, que l'ordre intérieur et la sécurité extérieure sont menacés.

Seul compte, au regard de l'homme d'Etat avisé, le moment favorable, le < kairos > ; l'efficacité est l'unique valeur de référence.

L'action politique et le recours à la violence sont donc questions d'opportunité, non de morale ou de grands principes abstraits à la manière de la vision politique des théologiens catholiques.

2.3. Contemporain et adversaire de Bonaparte, Clausewitz, " l'un des écrivains militaires les plus profonds " ( Lénine ), philosophe autant qu'historien et théoricien de la guerre, définit la guerre comme duel, rapport de volontés, < acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté > ( De la guerre, 1,1. )

Issue d'un différend politique, elle est < pulsation régulière de la violence >.

Ni passe-temps ou divertissement, ni passion du triomphe et du risque, elle est < un moyen sérieux en vue d'une fin sérieuse >, < continuation de la politique mais par d'autres moyens.>

C'est un instrument politique.

Elle est nécessaire et justifiée pour autant qu'elle est utile.

3. Selon certains religieux, quelques philosophes et plusieurs idéologues, la violence peut être constructive de deux manières :

-Du point de vue du droit naturel -droit de la nature-, la violence de la guerre génère le cours de l'histoire humaine comme levier décisif du progrès historique ( Conquête de la "Terre promise", avènement de la "Raison", essor des "forces progressistes", extension de l'espace vital de la "germanité et de la race élue"... ).

Thèses vétéro-testamentaire ( Livre de Josué ) et coranique -en référence à l'idée d' < élection > ou d'< alliance >-, thèse de Hegel, thèse du colonialisme européen des 19° et 20° siècles, thèse de Marx, de Lénine, de Mao-tsé-toung, stipulations d' Adolf Hitler ( Mein Kampf )...

D'une manière plus euphémisée, pour Montesquieu ( Esprit des lois ), l' existence des Etats est semblable à celle des hommes. Ceux-ci jouissent du droit de tuer pour assurer leur défense de même que les nations sont légitimées à faire la guerre afin d'assurer leur conservation.

Du droit de la guerre découle le droit de conquête qui suppose toujours l'emploi de la violence, la conquête étant une acquisition qui porte en elle l'esprit de conservation et d'usage, non pas celui de destruction.

-Du point de vue du droit naturel rationnel ( Kant, Hegel, Philosophie du droit ) le châtiment ramène le criminel au sens de ses devoirs.

La violence légitime de la justice, prévient, sanctionne, corrige, éduque.

Elle est un artifice nécessaire à l'ordre social, à l'ordre humain, à l'ordre moral et politique. Elle est édifiante et constructive.

-L'activisme interventionniste contemporain affecte à la " bonne gouvernance de la communauté internationale " ( O.N.U. ) le devoir et la tâche d'intervenir dans les conflits où les minorités et les peuples sont susceptibles de souffrir le despotisme, l'exaction, voire le génocide.

Remettant ainsi en cause le principe traditionnel du respect de la souveraineté des Etats-nations.

*

4. Le libre esprit, quant à lui, n' apprécie guère l' impuissance ou la faiblesse.

Il aime la santé et apprécie la force.

Mais, réfractaire à toute espèce de soumission sociale, avisé, il adopte l'attitude d' un conformisme distant et respectueux des usages de la tribu.

Il se tient habituellement à l' écart de jeux de société toujours plus ou moins sottement conflictuels.

Quand le soleil luit, on sort de chez soi ; quand il pleut, on prend son parapluie.

***

5.3. Toute violence est-elle sans raison ?

La violence est le mouvement empêché ou contraint.

-Pour l' irénisme abstrait, la belle âme, pour le pacifiste mystique ou selon le pacifisme de la lâcheté, la violence représente le mal absolu. Elle contredit la raison.

Elle exprime l'irruption intolérable de la nature, de la sauvagerie dans les relations humaines.

Violence et raison sont donc des notions antithétiques.

-Tandis que l'idéalisme philosophique ( Kant, Hegel, Léo Strauss, Hanna Arendt, Habermas, J. Rawls... ) admet un usage légal de la force dans le cas de la légitime défense des individus et des groupes.

Dans cette perspective il existe une < raison politique pratique > fondée, appuyée sur le Droit et la Morale.

A l'instar de l'enseignement du Christianisme ( saint Augustin, saint Ambroise, saint Thomas ).

*

L'homme averti ne reconnaît que son < bon droit > dans un univers où tout, absolument tout, est rapport de forces et où la contrainte est le grand ordinaire des relations naturelles et sociales -fût-elle masquée.

Droit... ni naturel, ni positif, ni rationnel, mais strictement... personnel.

Indépendamment de la < Loi > et des < lois > qui prévalent là où il vit.

Autonome, au sens stirnérien ou nietzschéen du terme, il ne suit que les règles de sa propre jurisprudence.

Aussi opportune que discrète.

Et s' il s'interdit l'usage de la violence, cette décision ne relève que de son libre vouloir.

 

 

Du terrorisme.

5.4. Du terrorisme 1 ( cf porte71 )Du terrorisme 2 ( cf porte 72 )

 

2001 / 2006

 

Arlequin, serviteur d'aucun maître...