philosophie pataphysique

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Geste des opinions du docteur lothaire liogieri

'PATA KOANS 2

Sarcasmes, par Tristan Bastit.

 **

< ... Il s'imagine qu'il est tout. Il croit que son être est tout l'être.

Il faut lui faire sortir cela de la tête. >

Eugène Ionesco, Le roi se meurt.

 

 Table :

6. de la pensée.

7. de l'explication.

8. du jugement.

8b. du jugement et de la vérité.

'pata koans dissertatifs

8c. du jugement, de l'opinion et de l'idée.

la démonstration.

'pata koans dissertatifs

8d. de l'interprétation.

************

Le droit, la justice

'pata koans dissertatifs 

*

Pascal et l'essence de la justice

texte

*

Friedrich A. Hayek et le mirage de la justice sociale

texte

2001 /2006...

 

 

6. de la pensée

 1. misère de la pensée ? 2. comment apprendre à penser ? 3. de la méditation. 4. doit-on penser avec rigueur ? 5. penser, est-ce dire non ? 6. pour bien penser, faut-il ne rien aimer ? (2)

*

1. Misère de la pensée ?

conte patagon.

Un homme faisait le bilan d' une vie de recherche et d' étude.

-jeune j'ai dévolu mon existence à l' Ascience, rappelait-il mélancolique. Je lui ai consacré toutes mes forces. Mais pour quels résultats ?

Il s' en ouvrit à son ami.

-voyons! fit celui-ci surpris de sa plainte, n' as tu pas beaucoup vécu ?

-beaucoup vécu !... cesse de railler!

-réfléchis. Tu as douté, affirmé et nié, tu as senti, imaginé ; tu as jugé et raisonné, tu as formé des concepts et des fonctions... tu as analysé ; tu n' as cessé d' inventer... Bref, tu as vécu.

-j' ai pourtant le sentiment d' être passé à côté de l' essentiel... de la vraie vie... Ce ne sont là que conduites mentales.

-aurais-tu la nostalgie de l' inconscience ou le regret de la brute ?

2. comment apprendre à penser ?

conte bref

Un novice vient consulter un Patagon. Il désire, lui dit-il, apprendre à penser.

-que dois-je faire pour progresser dans cette voie ?

Alors l' autre dans un sourire :

-évacuer toutes tes pensées.

3. de la méditation.

dialogue bref

A : -qu'est-ce que la méditation ?

B : -la réflexion silencieuse et méthodique portant sur un objet.

A: -Quoi! ce ne serait-que cela ? une simple discipline réflexive et définitionnelle... Et la transcendance ?... et l' éveil ?...

B : -quel gogo tu fais... à quoi t' attends-tu donc ? à des révélations ?

4. doit-on penser avec rigueur ?

dialogue bref

A : -doit-on penser avec rigueur ?

B : -avec rigueur, laisse donc cela aux puritains et aux pénitents ; mais en toute rigueur, certainement.

5. penser, est-ce dire non ?

dialogue taoïste

-est-il vrai comme certains l' affirment que la négation seule est le signe d' une réflexion authentique ?

-nier, n' est-ce pas encore affirmer ?

-penser, ce sera donc toujours consentir ?

-qui sait ?...

6. pour bien penser, faut-il ne rien aimer ? ( 2 )

dialogue bref

A : -l' affectivité est-elle un obstacle à la pensée ?

B : - comment un esclave pourrait-il jamais penser ?

***

7. de l'explication

1. expliquer l'explication. 2. une ou plusieurs manières d'expliquer. 3. qu'est-ce qu'un triangle ?

4. de la chute des corps .

*

1. expliquer l'explication.

dialogue italien.

-qu' est-ce qu'expliquer? demande Pierrot à Arlequin.

-question de logique... Interroge donc Colombine, répond matois le comédien.

-que veux-tu dire par là ?

-qu'il s'agit d'une affaire de confection...

-je ne vois pas le lien de la couture et de la logique...

-et pourtant... Expliquer, c'est déployer... c'est dévoiler l' intelligible causalité, le pourquoi comme disent les rationalistes ;

ou l' ordre de coexistence et de succession des phénomènes, leur comment, ainsi que le prétendent les empiristes...

Conséquent préformé dans l'antécédent ou simple juxtaposition factuelle... voilà les termes de l'alternative.

-quelle que soit la solution adoptée, expliquer ce serait donc toujours une façon de déplier ?

-en effet... A les suivre et pour parvenir à ce qu' ils nomment l' intelligible, au sens, de la jupe plissée à la jupe droite il faudra sans doute remonter...

-mais alors, qu' y a-t-il sous la jupe ?

2. Une ou plusieurs manières d'expliquer ?

conte patagon

Un Patagon résolut d' aller assister à certaine conférence.

Un philosophe de la tendance la plus rationaliste y paradait lâchant sans vergogne la litanie de ses certitudes.

La Raison était identique, une et entière en chacun des hommes qu'elle habitait.

Il y avait des vérités naturelles nécessaires et indépendantes de l' esprit humain.

La connaissance les dévoilait.

Et pour parvenir à l' intelligence des choses, il suffisait de suivre une universelle méthode fondée sur les règles de la logique formelle et la démarche expérimentale.

Il n' y avait donc qu' un seul type d' explication juge de la droite pensée.

Telle était la Vulgate.

Amusé le Patagon objecta les mythes des Zûnis, la Genèse du Pentateuque, la cosmogonie du Rig-Véda, le Timée de Platon, la Physique d'Aristote, les systèmes des Gnostiques, Basilide et Valentin, les Ennéades de Plotin, le Sepher ha Zohar de la Kabbale, le Système du monde de Laplace, l'Encyclopédie des sciences de la nature de Hegel, l' Evolution créatrice de Bergson, les spéculations de Whitehead...

Il fit remarquer qu' on y pouvait distinguer plusieurs types d' explication bien marqués :

l'anthropomorphique, l'animiste ou le théologique ; l'ontologique ou le métaphysique ; le symbolique, le magique ou le mystique ; le positif ou le scientifique.

Sans compter les modes mixtes qui étaient légions...

Et pourtant toutes ces pataphysiques à majuscule prétendaient révéler également l'Origine du Monde et les Lois générales de l' Univers...

3. qu' est-ce qu' un triangle ?

Dialogue des morts. Aux Enfers, des initiés de différentes écoles disputent de l'essence et des propriétés du triangle.

-il y a deux méthodes pour parvenir à définir la nature du triangle, commence le positiviste : celle d'Euclide et celle de Kant.

La première consiste à partir d' un système de notions et de propositions premières pour en déduire par définition la notion du triangle et par démonstration l'ensemble de ses propriétés.

Méthode formelle et déductive qui ne fait appel ni à l'intuition ni à l'expérience. Elle procure une certitude apodictique car elle montre la nécessité logique des résultats qu'elle établit.

La deuxième est purement intuitive: elle consiste à construire des figures géométriques et à constater de visu l' évidence sensible d'un certain résultat. Le résultat est constaté sans qu'on en établisse la nécessité. L' évidence n'est qu' assertorique. Elle montre sans établir le pourquoi de ce quelle montre.

-formalisme ou intuitionnisme... Je vais les mettre d'accord ! intervient alors le métaphysicien. Connaître le triangle, c'est avoir la vision directe de son essence.

-et où réside cette essence ? questionne goguenard le positiviste.

-soit dans un monde séparé, soit dans l'intellect divin, répond l' ontologiste. < Les vérités pures sont connues dans la lumière éternelle >, affirmait Duns Scot. Et cette connaissance universelle appartient au théologien. La méthode théologique est supérieure à l'euclidienne car elle permet de saisir l'essence des choses dans la lumière surnaturelle.

-je connais la chanson. C' est là la méthode de Descartes qui fonde les principes de la dynamique non sur des preuves expérimentales mais sur les perfections de Dieu, ajoute le scientiste. Et c'est là aussi la voie de Spinoza, la connaissance intuitive ou connaissance du troisième genre qui prétend percevoir chaque chose dans son essence particulière et dans sa simultanéité.

Que d' illusions...

-votre rationalisme vous égare, intervient alors le mystique.

-que veux-tu dire ?

La connaissance d' une chose se ramène à celle des propriétés qu' elle symbolise et à celle des correspondances subtiles, des rapports occultes qui la relient à d'autres parties de l'univers et qui lui confèrent sa valeur de signe.

-je reconnais là la voie de Goethe et la portée de sa théorie des couleurs qu'il met en relation avec la géométrie, l' interrompt l'ontologiste : < le triangle est en grand honneur chez les mystiques ; par ce schéma on croit pouvoir expliquer bien des choses, entre autres les couleurs, en sorte que par redoublement et entrecroisement, on parvient au vieil hexagone mystérieux >.

-ainsi selon toi, reprend le positiviste, connaître l' essence du triangle, c'est découvrir les sympathies secrètes, les mystérieuses affinités qui en font la figure schématisant une série de phénomènes appartenant à des ordres variés... Et c' est l'analogie qui fonde ces associations.

-mais qu' est-ce donc là sinon l' intuition pythagoricienne qui associe aux grandeurs des valeurs psychologiques, esthétiques et morales ? ajoute le Patagon jusqu' ici réservé.

-certainement. Mais de quoi souris-tu, toi qui gardais le silence? demande agacé le mystique. Serais-tu aveugle aux harmonies de l' univers ? Il paraît pourtant que certains pataphysiciens y sont sensibles...

Que proposes-tu donc ?

-rien.... qu' aurais-je à ajouter à vos nobles propos... Je remarque tout au plus que ce que vous appelez explication est de fait toujours déduite d' une grammaire plus ou moins avouée qui en fixe et limite le sens, la valeur et la portée... Cependant ne vous méprenez pas... la diversité des types d' explications ne me donne aucune humeur.

Elle me réjouirait plutôt...

-la 'pataphysique est un éclectisme assez vulgaire et sans ambition !

-... il est vrai... Elle est par excellence l' éclectisme...

Métalangage, elle n'a aucune prétention à l' intelligibilité explicative...

Quant aux prétendues "harmonies de l' univers"... deux concepts, une relation et... trois idoles...

Bref, la sempiternelle confusion du réel et du sens, de la logique et de l' existence.

4. de la chute des corps.

dialogue des morts.

Aux Enfers. D'autres initiés s'entretiennent de questions de physique.

le Péripatéticien : -la cause efficiente d' un phénomène doit être en même temps sa cause finale. Et la seule explication recevable en physique est l'ontologique. La chute des corps s'explique par la propension naturelle de tous les corps à réaliser leur entéléchie. Ainsi un corps lourd possède une forme substantielle telle qu'il se dirige spontanément d'un mouvement naturel vers le centre de l'univers puisque ce centre est le lieu où il peut réaliser la perfection de sa forme.

le Positiviste : -... et non par l'attraction exercée par le centre de l' univers ?... étonnante explication...

le Néo-Platonicien : -vous vous égarez. Tout compatit et conspire ; tout convient dans l'univers. Toutes choses s'accordent selon des correspondances sympathiques qui lient les phénomènes ; et le Cosmos est un être animé où une amoureuse tendance attire les corps les uns vers les autres.

Ainsi l 'action de la lune sur les marées est due à ces tendances sympathiques qui attirent le semblable vers le semblable.

Telle est la magie des choses.

le Positiviste : -aimable érotique et régression animiste...

le Bergsonien : -non! expression maladroite de la vraie méthode... Expliquer, c'est appréhender l'absolu. Tel est le chemin.

les autres Prétendants à l' intelligibilité : -et comment cela ?

le Bergsonien : -par l' intuition philosophique... cette sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et d'inexprimable. Connaître la chute d'un corps, c'est moins rapporter son mouvement à des axes de référence liés à la Terre, connaissance toute relative puisqu'elle suppose que je me place en dehors de l'objet lui même, que, par un effort intellectuel, s'installer au coeur du mobile, se substituer à sa place, épouser son mouvement.

C'est cette sympathie révélatrice qui est la véritable intelligence des choses.

le Positiviste : -tout cela est pur animisme, pure explication anthropomorphique. Vouloir s'installer au coeur des comètes !... et pourquoi pas des poux!...

Tous en choeur : -et toi le Patagon qu' en penses-tu?

le Patagon : -je ne pense pas. J'accueille... Autant de types d' explication, autant d' indiscutables cohérences ... Animisme, ontologie, magie, mysticisme, positivisme... miroir aux alouettes...

Mais poursuivez... Soyez certains que je me divertis à vos certitudes ...

***

8. du jugement

1. Ce que n'est pas un jugement vrai. 2. Qu' est-ce que juger ? 3. D' où viennent nos erreurs ? 4. Mélancolie d'un Philosophe. 5. De la critique et de la belle âme. 6. Juger en toute connaissance de cause. 7. Le testament d' Orphée.

1. qu'est-ce qu' un jugement vrai ?

dialogue bref.

-qu' est-ce qu'un jugement vrai ?

-l' affirmation qui concorde avec la réalité.

-ainsi ce serait comme la ressemblance du portrait au modèle ?

-l' affirmation vraie serait en effet celle qui copierait la réalité...

-pourtant le réel désigne tel événement particulier, singulier et changeant et l'expression de nos affirmations possède habituellement une portée générale...

De quoi une généralité pourrait-elle être la copie ?

2. Qu'est-ce que juger?

dialogue bref.

-qu' est-ce que juger?

-c' est consentir et affirmer.

-peux-tu préciser...

-c' est prendre conscience du rapport entre des événements, des choses ou des idées et c'est poser ensuite la vérité de ce rapport.

-mais si l' affirmation vraie, toujours générale, ne peut reproduire la réalité, toujours singulière, votre jugement n' est que conventionnellle ou arbitraire transposition...

-sans doute... et les mot de fiction ou de feinte seraient effectivement plus appropriés.

-on ne saurait alors accéder au réel sans passer par l' abstraction ? et le jugement de vérité ne serait ainsi qu'une manière de fiction vraie ?

-le beau monstre logique...

3. D'où viennent nos erreurs ?

Le désarroi d'Emile.

le tuteur : -d' où viennnent nos erreurs ?

l'enfant :- c'est une question bien ardue...

le tuteur : -partons d'un exemple... que vois tu ici et maintenant ?

l'enfant : -un bâton à moitié plongé dans l' eau. Et qui est brisé.

le tuteur: - est-il effectivement brisé ?

l'enfant : -que veux-tu dire ?... Evidemment !

le tuteur : -tu en es sûr ? ne confondrais-tu pas la réalité et tes sensations ?

l'enfant : -je ne comprends pas...

le tuteur :- tu affirmes deux choses... premièrement que tu vois un bâton brisé et tu ajoutes ensuite que le bâton est brisé...

l' enfant : -j' ai saisi... mais d' où vient mon erreur ?

le tuteur : -c'est que tu ne juges plus par inspection mais par induction ; tu affirmes ce que tu ne sens pas.

l' enfant : -pourtant je ne cesse de le voir brisé... ma sensation est réelle.

le tuteur : -certainement. Et elle le restera... même si tu saisis la raison de cette apparence...

4. mélancolie d' un Philosophe.

conte patagon.

Un penseur s'attristait.

L' état d' éternel mineur était devenu naturel aux hommes et pour la plupart d 'entre-eux la dépendance était comme une seconde nature.

Ils s' y complaisaient, s'y ébattaient, s'y vautraient.

La faute en incombait aux institutions et aux préjugés qui dévoraient la Raison.

Il urgeait donc de rendre à l' humanité l' usage de ses dispositions naturelles...

Par l'Enseignement et la Philosophie, elle détournerait la tête de Sottise, elle s'arracherait à Minorité et avancerait d' un pas assuré sur le chemin de Connaissance.

Ainsi méditait le Philosophe...

Tandis qu' une seconde voix, insinuante et perfide comme celle du Malin, lui suggérait une chanson toute différente :

< -tu te leurres mon ami, la minorité... ils s' y complaisent certes mais ... pour d' autres raisons. Le jugement, ils s' en moquent ; au vrai ils préfèrent le charme du vague et de la confusion, la saveur de leurs illusions ; et à la science la satisfaction de leurs intérêts.

L' unique jugement qu' ils tolèrent, n' est-ce pas celui qui a cours dans les prétoires : celui qui apaise le ressentiment et autorise la vengeance ?... >

 

5. de la critique et de la belle âme.

conte patagon.

Un philosophe, idéaliste et belle âme, en critiques se répandait.

Nature inquiète et brouillonne, réformiste et suffisant,

Imprécateur, il jugeait...

Rien ni personne n' échappait à son courroux.

Il ne voyait en tout que défaut.

La vanité s' étalait partout.

Du bien-fondé de sa colère persuadé et de ses connaissances imbu,

Du haut de sa morale, il vitupérait : l' époque, l' individu, l' Etat.

Enfin tout l' ordre du monde.

Jusqu' au jour où, fulgurante révélation,

A l' universel désordre il lui fallut se résoudre.

Et alors il se tut.

6. juger en toute connaissance de cause.

dialogue bref.

A : -Il faut juger. Nous n' avons pas le choix. Mais comment faire ?

B : -d' après les causes... en toute connaissance de cause.

A : -cela fait problème... connaît-on les causes ou par les causes ?

Et d' ailleurs qu'est-ce qu' une cause ?

B : -ce qui produit l' effet et se prolonge en lui... l' agent responsable, ou une chose qui en amène une autre...

A : -cela est vite dit... l' agent responsable n'est qu' un concept théologique, celui d'une origine absolue, d'un inconditionné... Quant à l'autre mode de la causalité, pourrai-je jamais épuiser le réseau des séries dont la chose en question est l' effet actuel ?

B : -comment juger alors ?

A : -tu le vois bien : en toute ignorance de cause...

7. le testament d'Orphée.

réminiscence de Jean Cocteau.

Sentence des Puissances de la nuit :

-vous êtes condamnés... à la peine de vivre... et astreints à la plus sinistre besogne à laquelle on puisse enchaîner les hommes.

-?...

-juger les autres...

****

8b. du jugement et de la vérité

 1. Pourquoi avons-nous du mal à reconnaître la vérité ? Note : être vérace, est-ce être véridique ? 2. Ne doit-on tenir pour vrai que ce qui est scientifiquement prouvé ? 3. La vérité est-elle contraignante ou libératrice ? 4. Qu' est-ce que prouver ? 5. La vérité peut-elle être relative ? 6. Est-ce par amour de la vérité que l' homme recherche le savoir ? 7. A-t-on le droit de se taire quand on connaît la vérité ? 8. Faut-il chercher la vérité à tout prix ? 9. La vérité dépend-elle de nous ? 10. La vérité est-elle précaire ? 11. Faut-il préférer le bonheur à la vérité ?

*

 1. Pourquoi avons-nous du mal à reconnaître la vérité ?

Problème de psychologie de la connaissance.

On demande quelles sont les causes objectives et quelle est l' origine de l' incapacité à la reconnaissance du vrai.

Reconnaître, c'est percevoir ; c' est aussi admettre ou consentir. Deux lignes de faits donc.

Etablir la vérité des propositions est une tâche souvent difficile. Signe d' une maîtrise certaine des démarches logiques et expérimentales.

Saisir les preuves établies par d' autres suppose l' intelligence de la démonstration, de la vérification des conjectures et de la production des faits significatifs.

Admettre le bien fondé de la proposition exige de surcroît des vertus d' objectivité, de distanciation, un oubli du narcissisme subjectif.

L' affectivité entre en jeu. Le réel représenté peut contredire voire contrarier nos désirs, nos projets, humilier notre vanité et défaire nos prétentions.

D'où la mauvaise foi. L' incapacité à admettre une proposition exprime souvent le refus à consentir à un réel insatisfaisant.

J'ai vu, je sais mais je refuse ce que je vois et ce que je sais. Moment de la révolte contre le vrai.

Les raisons de l' affectivité, démenties par les raisons de la raison ne peuvent admettre la représentation pertinente et la proposition qui l' exprime.

On saisit ici la contradiction de la logique et de l' existence.

Il n' y a donc paradoxe que pour le rationaliste pour lequel l' évidence du vrai doit toujours s' imposer à celui qui en fait l'expérience mentale.

Mais au jugement du' pataphysicien le paradoxe s' évanouit avec la dissipation du mirage rationaliste.

Note : être vérace, est-ce être véridique ?

La véracité qualifie le caractère de qui n'est pas trompeur et dont l'intention est de dire le vrai.

La véracité est un concept qui ne s'applique qu'aux personnes et éventuellement, en théologie de la connaissance -ainsi chez Descartes-, à Dieu, dont la nature et la volonté ne sauraient nous tromper.

La véridicité qualifie la conformité de l'assertion à la vérité et ne s'applique selon l'usage qu'aux choses.

Un récit ou un témoignage seront dits "véridiques".

Le terme désigne enfin la sûreté d'une faculté. Ainsi de la mémoire.

On remarquera l'hétérogénéité des deux concepts. L'un relève de la psychologie de la connaissance, l'autre de la logique.

La véracité n'est donc pas un critère de vérité ou encore de véridicité, excepté pour le mystique selon qui Dieu ne saurait être trompeur au motif de son essence lui interdisant l'erreur ( expression du néant ) et de sa bonté -laquelle constitue le fondement de la vérité.

2. Ne doit-on tenir pour vrai que ce qui est scientifiquement prouvé ?

1. Pour le logicien ( Russell, Rougier... ), le vrai est un terme de métalangage.

Les choses du monde ne sont ni vraies ni fausses pas plus qu'elles ne sont absurdes ou équivoques... elle sont ; et indépendamment de tout jugement d'attribution.

Ce sont nos jugement sur les choses et leurs expressions linguistiques, les propositions, qui peuvent être dits vrais ou faux, exacts ou inexacts.

2. Pour le scientifique, la vérité n'est pas donnée, elle est établie. Elle est l' effet d' une activité de probation.

Il y a trois manières d' établir la vérité :

-la démonstration ( rationalité logique );

-la vérification ( rationalité expérimentale );

-la production des faits dans les circonstances d' une instruction ( rationalité de l'investigation juridique ).

Et l' imagination et l' intuition sont mises au service de l' entendement.

3. Pour le poète -qui substitue l'image au concept, la métaphore au raisonnement, l'analogie à la causalité-, le Beau est le signe du Vrai.

Ainsi selon le Platonicien ( Banquet, Phèdre, Alcibiade Majeur ), il y a convergence des Transcendantaux ( Être, Vrai, Beau, Bien.. ) et la Beauté est inductrice de certitude.

4. Pour le mystique chrétien, la Vérité aperçue est manifestation de la Grâce.

5. Pour Roméo, les raisons du Coeur sont le coeur de sa raison affective. Et l' évidence des signes témoigne de la magie opérative de l' amour.

*

Quant au 'pataphysicien, le problème qui le retient n' est pas tant de distinguer les critères du vrai que d' analyser l'origine et la valeur de l' idée de vérité ( besoin, idéal, norme... fantasme ).

3. La vérité est-elle contraignante ou libératrice ?

Fausse alternative problématique portant sur les effets de la perception du vrai.

Admettre le vrai :

-c'est consentir au réel et à sa représentation adéquate.

C'est accepter un état de fait. Ce n'est ni se soumettre ni s' abandonner.

Et la perception de la vérité nous libère de l'ignorance et de notre attachement à l'ignorance.

De surcroît, le réel, sans dessein, "stupide" parce qu' asensé, peut être relativement, ici et maintenant, amendé, transformé.

Thèse rationaliste.

-c'est pouvoir jouer avec l'idéologie, l'utopie, la chimère...

Et récuser la thèse rationaliste pour laquelle la perfectibilité humaine devrait avec l' éducation, la méthode et le temps, terrasser l'erreur, dissiper l' illusion et vaincre le "démon de la perversité".

Thèse 'pataphysicienne.

4. Qu' est ce que prouver ?

Question définitionnelle qui relève de la phénoménotechnique et de la psychologie de la connaissance.

1. La preuve désigne ce qui amène et oblige l' intelligence ou la raison à admettre la vérité d'une proposition ou la réalité d' un fait.

Démonstration logico-mathématique, vérifications expérimentales et découverte des indices concluants sont les procédés de la preuve.

Prouver, c'est donc par un travail concerté de l' intuition, de l'imagination et de l'entendement la capacité à établir la vérité d' une proposition.

2. Pourquoi prouver ?

Question soupçonneuse, question généalogique ( Nietzsche )...

-Pour mettre un terme à l'état d'incertitude.

-Par besoin et souci pragmatique, utilité.

-Par désir de connaissance.

-Par vanité intellectuelle, histrionisme et volonté de puissance.

-Comme levier de la reconnaissance sociale.

Le libre esprit ne refuse pourtant ni les paradoxes ni les propositions indémontrables ou encore invérifiables.

Situations intellectuelles qui lui procurent une certaine satisfaction esthétique.

Le Beau et l'Agréable se subordonnent alors le Vrai.

5. La vérité peut-elle être relative ?

Est relatif ce qui n'est pas absolu.

Est absolu ce qui ne dépend que de soi pour exister ; en ce sens Dieu seul ( concept théologique ) pourrait être dit absolu.

Et encore... puisqu' il ne laisserait pas néanmoins de dépendre de lui même...

La vérité étant vérité des propostions est doublement dépendante et donc doublement relative :

1. aux états de choses dont la proposition n'est que la "représentation", le double, le simulacre symbolique.

2. aux démarches de l' intelligence et à la situation existentielle de celui ou de ceux qui l'établissent.

Quant à la validité de la loi, elle enveloppe le délicat problème de la valeur et du fondement de l' induction.

-Ainsi ne quitte-t-on pas le terrain de l' anthropologie.

Toute vérité est d' expérience. Elle n' est... qu' humaine vérité.

Ni exhaustive -tout être étant relation de relations-, ni définitive, elle est fonction de l'échelle d'observation.

Et il ne saurait y avoir de vérité achevée, absolue.

Excepté pour le mystique...

6. Est-ce par amour de la vérité que l' homme recherche le savoir ?

1. Si l'on fait de la vérité une valeur ( la Vérité ), il faut répondre par l'affirmative.

Thèse spiritualiste (Malebranche) ou religieuse (saint Augustin).

Exister alors, c'est vivre dans la lumière de la Vérité.

2. Ordinairement la recherche de la vérité est l'effet d' un besoin et traduit une attitude pragmatique.

Un problème se pose ; des hypothèses sont avancées ; elles sont examinées ; certaines sont rejetées et l' une d'entre elles est acceptée au motif de la preuve concluante.

La vérité ne possède plus alors qu' une valeur instrumentale. Elle est le passage obligé vers la connaissance, la maîtrise pratique du monde, la réussite. C' est un moyen.

Détaché et sans parti pris, l'esprit avisé relève les deux attitudes et en distingue le sens, la fécondité, la portée et la valeur.

7. A-t-on le droit de se taire quand on connaît la vérité ?

Problème d' éthique, de morale de la connaissance.

Je peux dissimuler la vérité. Je peux l' étouffer ; je puis au contraire la manifester, la rendre publique et par exemple l'enseigner.

Dois-je en toutes circonstances exprimer le vrai ?

-Thèse religieuse chrétienne : je dois rendre témoignage à la Vérité. Impératif de charité.

-Thèse kantienne : oui ; faute de quoi ce serait manquer au devoir de respect de la dignité de la Personne.

-Thèse utilitariste : non si la conséquence doit en être la souffrance infligée à celui ou à celle à qui je l' exprime.

-Thèse pragmatique et politique ( Machiavel / Gracian / Talleyrand ) : la vérité est un moyen, une arme comme une autre dans la concurrence vitale.

Dissimuler est le propre de l' action politique avisée et responsable.

*

La raison d' Etat, le secret de la confession, le secret médical, l'amitié complice enfin, sont autant d'occasions de "réserver" la vérité...

8. Faut-il chercher la vérité à tout prix ?

Autre problème de morale de la connaissance.

Le puritanisme axiologique ( le kantisme ), le mysticisme, le scientisme ( principe de Gabor : < tout ce qu' on peut faire on doit le faire > ) et...

la magistrature font de la recherche de la vérité un devoir moral, une vocation religieuse, une obligation déontologique.

Harcèlement ?... convergence de persécuteurs ?...

Nulle limite à l' impératif moral de Véracité, à la Vision extatique, à la Recherche, à l' Enquête...

Comme quoi, selon le libre esprit, les " bonnes intentions" peuvent constituer la sainte Connaissance... en un redoutable enfer.

9. la vérité dépend-elle de nous ?

1. La vérité -terme de métalangage- est, au sens du positivisme, un caractère des jugements et des propositions qui les expriment, les assertions.

Elle est le supposé fondement de l'accord entre les esprits.

-La vérité logico-mathématique satisfait à l'exigence de cohérence interne du discours mathématique et réside dans la déduction logique à partir d' axiomes posés conventionnellement.

-La vérité expérimentale, l'exactitude, est la " correspondance" symbolique de l'hypothèse ou de la théorie avec le donné expérimental.

Etablie par le travail de la preuve, elle est fonction de l'activité de la connaissance scientifique, conduite intellectuelle et attitude existentielle.

2. Les < Vérités éternelles > ou < vérités de raison > sont des principes qui constituent des lois absolues de l'être et de la raison, immuables et éternelles.

Elles proviennent du < libre décret de Dieu > qui les a établies de toute éternité en tant que Souverain Législateur.

Thèse du rationalisme classique selon Descartes et Bossuet reprenant l'antienne de saint Augustin et du Thomisme pour lesquels c'est dans l'entendement divin que se trouve la vérité d'une manière propre et première ; dans l'entendement humain d'une manière propre et secondaire ; dans les choses d'une manière impropre et secondaire.

3. La vérité est dévoilement (a-letheia) de l'être à l'être-là -l'existant / l'homme- qui "réside dans la vérité "(cf Heidegger)

Ainsi, selon les théologiens et les philosophes, la vérité serait fonction de la Méthode, de Dieu ou de l'Être.

Elle est < pro-venance >.

Elle serait soit relative, soit l'absolu simplement manifesté.

4. Toutefois, quelles que soient leurs options respectives, théologiens et philosophes s'accordent, pour parvenir au vrai, sur le nécessaire respect de certaines vertus logiques et éthiques : effort, discipline de l'attention, bonne volonté, docilité, sincérité, respect des règles de la méthode, du travail de la preuve, de la démonstration, de la vérification... constituent une psychologie et une morale de la connaissance auxquelles l'esprit doit se plier à la manière d'un impératif catégorique. (cf Descartes, Malebranche, Port-Royal, Kant).

Car l'erreur et l'illusion dépendent de l'opinion, des préjugés et des paradigmes dominants de l'époque (cf Thomas Kuhn)...

5. La < vérité > apparaît donc dans sa propre histoire et successivement comme norme logique et valeur morale, idée spéculative, critère du jugement et de la proposition pertinente, fusion mystique du vrai et du réel.

Mais toujours comme satisfaction de l'exigence de certitude et de l'efficacité pratique qui en sont l'origine.

Et quelle que soit l'interprétation du < sujet supposé savoir >, le < nous > en question : individu empirique, sujet transcendantal kantien ou husserlien, communauté scientifique...

Car si le mensonge, pour certains, ne laisse pas d'avoir un certain charme, le vrai est habituellement moins apprécié pour lui-même que pour son utilité (cf Nietzsche).

La < vérité >, assujettie à l'angoisse et au besoin, est donc bien la marque de l'humaine dépendance.

10. La vérité est-elle précaire ?

1. Une chose est dite précaire quand elle est peu ou pas assurée, quand ses fondements sont instables, quand sa pérennité est incertaine.

La vérité est un critère logique.

Il exprime une relation de correspondance et d'exactitude entre une représentation et son objet, entre un concept, une proposition, une loi, une théorie et un domaine du réel dénoté.

L'universel changement qui affecte l'être et la pensée étant admis, cette relation peut-elle s'inscrire dans la durée ?

2.

-S'agissant des vérités scientifiques, rationnelles et établies par la méthode expérimentale, les conclusions semblent incontestables dès lors qu'elles ont été vérifiées.

On remarquera toutefois que la science est révisionniste dans son esprit.

La connaissance humaine est un savoir potentiellement indéfini, en continuelle évolution où la refonte des modèles explicatifs, des concepts et des lois n'est pas rare ( cf Gaston Bachelard, La philosophie du non ).

-La vérité judiciaire se fonde sur la preuve matérielle ou du moins sur un faisceau de présomptions à haute probabilité.

Elle est néanmoins soumise aux aléas de l'instruction et à l'arbitraire interprétatif des différentes parties présentes à l'audience.

Quand bien même elle se prétendrait réglée par l'impératif d'équité.

-Les vérités religieuses, politiques, idéologiques sont incontestables, irréfutables ( Cf Popper ) n'étant pas vérifiables.

L'autorité et le nombre de ceux qui les accréditent leur assurent une légitimité apparente.

Contingentes bien que dogmatiques, traduisant le besoin de permanence et de certitude, relatives elles n'expriment pourtant que les préjugés, les conventions, les goûts, les coutumes, les moeurs, le sentiment de la vie d'une époque et d'un groupe humain déterminé.

3. Les critères kantiens d' universalité et de nécessité censés fonder intemporellement la proposition vraie paraissent à tout le moins discutables.

Le jugement de vérité, toujours exprimé "ici et maintenant" par un sujet, n'étant jamais qu'un événement ( cf Antisthène ), est fonction du changement et de l'histoire :

< Le temps passe et la vérité s'envole avec... > ( Anonyme )

Comme telle, la vérité apparaît ainsi soumise à l'irréductible et impitoyable précarité ( cf les analyses d'Alexandre Kojève, Introduction à la lecture de Hegel. ).

11. Faut-il préférer le bonheur à la vérité ?

Problème d'éthique de la connaissance.

Alternative et conflit de valeurs :

la recherche du bonheur -le parfait contentement de notre état- doit-il se subordonner l'exigence du vrai ?

Ou à l'inverse, la vérité doit-elle primer en toutes circonstances et quelles que soient les conséquences existentielles qu'il nous faut supporter ?

*

Il y a un puritanisme de la connaissance à laquelle il faudrait sacrifier plaisir, amitié, succès, notoriété...

La morale rationaliste, le Socratisme, le Kantisme, le Scientisme de Gaston Bachelard posent la véracité et la véridicité comme des impératifs catégoriques et méthodologiques incontournables.

L'utilitariste anglo-saxon ( Jérémie Bentham, John Stuart Mill ), plus tempéré, compassionnel, oblige de proportionner le devoir de vérité au < bien-être > de l'individu et de la société. Le vrai doit céder devant la souffrance que sa manifestation peut occasionner.

Le mystique chrétien, de son côté, définit le salut, la béatitude, par l'adhésion à la < Vérité révélée > dans l'abîme de laquelle il aspire à s'abandonner.

Il existe symétriquement un hédonisme vital qui ne se soucie guère de distinger la vérité de l'erreur ou de l'illusion dès lors que le voluptueux s'épanouit dans la jouissance.

Quant à l'esthète ( J.K. Huysmans, Maurice Barrès ), il cultive le faux et l'artifice en toute connaissance de cause.

Le pragmatisme politique machiavélien enfin s'accommode fort bien du mensonge et de la démagogie.

*

Mais dans l'hypothèse nietzschéenne d'après laquelle le vrai ne serait qu'une fiction utile et la connaissance humaine une < falsification du réel >, le problème s'évanouit, le vivant ne pouvant se développer que dans le mensonge ou l'illusion. Par delà le bien et le mal.

Au grand dam des moralistes de la connaissance...

****

8c. du jugement, de l' opinion et de l' idée

A. 1. Qu' est-ce que juger ? 2. Pour juger faut-il seulement apprendre à raisonner ? 3. N' y a-t-il de liberté que du jugement ? 4. Faut-il fixer des limites à l' esprit critique ? 5. Faut-il être spécialiste d' un domaine pour en juger ?

B. 6. Une idée peut-elle être neuve ? 7. Y a-t-il une force des idées ? 8. Peut-on accéder à la réalité sans passer par l' abstraction ? 9. Apprendre, est-ce seulement s' informer ?

C. 3. 10. Que peut une preuve contre un préjugé ? 11. Y a-t-il de bons préjugés ? 12. La diversité des opinions rend elle vaine la recherche de la vérité ? 13. Toutes les opinions sont-elles tolérables ? 14. L 'opinion a-t-elle nécessairement tort ?

***

A. 1. Qu' est-ce que juger ?

Une conduite mentale. Une attitude existentielle et propositionnelle. Un acte de la pensée.

Une prise de conscience du rapport entre les choses ou les idées suivie d' une assertion par laquelle est posée la vérité de ce rapport.

Le jugement est donc fonction de représentation et de volonté. Il constitue l' unité de la vie intellectuelle ( cf J. Lagneau ).

Alors que l' idée est un jugement condensé, le raisonnement est une suite de jugements.

Le jugement de réalité énonce des existences : je pense donc je suis ; des faits d'expériences : les paysages de reconstitution ont été peints par Félix Vallotton.

Le jugement de valeur est un jugement d' appréciation qui énonce ce que les choses valent aux yeux d' une conscience ou ce qui doit être du point de vue soit de la validité logique, soit du jugement de goût, soit de la morale ; ce raisonnement est absurde ; ce ballet est beau; cet acte est scandaleux.

*

Tels sont les faits envisagés du point de vue des catégories de la psychologie de la connaissance.

Bien que certains de ces concepts fassent problème -ainsi on ne sait pas exactement ce qu' il faut entendre par < sujet > entendu comme support de la pensée ou < volonté > comprise comme source idéale / transcendantale de l' acte - , on voit que le libre esprit ne saurait y déroger.

Sauf à se taire... Attitude élégante mais délicate car suspecte.

Il lui faut donc feindre d' en accréditer l'effectivité, la signification et la valeur.

***

2. Pour juger, faut-il seulement apprendre à raisonner ?

1. Le raisonnement est l' expression développée de la pensée par où elle se réalise dans l' unité des jugements successifs.

C'est un discours, une opération par laquelle ces jugements sont enchaînés en vue d' aboutir à une conclusion qui établit la vérité, la fausseté ou la probabilité des propositions initiales.

Le raisonnement est l' outil de la pensée logique.

Le syllogisme est, quant à lui, déduction médiate et formelle, telle que deux propositions étant posées, les prémisses, une troisième en est tirée, la conclusion, qui y est logiquement impliquée.

Raisonner syllogistiquement, c'est découvrir le moyen terme.

Car le syllogisme suppose une question.

Ainsi : -Madeleine, qui est nonne, est-elle pucelle ?

Toute nonne ( moyen terme ) est pucelle ( grand terme );

or Madeleine ( petit terme ) est nonne,

donc Madeleine est pucelle.

2. Mais la pensée raisonnée ne se réduit pas à la maîtrise de la logique. Elle est aussi d'expérience.

Le jugement est une conduite mentale qui enveloppe un ensemble de capacités psychologiques telles que l' attention au monde, la présence d'esprit, l' intuition sensible, la discrimination perceptive, le doute, l'entendement, l'imagination et enfin la volonté.

Il faut dominer la matière aussi bien que mesurer la mise en forme de son jugement.

Pour bien juger, il faut donc... apprendre à vivre.

***

3. N ' y a-t-il de liberté que du jugement ?

Notre monde vécu est monde mental.

Et l' existence se ramène à la pensée, conscience entendue au sens le plus large :

être affecté ( passions privées, opinions collectives ), être attentif, douter, discriminer, affirmer, nier, sentir, percevoir, imaginer, vouloir...

Le jugement est représentation d' un rapport et assertion posant la vérité, la fausseté ou la probabilité de ce rapport.

Etre libre, c' est juridiquement jouir de libertés et de droits, être autorisé à... ; métaphysiquement, c'est n' être pas contraint ; c'est être soi. Et c'est aussi être maître de soi.

Le mot de liberté désigne enfin l' aptitude à l' autodétermination.

Toute décision supposant choix, doute, délibération, le jugement est accomplissement de cette capacité, actualisation d' une puissance, jeu par où se définit entre autres l' existence de tout homme et notamment celle du 'pataphysicien, l' homme de la feinte, de la < représentation > et de la comédie ; ce joueur au second degré.

< Je pense, je suis > ; je suis à chaque fois que je pense... certes.

Mais < qui > pense ? voilà ( l' irréductible ) question...

Je suis donc liberté en acte à chaque fois que je juge, que je juge ce que je juge et que je juge que je juge...

Quoique néanmoins je n' aie jamais la < connaissance > du référent désigné par le pronom personnel sujet de la proposition et de la représentation.

***

4. Faut-il fixer des limites à l' esprit critique ?

Dans son sens philosophique, l'esprit critique -à distinguer de l'esprit de dénigrement- désigne l'attitude de quiconque n'admet aucune affirmation sans en avoir reconnu préalablement la légitimité.

Il est donc principe d'incrédulité.

Kant a constitué le < criticisme > en analyse du

< pouvoir de la raison en général considérée par rapport à toutes les connaissances auxquelles elles peut s'élever indépendamment de toute expérience >

( Critique de la raison pure, Préface, Edi.1 ).

Le criticisme fait de la critique de la connaissance la condition préalable de l'enquête philosophique.

*

Fixer des limites à l'esprit critique est le rêve du dogmatique, du sectaire, du clerc, de l' homme de parti et de parti pris :

-limiter le vagabondage, le dévergondage intellectuel ; sédentariser la pensée ; contrôler les flux de la rêverie, de l' imagination créatrice, de l' utopie et de la chimère...

-imposer des interdits et des tabous au nom de l' < ordre >, de la < raison pratique >, de la < paix civile >... au nom de la < Société > et de < Dieu >...

Saintes idoles...

-Prescrire, interdire, proscrire ; surveiller et punir... telle est la voie < sacrée >.

S' ils tolèrent au nom du < sérieux > la critique < constructive >, s' ils emploient volontiers l' ironie, ils méprisent cependant le scepticisme, déclaré futile et vain.

Ils condamnent évidemment la pensée dégagée ... d' esprit plus luciférien.

Si toutefois ils en saisissent la portée...

***

5. Faut-il être spécialiste d' un domaine pour en juger ?

La question enveloppe deux interrogations :

-de quoi juge-t-on ? et d' où juge-t-on ?

On ne peut juger que de matières dont on saisit la nature et la valeur. Ce qui suppose des éléments de réflexion, des connaissances.

Faute de quoi on ne sait pas de quoi on juge.

Le spécialiste prétend au monopole du discours légitime. Habilitation, qualification. Il discrédite l'amateur et recuse le dilettante.

Au motif que seul il maîtriserait la totalité du champ d' investigation en question.

Mais juger valablement d' un domaine suppose-t-il qu'on en embrasse la totalité ou qu'on puisse de l'extérieur en critiquer le sens et la portée ?

Ainsi, l' expert est-il le plus apte à juger réflexivement des matières dont il est le spécialiste ?

Virtuosité, érudition, connaissance encyclopédique ne sont souvent que langages privés de métalangage, sans aucune implication réflexive ( recherche des fondements ) ou généalogique ( investigation relative aux sources et à l'origine ).

***

B. 6. Une idée peut-elle être neuve ?

1. Qu' est-ce qu' une idée ?

Une représentation, l'effet d' un effort mental, un terme, le signe d' une classe de particuliers empiriques obtenue par abstraction.

Une généralité empirique qui se forme par l'habitude du fait des similitudes constantes à tous les individus d'une espèce ou d'une classe donnée ( Bergson ).

L'idée est un jugement condensé ( J. Lagneau ).

C 'est aussi l'hypothèse qui provoque l'expérience ( Cl. Bernard ).

2. D' où vient l' idée ?

-De mon expérience interne ; du monde extérieur ; de mon imagination créatrice.

Ainsi je sens par évidence immédiate que je suis ; que je pense ; que mes pensées se succèdent ; que je suis lié à un corps; que je puis vouloir et ceci indéfiniment.

Mais, notait déjà Descartes, je ne sais pas < quel > je suis moi qui suis pourtant certain que je suis...

-L'expérience du monde extérieur suscite d' autre part un flux ininterrompu de représentations que je puis ramener à l' unité de diverses formes conceptuelles pour les constituer en matière de plusieurs sciences.

-Je puis enfin imaginer des êtres fantastiques, des chimères ainsi que des licornes, des constitutions idéales ou encore un ou plusieurs dieux...

Et tous les ouvrages de l' art.

-Quant aux idées spéculatives ( ainsi les < idées > de Platon ), elles sont des concepts de la raison auxquels nul objet qui leur corresponde ne peut être donné dans les sens ( Kant ).

Ainsi les idées de moi-substance, de monde comme totalité des phénomènes, de Dieu.

3.Une idée sera dite neuve :

-si, inédite, inouïe, la relation qu'elle exprime est établie pour la première fois en raison de l'originalité de la pensée, de la sensibilité, de l'intuition, de l'imagination, de l'échelle d'observation de qui la compose.

-à chaque rappel ou réitération ; car elle n' existe qu' à chaque fois où elle se présente à mon attention dans toute son évidence et quand je la figure par un symbole verbal, un signe mathématique ou une image poétique.

Et il faut affirmer que le monde, ce monde, notre monde, n'est à strictement parler qu' un monde d' idées -effets de notre représentation ( cf Berkeley, Schopenhauer ).

Car l' univers vécu est chose mentale ; et nul ne peut sortir de soi, c'est-à-dire de ses idées, de ses représentations ( cf Alfred Jarry ).

-du fait que ce monde représenté peut être renouvelé et enrichi indéfiniment... par l'invention et la création dans tous les domaines où la fonction symbolique est en jeu.

***

7. Y a-t-il une force des idées ?

1. Représentation abstraite et générale, relation conçue, une idée est dite vraie ( exacte ), fausse, probable.

On peut évoquer sa fécondité, sa portée, son efficacité.

< Toute l'initiative expérimentale est dans l'idée, affirme Claude Bernard, car c'est elle qui provoque l'expérience.

La raison ou le raisonnement ne servent qu'à déduire les conséquences de cette idée et à les soumettre à l'expérience.

Une idée anticipée ou hypothèse est donc le point de départ de tout raisonnement expérimental >.

Cette idée " a priori" ou idée "préconçue" -à distinguer du préjugé-, est donc la vie même de l'esprit.

L'Idée de la raison spéculative, l' < Idée transcendantale > est par contre < concept nécessaire de la raison auquel nul objet qui lui correspond ne peut être donné dans les sens > ( Kant, Critique de la raison pure ). Elle est donc inconnaissable ; ainsi les idées de Dieu, d' âme ou de monde, l'univers simplement "pensé" comme totalité des phénomènes.

Ces < Idées > ont néanmoins une valeur heuristique dans la mesure ou elles sucitent la recherche et le progrès des sciences.

2. Mais les idées ont aussi pour caractère de n'être pas seulement des représentations ; elles incitent à l'action.

Elles n'expriment pas seulement un discernement, elles enveloppent une préférence ; toute force psychique est vouloir ( cf Alfred Fouillée et son concept d' "idée-force" ).

3. Quelles sont en effet les forces qui meuvent les hommes ?

Les intérêts, les passions et... les idées.

Les mobiles et les motifs de l' action sont toujours plus ou moins représentés.

Or il s'agit là d'entités mentales, d' idées.

En conséquence, et quelle que soit leur portée, ce sont bien les idées qui mènent et gouvernent le monde.

Spontanées ou réfléchies, individuelles ou collectives, rationnelles ou de simple opinion, mythiques, utopiques ou fantastiques, véritables < nourritures psychiques > ( R. Ruyer ), elles convainquent, séduisent, alarment, intoxiquent...

Et si l'humanité peut changer de vision, il semble qu'elle ne puisse se passer de vision.

***

8. Peut-on accéder à la réalité sans passer par l' abstraction ?

Le < réel > est réel... représenté, conçu ou imaginé.

En tant que tel, en soi, il nous est extérieur, étranger.

Et notre propre corps même, cette réalité la plus proche, n'existe pour nous que parce qu' il est ressenti, senti, exploré, imaginé, figuré, conceptualisé.

D'où les trois approches classiques :

< Je suis un corps > ( Lucrèce, matérialisme ), < j' habite un corps > ( Merleau-Ponty, phénoménologie ), < j'ai un corps > ( Descartes, dualisme spiritualiste ) .

Notre connaissance est connaissance médiate et la chose, toute chose, sont extérieures à la représentation que nous en avons.

Irréductiblement.

L'effusion même n'est pas fusion.

Ceci vaut pour l' amant, le poète surréaliste, le drogué, le prophète inspiré ... quoi qu'ils en aient...

L' expérience < mystique > qui prétend dépasser le concept et l'image -afin de saisir le "réel" par le vide des conditionnalités et l'intuition pure ( A. Huxley, Les portes de la perception )-, ne serait-elle qu' un leurre ?

***

9. Apprendre, est-ce seulement s' informer ?

1. Apprendre, c' est comprendre afin d'assimiler.

C'est une conduite d'acquisition ( marche, propreté, savoir-faire, métier... ).

C' est saisir les relations entre les choses par les idées.

Ce qui suppose, au-delà du réflexe conditionnel ( dressage ), le comportement intelligent ( effort mental, attention, représentation, habitude, mémoire, figuration et symbolisation, abstraction, groupements, sériations ( cf Piaget ).

Apprendre, c'est donner forme, tout autant que recevoir, s' informer.

C'est dépasser le donné de l'information.

C'est douter, discriminer, analyser, apprécier. C 'est juger.

2. Apprendre, c'est donc comprendre les limites de l'information / déformation, en dégager les sources, en soupçonner les prétentions et les faux-semblants, voire s' en jouer.

***

C. 3. 10. Que peut une preuve contre un préjugé ?

1. Un préjugé est un assentiment donné à une proposition sans les preuves.

Une opinion admise avec l' illusion d' un jugement préalable réfléchi.

La généralisation de l' expérience personnelle, l' humeur et la rumeur, l'opinion, constituent son prétendu fondement alors qu'elles n'en constituent que l'origine.

Consensuel, le préjugé sécurise et permet l' intégration au groupe, à la communauté ( cf Herder ).

Telle est sa fonction.

Et il est légitime de se demander si la < bêtise > au sens de G. Flaubert, ne serait pas le ciment "spirituel" et habituel des communautés ( ethniques, politiques, religieuses et autres.. )

2. La preuve est l' épreuve, la vérification d' une hypothèse.

S' agissant d' un préjugé, la preuve peut en montrer la vanité mais il n' est pas en son pouvoir de le dissiper.

La logique propre au jugement de connaissance est distincte de la logique affective.

La preuve peut obliger l' intelligence à admettre par démonstration ou vérification la vérité, l'exactitude d'une thèse ; elle ne peut contraindre les passions à se rendre à l' autorité de ses raisons.

Et le pédagogisme rationaliste est illusoire car la raison est ici impuissante et vaine ( cf Hume ).

D' où sa frustration, son dépit, son harcèlement, sa hargne persécutrice.

***

11. Y a-t-il de bons préjugés ?

1. Substituant la canonique à la dialectique ( Platon), la connaissance des choses sensibles à la spéculation relative aux Idées, Epicure analyse la valeur de la prénotion ( prolepsis ), anticipation ( catalepsis ), opinion juste, ou conception générale, effet de répétition et souvenir d'expériences passées.

Ainsi, prononcer le terme < homme >, c'est penser immédiatement à son image, en vertu de l'anticipation, qui provient des sensations passées et extérieures.

Le préjugé, au sens de prénotion, est donc, dans ce contexte, source de la connaisance.

2. Plus généralement un < bon > préjugé est un préjugé utile.

A noter que la plupart des convictions ne sont en fait que de simples préjugés, opinions non critiques et non réfléchies par qui les exprime.

-L'efficacité, mais non la vérité, constitue sa valeur de référence.

En ce sens, les préjugés qui maintiennent la sécurité d' esprit, le confort intellectuel, l' ordre moral, la paix des familles et des nations, la cohérence des groupes et le bonheur des troupeaux appelés < communautés > sont assurément de "bons" préjugés...

Voir Herder, Une autre philosophie de l'histoire ....

Et enfermer autrui dans le piège et le labyrinthe du "bon préjugé ", n'est-ce pas la finalité avouée de ... toute "éducation bien comprise " ?...

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12. La diversité des opinions rend elle vaine la recherche de la vérité ?

1. L' opinion est une croyance ou une prise de position allant de la simple impression à la ferme affirmation et sans examen critique.

L' opinion publique est la pensée sociale dominante sur les questions politiques, économiques, sociales, religieuses, éthiques, philosophiques, etc.

2. La vérité ne concerne que les jugements de connaissance.

La preuve réalise le consensus par la démonstration et la vérification, par la production des faits.

Consensus contourné cependant par l' ignorance, l' illusion, la mauvaise foi ou encore la sottise.

3. Dans le domaine de la connaissance, la vérité est, après examen, destruction des opinions.

Et il n' est rien de plus exclusif et de plus intolérant que la proposition vraie.

Dans les domaines axiologiques relevant du plausible, la vérité est impossible à établir.

Il n' y a pas de vérité dans le monde de la politique, du droit, en morale, en religion, en art, en philosophie, en économie.

Il n' y a que des préférences, des imaginations et des émotions, des goûts et des aversions.

On n'y rencontre ni démonstration, ni vérification mais uniquement des stipulations et / ou la cohérence des argumentations.

C'est donc perdre son temps que de prétendre fonder ou disqualifier en vérité une opinion.

***

13. Toutes les opinions sont-elles tolérables ?

Tolérer désigne étymologiquement une vertu : la capacité à endurer.

1. Au sens convenu la tolérance consiste :

-à laisser à chacun la possibilité d' exprimer des opinions qu' on ne partage pas ;

-à ne pas défendre ses opinions par la violence ;

-à soustraire la prétention à la vérité du débat idéologique portant sur des matières politiques, éthiques, juridiques, économiques, religieuses...

2. Toutefois le jugement de connaissance n'admet pas la tolérance.

Il corrige les erreurs.

Cependant que le jugement de valeur concerne tous les autres domaines axiologiques dominés par la relativité et l' équivalence des opinions dans les débats où... seules la force, l'autorité ou le nombre peuvent trancher et tranchent effectivement.

Au grand dam des chantres de la tolérance...

***

14. L'opinion a-t-elle nécessairement tort ?

L'opinion, prise de position par le sujet allant de l'impression à la ferme affirmation, est habituellement définie comme la manifestation d'une croyance non soumise à un examen critique effectif, comme le < fait de tenir quelque chose pour vrai, avec la conscience d'une insuffisance subjective aussi bien qu'objective de ce jugement > ( Kant, Logique ).

Est-il de sa nature de ne pouvoir échapper au reproche de n'être pas fondée ou de ne l'être qu' insuffisamment ?

D' avoir la "raison" contre soi ?

Fait-elle injure à la vérité ?

1. Dans l'hypothèse où elle serait prétention de connaissance alors qu'elle n'est que simple conjecture ou imprécise approximation, elle fait l'unanimité contre elle ( Platon, Descartes, Spinoza, Malebranche, Kant, Bachelard, Alain... ) :

-elle est soumise à l'étroitesse de la sensibilité humaine ( Malebranche, Recherche de la vérité ).

-elle est la proie irréfléchie des < puissances trompeuses > de l'imagination incontrôlée et de l' illusion ( Pascal, Pensées ).

-elle est le véhicule précritique des rumeurs ( Montaigne, Essais ).

-elle définit son objet d'une manière non pertinente, ne raisonne que sur des cas particuliers et ses inductions sont hasardeuses ( John Stuart Mill, Logique ).

- connaissance " du premier genre " ( Spinoza, Court Traité ), "connaissance errante" ( Alain, Eléments de philosophie ), elle est extérieure à la preuve.

Ainsi constitue-t-elle un "obstacle épistémologique" ( Bachelard, Rationalisme appliqué ) à la connaissance < rationnelle >.

-quant à < l'opinion droite > définie par Platon dans le Ménon, elle n'est qu'une façon de se tenir irrationnellement, comme par hasard ou par simple habileté, dans la vérité.

2. Dans le domaine de la vie pratique, étrangère à la nécessité logique, au raisonnement démonstratif, là où règne la contingence, l'urgence et l 'esprit d'a-propos, sa valeur pragmatique d'adaptation est par contre reconnue comme un inévitable pis aller mais aussi comme un atout ( probabilité du < sens commun > selon Aristote, Ethique à Nicomaque, < Morale provisoire > de Descartes, Discours de la méthode... ).

3. Dans le domaine spéculatif, monde des idéologies confessionnelles ou politiques, l'opinion, invérifiable par l' expérience -et donc par là même irréfutable-, règne sans partage...

La rhétorique se substitue à la logique.

Il en est de même des disputes de pure dialectique où elle prospère, alimentant les interminables querelles des métaphysiciens ( cf Kant, Critique de la raison pure ).

Ainsi :

< Le monde a-t-il ou non un commencement dans le temps et des limites dans l'espace ? >

4. Dans la sphère publique enfin, elle fonde paradoxalement la démocratie représentative et participative -notamment par la pratique du débat- avec la caution idéaliste et post-kantienne de < l'éthique communicationnelle > ( cf Habermas... ).

C' est ainsi que règne, toute puissante, < l'opinion publique > idole fétichisée, qui, à défaut de présenter des raisons, a, de fait... toujours raison.

Alors que certains, résolument réfractaires, n' y voient que le despotisme des "majorités "...

***

15. Toute vérité est-elle démontrable ?

Démontrer, c'est montrer, faire voir.

La démonstration suppose la vérité déjà connue au point de vue psychologique mais non reconnue comme vérité au point de vue logique.

Démontrer, en logique formelle, c'est passer de propositions admises à une proposition qui en résulte nécessairement.

Démonstration est synonyme de déduction.

En arithmétique, en géométrie et en analyse, c'est construire un raisonnement qui procède par substitution de grandeurs égales ou équivalentes.

*

Pourquoi démontre-t-on ?

Pour stabiliser l'esprit. Pour mettre fin au doute.

*

1. La < vérité > est un terme de logique, un terme de métalangage.

On parlera de vérité d'une proposition à propos de sa cohérence ou de sa relation à un état de choses, un donné.

Une proposition est déclarée vraie -c'est-à-dire s'impose à l'assentiment-, au terme :

-d'un procès de démonstration : vérité formelle, établie au sein des systèmes hypothético-déductifs, parmi lesquels les mathématiques et leurs théorèmes.

Un langage formel comprend un vocabulaire de base formé des termes à partir desquels seront constitués les autres par définition; des règles de formation qui permettent de combiner ces termes de façon à constituer des énoncés autorisés (propositions); des règles de transformation qui permettent de tirer de certaines propositions de nouvelles propositions équivalentes ( cf Tarski / Hilbert ).

-d'un procès de vérification, dans le domaine des sciences de la nature, à savoir :

a) d'une conjecture relative à un évènement, à un objet physique, un comportement ;

( Les sciences du réel, à la différence des systèmes formels, sont constituées de propositions dotées de contenu.

Certains de leurs termes sont placés en correspondance directement ou indirectement avec un donné distinct d'eux, objet physique, événement, comportement...

Les propositions où ces termes interviennent ont pour but de les décrire, de les expliquer ou de les prédire d'après des règles sémantiques qui constituent la définition empirique desdits termes )

b) d'une loi, relative à une classe de phénomènes étudiés dans des circonstances bien déterminées ;

c) d'une théorie, dans le contexte d'un effort de synthèse explicative embrassant l'ensemble d'une question.

-d'un procès d'instruction, dans le cadre d'une enquête judiciaire, par production et / ou reconstitution des faits sur la base d' indices et du relevé critique des témoignages.

2. Au sens strict, seules les propositions de la première espèce -les vérités de définition- peuvent être dites < démontrables >.

L'un des ressorts de la preuve -ce qui engage l'assentiment- est donc la < démonstration >, c'est-à-dire la déduction formelle qui consiste à passer de propositions admises à une proposition qui en résulte nécesairement.

< Preuve est un terme du langage courant et il évoque un contexte psychologique et social : la preuve s'attaque à un doute et à une objection réelle ; elle a pour objet de faire partager une conviction.

Démonstration est un terme du vocabulaire scientifique, et il évoque le processus de la pensée hypothético-déductive, qui cherche à savoir, non pas ce qui est, mais ce qui serait si certaines conditions qui constituent les données du problème se trouvaient réalisées.

De plus si toutes les démonstrations peuvent être appelées preuves, toutes les preuves ne constituent pas des démonstrations.

Dans certains cas, pour prouver, on se contente de produire un fait qui met fin au doute : nous avons là une preuve qui n'est pas une démonstration > Paul Foulquié, Traité élémentaire de philosophie.

3. Des < vérités non démontrables > seraient des énoncés ou des propositions déclarées < vraies > bien que ne relevant pas de la rationalité logique, expérimentale ou argumentative.

Ainsi évoque-t-on parfois les < vérités de la foi >, les croyances, les < vérités du coeur >, les affects, ou encore les < convictions >.

-les < vérités de la foi > sont les illuminations mystiques ou les dogmes religieux stipulés indiscutables par les prêtres.

Ainsi la < vision en Dieu >, la < béatitude > ou encore le dogme de < la Trinité >...

Elles ne relèvent ni de la démonstration ni de la vérification ; elles traduisent l'expérience effusionnelle d'un < mystère incompréhensible >, parascientifique, un au-delà / en-deça de la raison.

Un dogme ne se démontre pas, il se pose. Il n'a d'autre justification, d'autre fondement que celle de l'autorité qui l'a posé et imposé.

La valeur d'objectivité des < vérités de la foi > est récusée par la science dont elles débordent le langage intersubjectif.

-les < vérités de coeur > sont les données immédiates de l'affectivité, les émotions, les passions et les sentiments.

Irrationnelles, elles s'imposent au sujet qui les éprouve dans un climat d'évidence pour lui-même incontestable.

-les < convictions > sont le plus souvent de simples opinions renforcées par l'habitude présentant une apparence de plausibilité aux yeux de qui les partage -sans véritable examen critique.

4. Ce n'est pourtant que par un abus de langage que des expériences aussi distinctes de la vérité rationnelle sont ramenées à l'unité d'un concept commun.

Peut-on en effet donner des opinions, des émotions, des dogmes ou des visions pour des évidences dont la valeur de vérité serait assurée ?

Alors qu'il s'agit d'expériences privées dont il est impossible objectivement -indépendamment de la sincérité et de la bonne foi de celui qui les allègue- de définir la validité.

5. Il convient donc de distinguer les domaines respectifs du logique, du psychologique, du rhétorique et du spéculatif.

Et de constater que l' < évidence >, concept obscur, est moins un critère logique de < vérité > qu'un indice psychologique de < certitude >.

( Sur ce point, cf l'opposition de Leibniz à Descartes ).

La < vérité >, attribut qualifiant la proposition démontrable et/ou démontrée, énoncé logico-mathématique, n'est donc ni < réalité >, ni < émotion >, ni < dogme >, ni < opinion >, ni < Vision >.

Etablie, elle est un effet de symbolisation et d'un calcul, d'une < fiction rationnelle >.

****

8d. de l'interprétation

 Interpréter, expliquer, comprendre...

Notions unies en série par un même désir : la recherche de < l'intelligibilité >.

Un texte, un propos, une attitude, un rêve, un signe, une succession de phénomènes naturels, d'événements insolites...

Il s'agit de réduire l'absurde, d'éclaircir l'équivocité, de conquérir le sens.

1. < Expliquer >, c'est connaître les lois de coexistence ou de succession des phénomènes, leur < comment > ( d'après l'école empiriste ) ou déterminer les causes des phénomènes, leur raison suffisante, leur < pourquoi > ( d'après l'école rationaliste ).

Les sciences explicatives sont les sciences de la nature qui ont pour objet les êtres et les relations n'exprimant ni intention ni signification : la formation d'une étoile, la pesanteur, la dérive des continents, une éruption volcanique, la disparition catastrophique d'une espèce, l'érosion éolienne, l'émergence de l'homme, une grippe...

2. < Comprendre >, c'est par contre relever des significations intentionnelles.

C'est prétendre saisir le sens vrai, conforme à l'intention première.

La compréhension est fondée sur les idées de dessein, de fin, de projet ( cf Dilthey ). Elle concerne plus proprement le monde des relations et des sciences humaines.

-Comprendre serait "l'autre face de l'action "( cf Max Scheler, Hanna Arendt, H.G. Gadamer,Vérité et méthode, Paul Ricoeur ).

La "compréhension" de l'objet d'étude -conduite humaine ou Ecriture sainte-, précéderait (cercle herméneutique) l'investigation historique et philosophique. Elle nécessiterait des capacités d'analyse mais aussi un "coeur intelligent"...

-Avant d'être un concept psychologique puis méthodologique, la < compréhension > est une notion théologique spiritualiste, voire mystique, issue de la tradition religieuse chrétienne.

Notion prise à saint Augustin à propos du problème de l'intuition des " vérités éternelles ": < il faut comprendre pour croire et croire pour comprendre >.

Ainsi l'homme ne serait pas maître du s/ Sens dont il dépend ; sa tâche serait de tenter d'élucider ce s/Sens...

Mais d'où provient cette mystérieuse faculté de compréhension ? serait-ce un don ? un talent, une disposition naturelle ? un effet de la grâce efficace ?...

3. < Interpréter >, c'est < dévoiler le sens de... > , c'est < donner un sens à... >, expliquer, commenter, traduire, jouer, incarner un personnage, une oeuvre musicale.

3.1. Le passage de la compréhension à l'interprétation est fonction de < l'équivocité > et de < l'ambiguité > de l'objet à expliquer.

< Ambigu > se dit de la proposition amphibologique ; celle qui suscite l'incertitude en raison de sa construction ou du choix de certains mots :

les magistrats jugent les enfants coupables ( les enfants qui sont coupables ou que les enfants sont coupables ? ).

< Equivoque > se dit de toute expression qui possède ou semble recéler deux sens également valables et dont en conséquence la signification n'est pas certaine ou fixée.

Ainsi le < chien > signifie à la fois l'animal et la constellation.

Un mot, un sourire, un geste peuvent traduire l'accord ou la malice.

L'interprétation s'efforce de clarifier ces significations à la fois intentionnelles et embrouillées.

L'équivocité appelle donc l'interprétation de quiconque ne se satisfait pas de l'obscurité ou de la confusion.

Cependant l'équivocité peut-elle toujours être dépassée ?

Un poème, par exemple, doit conserver quelque ambiguité ; faute de quoi il n'est que message, banal vecteur d'informations.

Il est entrelacement d'images.

L' < image > -au point de vue rhétorique- désigne une classe de procédés où un objet est représenté par un autre objet qui rend le premier plus facile à saisir.

L'image peut être une comparaison ( rapprochement des deux objets ), une métaphore ( fusion des deux termes de la comparaison ).

Développée, elle devient symbole, allégorie, apologue, parabole...

1. Les Symbolistes suggèrent moins en conservant une certaine logique de la pensée qu'en utilisant le mot pour ce qu'il enveloppe de latences, en l'harmonisant avec d'autres mots afin de créer une symphonie d'évocations à résonances multipes ( Mallarmé, Rimbaud ).

2. Les Surréalistes selon Aragon ( Le Paysan de Paris ) méprisent le monde insatisfaisant de la raison et lui substituent celui, plus réel, de l'inconscient d'où l'image -entendue dans sa signification seconde comme sentiment du concret par l'évocation de la couleur, de la forme, du mouvement etc.-, jaillit.

Plus généralement ambiguïté et équivocité, espèces de la polysémie, ne sont-elles pas des attributs propres au < sens > ?

*

On identifie habituellement le sens -effet d'une conduite d'orientation- avec tout ce qu'enveloppe le langage :

-l'indication ou la désignation (rapport de la proposition avec l'état de chose extérieur (cf la référence selon G. Frege);

-la manifestation (relation de la proposition avec le sujet qui l'exprime);

-la signification (rapport des moyens d'expression avec les concepts généraux);

- < l'exprimé pur >, irréductible aux autres dimensions de la proposition ( selon Deleuze, Logique du sens ) et générateur d'équivocité.

3.2. L'interprétation n'est-elle pas elle-même source d'équivocité ?

-Maladroite, elle peut n'être que leurre ; du faux sens au non sens, par le contresens.

-Désir de comprendre, elle peut devenir obstacle, écran à la compréhension.

Projection de significations réductrices, elle finit par recouvrir l'objet à interpréter.

-D'un autre côté, l'interprétation est toujours plurielle. Elle n'est jamais décodage élémentaire d'un message.

*

L'interprétation serait le propre de < l'animal interprétant > ( Hans Georg Gadamer, Vérité et méthode ).

Elle aurait une portée ontologique, la compréhension étant l'attitude propre à l'existant.

Nous appartiendrions à nos préjugés et au langage comme à une réalité qui nous précède et nous strie.

Et qui orienterait l'exercice du jugement.

Héritiers, nous serions marqués par ces structures, par ces traditions.

En conséquence de quoi la tâche première du philosophe serait moins de se défaire de ses préjugés qu'à les approfondir.

La vérité relèverait tout autant d'une entreprise herméneutique que de la recherche scientifique.

4. La notion de sens, quant à elle, fait problème. Elle connote une dimension d'< intention >.

-Un vol d' oiseaux a-t-il vraiment une signification à la manière d'un texte signifiant ? Conjecture de l'augure...

-Un rêve est-il réellement interprétable ? ou n'est-il qu'occasion, pretexte, pour une grammaire interprétative réductrice, par exemple freudienne ou religieuse, une clef des songes, d' affirmer sa pertinence ?

D'où le problème : quel est alors le critère du recours justifié à l'interprétation ?

Qu'est-ce qui relève de cette technique ou n'en relève pas ?

5. Car si interpréter c'est dégager un sens, c'est aussi donner un sens.

L'interprétation est en effet toujours plus ou moins anticipation et invention.

Ainsi la < traduction > est recherche d' équivalences pertinentes mais aussi stratégie de débordement des difficultés à produire ces équivalences.

-< Traduire, trahir >, dit l'adage...

Une partition musicale, un texte dramatique s'enrichissent et / ou s'appauvrissent des interprétations des acteurs et des partis pris de la mise en scène, de la tradition et des rénovateurs, des commentaires des critiques, de la réception du public.

*

Le s/Sens préexiste-t-il à l'interprétation à la manière d'une < chose cachée > à < découvrir > ?

Ou se construit-il indéfiniment dans un processus de reprises variées -à la manière d'un thème nourri de ses broderies et de ses variations ?

Répondre positivement ne revient-il pas à le constituer en chose-en-soi, en idole en fétiche ?

Sur l'herméneutique et l'exègèse :

Chez les oracles ( porte 76 ). Spinoza, Traité des Autorités théologiques et politiques.

juin 2004.

 

Le droit, la justice

 

  

Leçons sur le Code de Justinien,

Cino de Pistoia. Bologne

(Lyon, B.m., ms. 0374, f. 001, 374)

 *

1. Dans quel but les hommes se donnent-ils des lois ? Aristote : le juste commun et le juste particulier. 2. Pourquoi écrit-on les lois ? 3. Le droit peut-il garantir la liberté ? 4. La punition est-elle la forme légale de la vengeance ? 5. Faut-il parfois désobéir aux lois ? Peut-on en appeler à la conscience contre la loi ? 6. Est-ce la même chose de faire respecter le droit par la force et fonder le droit sur la force ? 7. Peut-on discerner dans les changements du droit un progrès vers la justice ? 8 . Que pensez-vous de l'adage : < Que la justice s'accomplisse, le monde dût-il s'effondrer ? ( Fiat Justitia, pereat mundus ). 9. Qu'est-ce qu'un homme juste ?

Pascal et le fondement ontologique de l'injustice : l'attachement ( La morale et la doctrine, Pensées, 471-396 ).

Pascal : Texte. La Justice et la raison des effets.

10. Justice des Anciens et des Modernes ( Homère et Kant ).

**

1. Dans quel but les hommes se donnent-ils les lois ?

1. Les hommes se donnent ou, plus fréquemment... reçoivent les lois.

Des princes, des prêtres, des philosophes, des juristes, de la coutume...

La < loi > positive est une règle impérative associée à un pouvoir de contrainte.

Elle est prescrite par une autorité souveraine dans une société donnée.

2. La loi < naturelle > est présentée comme < inhérente à la nature des choses >.

Elle est censée exprimer un < ordre transcendant > : l' ordre de l'être, la nature du cosmos, l'harmonie inscrite dans le monde ( cf le Socrate du Gorgias de Platon ; Aristote, Ethique à Nicomaque, 5, 10. Rhétorique, 1.13 ; Démosthène, second Aristogiton ; le < Logos > de la philosophie stoïcienne, source du cosmopolitisme juridique, Cicéron ).

Ou avoir été donnée aux hommes par une autorité divine :

-le < Dieu > mosaïque ;

- le < Dieu > chrétien ( droit canon ) source surnaturelle de la doctrine du < droit naturel > et de l'universalisme juridique ( Grotius, Locke, Pufendorf... ).

Dans cette perspective, la < Justice > est norme du droit.

Et la transgression de la loi apparaît alors plus ou moins comme un... sacrilège.

Ainsi :

< Il existe une loi vraie, c'est la droite raison, conforme à la nature, répandue dans tous les êtres, toujours d'accord avec elle-même, non sujette à périr, qui nous appelle impérieusement à remplir notre fonction, nous interdit la fraude ou nous en détourne... Cette loi n'est pas autre à Athènes, autre à Rome, autre aujourd'hui, autre demain, c'est une seule et même loi éternelle et immuable, qui régit toutes les nations ; et en tout temps, il y a pour l'enseigner et la prescrire à tous un dieu unique : conception, délibération, mise en vigueur de la loi lui appartiennent également... > Cicéron, De la république, 3, 22.

La loi naturelle est estimée antérieure et supérieure en droit et dignité à la loi positive établie par les hommes :

< Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possible >, écrit Montesquieu, Esprit des lois, 1.1.

3. Or, paradoxe ou équivoque sémantique propre à l'idée de < nature > et origine de bien des confusions, le < droit naturel > n' est pas, d'après les philosophes spiritualites et idéalistes, un droit existant < naturellement >, ou empiriquement, puisqu'il est évident que l'expérience ne traduit habituellement que... l'ordinaire des rapports de force !

Evidence relevée notamment par Spinoza, Traité théologico-politique.

( Contrairement au lieu commun de la sophistique, aux thèses soutenues par Antiphon et par Lycophron, Politique, 3. 9, ou attribuées à Thrasymaque et à Calliclès dans Platon, République1 / Gorgias, pour lesquels les prescriptions de la loi positive sont contraires à la justice naturelle, basée sur la force. Dans cette perspective l'injustice est effectivement la loi de la nature, et la justice le résultat d'un contrat passé entre les hommes ).

Il est pourtant défini par les auteurs chrétiens spiritualistes ( Bossuet ) et l'idéalisme philosophique ( Kant, Hegel... ) comme la < vraie nature > du droit .

Ce n'est pas en effet la < nature > mais < la raison > qui, selon cette tradition, institue le droit et la loi.

Le < droit naturel > ou droit idéal, droit... en Idée, en tant qu'il est conforme à l'autonomie et au respect de la Personne, est stipulé par ces philosophes seul < fondement rationnel > du droit :

< ... Qu'est-ce que le droit ? seule la raison peut répondre, car elle est l'unique fondement de toute législation possible... Le droit est l'ensemble des conditions sous lesquelles la libre faculté d'agir de chacun peut s'accorder avec la libre faculté d'agir des autres, conformément à une loi universelle de liberté. > ( Kant, Doctrine du droit )

La < raison > est ainsi censée corriger la < nature > au nom de la < vraie > nature qui n'est autre que... la < raison >.

Et c'est au nom de ce < droit naturel / rationnel > que sont contestés les < excès > du droit positif et les carences des différents systèmes juridiques institués dans les diverses sociétés.

*

4. Dans quel but les hommes se donnent-ils des lois ?

La loi < positive > est :

a) prétention à corriger la spontanéité, la brutalité naturelle, à empêcher les rapports de force interindividuels, la violence.

Elle protège les contrats, règle et garantit les échanges, sanctionne les abus, répare les dommages et les torts.

b) formalisation factuelle de la coutume, ajustement des codes aux moeurs ; elle suit alors l'évolution des us, des pratiques et des goûts ; elle contribue à l'ordre et à la paix sociale.

c) effet de la production par les juristes, à la demande du corps social ( ou à leur instigation, pour paraître, pour affirmer leur propre prééminence... ), de textes, de constitutions, de chartes, de règlements...

d) règle imposée par telle individualité ou tel groupe afin d'asseoir son pouvoir sur la Cité, l'Urbs, la Commune, la Société civile, la Communauté internationale...

3. Substitution de < l'état du droit > à la violence afin de < corriger la nature >, clarification de ce qui est permis et de ce qui est défendu, adaptation du droit au fait, sanction d'un rapport de forces ou simple caprice établissant des autorisations, des interdits et des contraintes, tels sont les buts ordinaires pour lesquels les hommes se donnent ou reçoivent les lois.

Sans oublier la licence que donne à certains la < loi > pour exercer légitimement leur malveillance, harceler et persécuter en toute légalité...

*

N.B. Sur une fiction utile : On remarquera le rôle normatif joué ici par le concept si équivoque et si problématique de < nature >.

**

Note. Aristote, le juste commun ( koinos ) et le juste particulier ( idios ).

1. Ethique à Nicomaque, 5.10.

< La justice naturelle elle-même est de deux espèces, l'une naturelle et l'autre légale. Est naturelle celle qui a partout la même force et ne dépend pas de telle ou telle opinion ; légale, celle qui à l'origine peut-être indifféremment ceci ou cela, mais qui, une fois établie, s'impose : par exemple, que la rançon d'un prisonnier est d'une mine, ou qu'on sacrifie une chèvre et non deux moutons, et en outre toutes les dispositions législatives portant sur des cas particuliers, comme par exemple le sacrifice en l'honneur de Brasidas et les prescriptions prises sous forme de décrets.

Certains sont d'avis que toutes les prescriptions juridiques appartiennent à cette dernière catégorie, parce que, disent-ils, ce qui est naturel est immuable et a partout la même force ( comme c'est le cas pour le feu qui brûle également ici et en Perse ), tandis que le droit est visiblement sujet à variations. Mais dire que le droit est essentiellement variable n'est pas exact d'une façon absolue, mais seulement en un sens déterminé. Certes, chez les dieux, pareille assertion n'est peut-être pas vraie du tout ; dans notre monde du moins, bien qu'il existe aussi une certaine justice naturelle, tout dans ce domaine est cependant passible de changement ; néanmoins on peut distinguer ce qui est naturel et ce qui n'est pas naturel. Et parmi les choses qui ont la possibilité d'être autrement qu'elles ne sont, il est facile de voir quelles sortes de choses sont naturelles et quelles sont celles qui ne le sont pas mais reposent sur la loi et la convention, tout en étant les unes et les autres sujettes au changement. Et dans les autres domaines, la même distinction s'appliquera : par exemple, bien que par nature la main droite soit supérieure à la main gauche, il est cependant toujours possible de se rendre ambidextre. Et parmi les règles de droit, celles qui dépendent de la convention et de l'utilité sont semblables aux unités de mesure : en effet, les mesures de capacité pour le vin et le blé ne sont pas partout égales, mais sont plus grandes là ou l'on achète, et plus petites là où l'on vend.

Pareillement les règles du droit qui ne sont pas fondées sur la nature mais sur la volonté de l'homme, ne sont pas partout les mêmes, puisque la forme du gouvernement elle-même ne l'est pas, alors que cependant il n'y a qu'une seule forme de gouvernement qui soit partout naturellement la meilleure. >

2. Rhétorique, 1, 13, 2.

< ... La loi particulière est celle que chaque collection d'hommes détermine par rapport à ses membres, et ces sortes de loi se divisent en : loi non écrite et loi écrite. La loi commune est celle qui existe conformément à la nature. En effet, il y a un juste et un injuste, communs de par la nature, que tout le monde reconnaît par une espèce de divination, lors même qu'il n'y a aucune communication, ni convention mutuelle.

C'est ainsi que l'on voit l'Antigone de Sophocle déclarer qu'il est juste d'ensevelir Polynice, dont l'inhumation a été interdite, alléguant que cette inhumation est juste, comme étant conforme à la nature.

Ce devoir ne date pas d'aujourd'hui ni d'hier, mais il est en vigueur de toute éternité, et personne ne sait d'où il vient.

Sophocle, Antigone, v.450.

Pareillement Empédocle, dans les vers suivants, s'explique sur ce point qu'il ne faut pas tuer l' être animé ; car ce meurtre ne peut-être juste pour certains et injuste pour certains autres.

Mais cette loi générale s'étend partout le vaste éther et aussi par la terre immense.

De même Alcidamas dans son discours Messénien >.

***

2. pourquoi écrit-on les lois ?

1.

Reçue des dieux ( cf les Tragiques grecs ) ou de Dieu ( cf tradition abrahamique des trois religions du Livre ), expression de l'ordre du monde ( Sophocle, Platon, Aristote, Démosthène, Cicéron ), la < Loi naturelle > est ressentie comme manifestation du < sacré >.

On l'inscrit sur les parchemins, on la grave dans la pierre, on la porte, on l'adore...

L'Epiphanie de la < Parole > amène les hommes au fétichisme du < Texte >.

Code Hammourabi, Tables mosaïques, Lois vénérées par le Socrate du Criton en sa célèbre platonicienne prosopopée...

Et jusqu'au frisson mystique :

< Le ciel étoilé au dessus de ma tête et la loi morale dans mon coeur >, épitaphe inscrite sur la tombe de Kant...

2.

La loi positive, établie par les hommes qui édictent le < juste > et l' < injuste >, est loi écrite.

-Pour des raisons de commodité pratique, afin de permettre à l'occasion des jugements de justice une référence indiscutable dégagée de l'arbitraire des interprétations contingentes.

-Pour susciter la déférence, le respect, voire la crainte... de quiconque ne se satisfait pas de règles dont l'origine peut sembler arbitraire, qui peuvent paraître dénuées de fondement et qui, pour ce motif, peuvent être et sont effectivement contestées.

Alors qu'à l'opposé, il en est d'autres pour lesquels le < Code > vaut comme une bible...

3.

L'agnostique, le sceptique relèvent les difficultés soulevées par la théorie du < droit naturel > et la fragilité de la loi positive.

-La < loi naturelle > -stipulation théologique à prétention universelle ( saint Paul, Thomas d'Aquin )- est tirée de textes dont le sens, la valeur et la portée sont soumis à interprétation, sujets à polémique et donc à caution ( cf les problèmes soulevés par l'exégèse critique de la Bible ).

-L'< ordre du monde >, l'< harmonie du Cosmos > ( Platon, Cicéron ) et la nécessité de l'intégration de l'homme dans la cité comprise comme image de cette harmonie ne sont que de pures spéculations.

-Parce qu'elles sont conventionnelles, changeantes, diverses et mutables, relatives à l'époque, aux circonstances et au sentiment de la vie de ceux qui les établissent, il n'existe pas de critères objectifs, de métalangage incontestable permettant de justifier les lois positives.

L'< ordre juridique > ( cf Kelsen, Doctrine pure du droit ), c'est-à-dire la < hiérarchie des normes > - principes, lois, décrets, et autres règlements- est, de fait, dépourvu de fondement.

Incontournable puisque nécessaire à la bonne marche des sociétés, il est malgré tout... injustifiable.

C'est là le talon d'Achille du < positivisme juridique > pourtant si soucieux de < scientificité > et soutenu par la plupart des juristes.

Les lois ne sont de fait que des < ordres de contrainte >.

Elles sont écrites dans le but de renforcer l'ordre et le conformisme social, de décourager la désobéissance civile... la sécurité du citoyen étant assurée, ainsi que l'affirmait Montesquieu, par la < bonté des lois criminelles > ( Esprit des lois, 12, 2 ).

*

Mais au sens propre, il n'y a pas de < phénomènes juridiques >, il n'y a qu'une < interprétation juridique des phénomènes > ( Nietzsche ) dont la force est la seule caution, la crédulité et la crainte des prétendus "sujets de droit" les conditions de réception.

Quoiqu'en pensent les prêtres, la plupart des philosophes, des magistrats et des juristes...

Les hommes de lois et de la < Loi >.

( C'est pourquoi les positivistes assoient leur < système de normes > ( Kelsen ) sur l'hypothèse d'un prétendu < contrat social > qui n'a jamais existé ; ou d'une < norme fondamentale > tout aussi irréelle ; ou... sur l'intervention de la force publique -bien réelle celle-ci...

Mais si le droit n' a pour origine que la volonté des hommes, pourquoi seraient-ils tenus de la respecter ? )

Quant à l'idée de < droit naturel > -au sens kantien de < droit de la raison >-, le libre esprit conteste sa pertinence et la considère comme une fiction, une pure et simple superstition ( Cf Max Stirner, l'Unique et sa propriété, Sandomir, Testament ).

Il n' y a pas d'écriture sainte...

*

3. Le droit peut-il garantir la liberté.

< Droit > est le substantif de l'adjectif latin directus, droit, ce qui est conforme à une règle, regula.

Sur quelle règle la liberté peut-elle être fondée ?

*

1. < Dans l'état de nature, état de guerre de chacun contre chacun, tous les hommes ont un droit sur toutes choses et même sur le corps des autres >, écrit Hobbes, Léviathan, 14.

Le destin des individus dépend des rapports de force et la justice n'est que le droit du plus fort ( cf Platon République 1, intervention de Thrasymaque ).

Dans le même sens < le droit naturel de chaque homme est donc déterminé non par la saine raison, mais par le désir et la puissance >, prolonge Spinoza reprenant Machiavel: < A supposer donc qu'un individu, considéré comme soumis au seul règne de la nature, juge la possession d'un certain bien avantageuse pour lui, peu importe qu'il se guide sur la seule raison ou qu'il soit emporté par la violence de ses sentiments. Il peut convoiter ce bien d'un souverain droit de nature et s'en emparer de quelque manière que ce soit, par la force, par la ruse ou les prières, en un mot par le procédé qui lui paraîtra le plus aisé. Il peut en conséquence, aussi traiter en ennemi quiconque voudrait l'empêcher de réaliser son dessein... la loi d'institution naturelle sous laquelle tous les hommes naissent et, pour la plupart, vivent, n'interdit aucune action, à l'exception de celles que nul ne désirerait ni ne pourrait accomplir. Elle ne répugne ni aux luttes, ni aux haines, ni à la colère, ni aux tromperies, ni absolument à quoi que ce soit, susceptible d'être suggéré par la convoitise. >

Et encore : < Par droit ou loi d'institution naturelle, je désigne tout simplement les règles de la nature de chaque type réel, suivant lesquelles nous concevons chacun d'entre eux comme naturellement déterminé à exister et à agir d'une certaine manière. Par exemple, les poissons sont déterminés, par leur nature, à nager et les plus gros à manger les petits ; en conséquence, les poissons sont maîtres de l'eau, et les plus gros mangent les petits, d'après un droit naturel souverain. > Traité des Autorités théologiques et politiques Ch. 16.

2. Dans < l'état civil >, par contre, l'obligation juridique se subordonne la liberté naturelle.

Et le droit positif garantit < les libertés civiles > en protégeant l'individu devenu < citoyen > de toute la puissance incitative, dissuasive et répressive de l'Etat.

L'obligation juridique contraint en effet les hommes à se modeler extérieurement aux exigences des lois.

Les sociétés modernes affirment < l' état de droit >, exigent de leurs membres qu'ils conforment leurs relations à autrui à un ordre juridique déterminé -le système des lois- sous peine de sanction.

La contrainte s'exerce par des institutions d'après des procédures elles-mêmes règlées par le droit. Elle peut s'adjoindre -et elle s'adjoint habituellement- l'appoint de l'éducation.

Ici la < loi > détermine et lie ; loi et droit diffèrent toutefois comme l'obligation et la liberté ( l'autorisation ).

Le < droit > consiste dans la < liberté autorisée > de faire une chose ou de s'en abstenir, de l'exiger, de la posséder. Le sujet, au sens juridique, a le droit de... a un droit à... a un droit sur...

3. L'idéalisme philosophique ( Grotius, Locke, Montesquieu... Kant, Doctrine du droit ) postule que la < raison > est l'unique < fondement > de toute législation positive possible.

Selon cette vision le < droit naturel > -expression de la < nature rationnelle > de l'homme- < fonde > les rapports égalitaires des < personnes > entre elles. Il affirme le caractère sacré de la liberté de conscience, des droits de l'individu à la sécurité et à la propriété.

En conséquence, toute action sera déclarée juste -conforme au droit- qui peut être conciliée avec la liberté de l'individu.

Ainsi le fondement de tout droit est-il pour Kant le droit inné < droit unique, originaire, que chacun possède par cela seul qu'il est homme >, c'est-à-dire la liberté naturelle inhérente à chaque homme et inviolable.

Le < principe de liberté > est ainsi le principe supérieur du droit.

*

4. Certains toutefois contestent cette... métaphysique du droit .

D'autres récusent le républicain < pacte social > d'association ( Hobbes, Locke, Rousseau... ) imposé ou ne l'acceptent que formellement, extérieurement.

Ils refusent d' abandonner leur liberté naturelle ( au sens empirique du terme ) pour des droits civils octroyés qu'ils jugent n'être pas à la hauteur du sacrifice à consentir pour... la paix et la sécurité, dans la < dépendance sociétaire >.

( D'où la suite d'égalités :

Droit ( positif ou naturel/rationnel ) =institution / superstition=mystification=persécution... )

Seules l' intelligence, la résolution, les capacités, l' expérience constituent les ressources de ces < réfractaires >.

Dans leur for intérieur... hors la loi dans l'état de droit, il leur faut compter sur leurs propres forces.

A leurs risques et périls...

Mais alors, leur liberté -qui se moque du droit- n'est plus un < droit >. Elle est leur < propriété >.

Attitude esthétique anomique théorisée par Max Stirner ( l'Unique ) et Ernst Jünger ( l'Anarque ).

*

4. La punition est-elle la forme légale de la vengeance ?

1. Punir, c'est frapper d'une peine, c'est infliger une sanction.

Le droit pénal définit la hiérarchie des peines indexées à l'importance des contraventions, des délits et des crimes, aux innombrables manquements, négligences < coupables > et autres infractions à la loi.

2. La peine afflictive est-elle une vengeance ?

Venger, c'est rendre à quelqu'un l'offense qu'il a occasionnée en le châtiant ; se venger, c'est réparer une offense en punissant son auteur.

Dans son esprit, l'institution judiciaire ne venge pas ; elle < sévit > : elle intervient pour réparer les dommages et les torts causés aux plaignants, pour faire respecter la loi, afin de défendre les intérêts généraux de < la Société > dont le fondement contractuel a été bafoué par l'infraction, l'acte délictueux.

Elle exerce un < ministère public > dont à l'audience l'Avocat général est -dans ses réquisitions- le Représentant.

Formellement, la condamnation a pour fin de réprimer la transgression pour l'exemple, de corriger la faute, et, par l'expiation, de < redresser > le coupable qu'on tient pour amendable.

Psychologiquement, extorquer publiquement l'aveu, éveiller la honte, provoquer le remords, susciter le repentir, répondre à l'attente du plaignant en lui donnant le < sens > espéré par les réponses à ses questions... tels sont les buts avoués de la procédure, du jugement et de la punition légale.

-Plaignant qui par ailleurs jouit de la délectation procurée par un dédommagement... en affects.

Car que demande la victime ?

Elle demande < réparation > : on lui a fait tort ; elle a souffert ; elle exige la contrepartie de la souffrance éprouvée en équivalent-douleur infligé au coupable.

La punition -châtiment corporel, amputation des biens, annulation de la liberté de déplacement, incarcération ...- signifie mutilation de l'intégrité physique et morale du condamné.

Et la < peine > infligée, la souffrance réparatrice accompagne pour la victime la délivrance d'un insupportable fardeau.

Le prétoire est le lieu de la circulation d' affects spécifiques souvent dissimulés où l'équivalent-douleur -ainsi qu' une monnaie vivante- permet l'échange, la circulation et la satisfaction des fantasmes entre les différentes parties.

L'univers de la justice présente ainsi une modalité... libidinale.

Telle est la logique du soulagement, du désir satisfait... par le plaisir que procure, au terme de la procédure, le jugement -avec le bénéfice et la caution de la légalité.

3.

-La vengeance ( justice-dette ) est la logique des sociétés archaïques réglée par la < loi du talion >.

-Le christianisme commande le < pardon > qu'il substitue à la peine.

Attitude mystique qui outrepasse le droit.

-La métaphysique rationaliste ( Kant, Hegel ) prétend par la punition rappeler le délinquant à la < dignité de ses devoirs > ( Hegel, Propédeutique philosophique, Philosophie du droit ).

Loin d'être une vengeance masquée, elle lui ferait paradoxalement < honneur > en le ramenant dans la < communauté humaine >, la < société du droit >.

Alors que Montesquieu ( Esprit des lois, 12, 2. ), considérant que < la liberté politique consiste dans la sûreté ou dans l'opinion qu' a de sa sûreté le citoyen >, assignait à la < bonté des lois criminelles > le fondement de cette liberté.

-Tandis que le soupçon nietzschéen / torméen ne décèle dans la punition légale qu'une stratégie de < culpabilisation > et d'injection de la < mauvaise conscience > par où l'homme social, < la bête de troupeau >, se protège notamment des < grandes individualités >, des < êtres d'exception > qui le menacent et qui l'effraient ( cf dans ce sens les thèses de Calliclès dans Platon, Gorgias, les analyses de Sade, de Stirner, de Darien ).

*

5. Faut-il parfois désobéir aux lois ?

1. La loi est effet de < l'ordre juridique > ( Kelsen, Doctrine pure du droit ). Elle est contrainte, elle est normative, impérative, prescriptive.

Désobéir, c'est refuser d'écouter ( ob-audire ).

La < désobéissance > est synonyme d' < infraction >.

L'institution sévit, sanctionne et punit. En toute légalité, ici synonyme de < légitimité >.

Les lois peuvent être élevées à une dignité quasi mystique ( cf Platon, Criton, Prosopopée des Lois d'Athènes ) qui interdit de les transgresser.

Dans cette hypothèse, le < Souverain > -quel que soit le régime politique- peut aller jusqu'à demander au citoyen de lui sacrifier sa vie ( ainsi Rousseau, Contrat social, 2, 4. )...

2. Pourquoi désobéit-on aux lois ?

- selon la théologie chrétienne, par orgueil ; ainsi Lucifer, le "porteur de lumière " déchu après sa révolte contre Dieu...

-par ignorance, bien que, selon l'adage, nul ne soit : < censé ignorer la loi > ;

-par forfanterie ;

-par idéologie. On prétend substituer un ordre légal stipulé plus < juste > en référence à une utopie déclarée plus rationnelle que l'ordre établi formalisé par le droit ( attitude du " demi-habile" selon Pascal ) ;

-parce qu'elles sont jugées en elles-mêmes mal conçues, défectueuses, inadéquates, obsolètes, contestables voire < illégitimes > bien que se présentant comme < légales >.

Le pouvoir qui les impose est déclaré incompétent... ou corrompu, arbitraire ou frivole...

On entre alors dans la problématique de la < désobéissance civile > réfléchie par John Locke ( cf Premier et Second Traités... ), justifiée par Hobbes dès lors que l'arbitraire du Souverain contredit absolument le < droit naturel > des sujets ( cf Léviathan ).

Le < droit naturel > se fait ainsi juge du < droit positif >. Il en est appelé à la < conscience > contre la loi.

D'où la justification d'un < droit de révolte >.

3. Le mysticisme religieux entre parfois en conflit avec la loi et son soutien politique.

La loi de César n'est point celle de < Dieu >...

L'impératif de < charité > se subordonne alors la légalité ; l'ordre spirituel, l'ordre temporel...

4. Pascal, mystique et critique, jugeant que la loi positive est en fait "injustifiable" puisque sans fondement -et que la force seule en est la source-, conseillait de déférer aux < grandeurs d'établissement >, tout en conservant < la pensée de derrière >.

C'est-à-dire la conscience de l'irréductible... irrationalité des lois humaines, toujours conventionnelles, effets de la crédulité, de la coutume, de la force et / ou de l'arbitraire.

Par prudence...

Car :

< ... ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. >

( La justice et la raison des effets, Pensées, 5, 298-103)

5. Le libre esprit ne peut que cautionner cette attitude de simple bon sens.

L'homme peut changer les lois, il semble qu'il ne puisse cependant... se passer de lois.

Vérité qu'il convient de ne jamais oublier quand on souhaite faire son chemin dans le monde...

*

6. Est-ce la même chose de faire respecter le droit par la force et fonder le droit sur la force ?

Problème technique ( recherche d'une solution pratique ) et question philosophique ( recherche du fondement ). Deux investigations distinctes.

1. La loi étant contrainte sur les corps et les esprits, assurer l'ordre politique et social suppose presque nécessairement pour le < Souverain >, quel qu'il soit, la nécessité de s'assurer le concours de la force.

Police, Magistrature, Propagande, Education, instruction civique... sont donc convoquées à cette fin.

2. < Fonder le droit sur la force > est une réponse assez banale à la question académique de la légitimité du Pouvoir, de la loi et de la justice.

Ainsi Rousseau critiquait-il cette thèse, habituellement qualifiée par la < belle âme > ( Hegel ) de réalisme cynique, au motif que la force est une puissance physique et qu'aucune moralité ne pourrait résulter de ses effets ( Contrat social, 1, 3 ).

3. Argument auquel Pascal avait néanmoins, indirectement et comme par avance, répondu, arguant que le droit a toujours pour < origine > une < usurpation > introduite sans < raison > -donc sans fondement- mais devenue avec le temps < coutumière > donc .... "raisonnable" et assez généralement acceptée par la passivité et la crédulité des populations :

< Montaigne a tort : la coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit raisonnable ou juste ; mais le peuple la suit par cette seule raison qu'il la croit juste... > Pensées, La Justice ou la raison des effets, 325-525, passim.

Vérité qu'il convient de cacher aux peuples -qui ne doivent évidemment pas connaître la réalité de l' < usurpation > -... n'étant < pas susceptibles de cette doctrine > :

< Il serait donc bon qu'on obéît aux lois et aux coutumes parce qu'elles sont lois ; qu'il (le peuple ) sût qu'il n'y en a aucune vraie et juste à introduire, que nous n'y connaisssons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen on ne les quitterait jamais.

Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine ; et ainsi, comme il croit que la vérité se peut prouver, et qu'elle est dans les lois et les coutumes, il les croit, et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité ( et non de leur seule autorité sans vérité ).

Ainsi il y obéit ; mais il est sujet à se révolter dès qu'on lui montre qu'elles ne valent rien ; ce qui se peut faire voir de toutes, en les regardant d'un certain côté. > Pensées, 325-525, passim.

En résumé, la < Justice > étant en quelque sorte... inaccessible, " hors" la loi, la loi n'a ni fondement ni justification mais seulement une double origine ( du côté des Pouvoirs : l'usurpation, la force ; du côté des Dupes : la coutume et l'imagination ).

La perspicacité de Pascal substituait ainsi la généalogie à la métaphysique, la démystification au fétichisme et à la crédulité.

*

7. Peut-on discerner dans les changements du droit un progrès vers la justice ?

1. < Justice > signifie vertu et institution.

Elle est également notion, devenue Idée de la raison pure pratique, valeur ( cf la Doctrine du droit d'Emmanuel Kant ).

2. Les variations du droit positif manifestent les changements qui affectent les moeurs, le sentiment de la vie, les coutumes des peuples et des nations dont il est la traduction. En tant que tel, il est une expression de la < culture > ainsi que l'enseignaient le fondateur de l'école allemande du droit historique Friedrich von Savigny et Ostwald Spengler, Déclin de l'Occident.

En conséquence, on ne saurait parler d'un < progrès > du droit positif, excepté dans un sens purement technique affectant la rédaction des codes, des réglements et des constitutions ou encore la précision et la rigueur de la procédure.

Ainsi pour Marx aussi bien que pour Nietzsche, le droit n'est qu'un < fait contingent >, une façon d'appréhender et de formaliser les relations sociales.

3. A l'opposé, le droit naturel / rationnel, prétendument universel, absolument... spéculatif, est caractérisé par son a/temporalité.

-Il affirme le < fondement absolu > et pose que les droits < naturels >, liberté de conscience, de circulation, de propriété... n'ont pas à être fondés. Antérieurs à toute loi, ils seraient pour ainsi dire consubstantiels à l'individu ( cf Pufendorf, Barbeyrac, Burlamaqui ).

La juridiction positive ne peut donc les contredire sauf à être déclarée injuste ; mais elle doit elle-même être fondée. Le droit positif, l'autorité civile et les lois promulguées doivent ainsi trouver leur légitimité dans le droit naturel-rationnel.

-Théologique ou philosophique, le droit prétend juger de la pertinence des lois en les ramenant à la Norme qui en serait < le Juge >, la Justice.

Ainsi du < Tribunal de la raison > selon Hegel, Philosophie du droit dont la doctrine se proposait de suivre < l'Odyssée de l'Esprit > parmi ses incarnations historiques successives...

< Histoire du monde, tribunal du monde >, répétaient, enthousiastes, ses disciples -et jusqu'à Kojève...

Mais existe-t-il quelque chose comme < un monde > ? Quelle est la pertinence du concept spéculatif d' < histoire universelle > ?

Et quel statut concret assigner à la < raison > juchée sur son perchoir ?

Problème classique affectant la valeur de tout métalangage : < de quoi > parle-t-on, < qui > en parle ? et < d'où > parle-t-on de ce dont on parle ?

*

8 . Que pensez-vous de l'adage : < Que la justice s'accomplisse, le monde dût-il s'effondrer > ?

( Fiat Justitia, pereat mundus )

1. Négation de la prescription ( délai au delà duquel l'action publique s'éteint en matière de poursuites et de sanctions pénales ) habituellement justifiée par :

-des considérations techniques ( l'impossibilité de réunir des témoins fiables ou disparus, effacement des éléments de preuve... );

-des considérations politiques, assurer la paix civile en évitant de raviver les passions, de réchauffer les vieux conflits, les vieilles haines.

2. Mais aussi maxime de Prophète, de Visionnaire, d'Idéologue, de Puritain...Unilatéralisme réducteur et despotisme judiciaire qui subordonnent la marche du monde, l'histoire des hommes, et jusqu'au sacrifice, à une norme, une Idée devenue idole qui confère sens, réalité et valeur à toute existence, à ... l'< humanité >.

Mysticisme justicialiste, inquisiteur voire persécuteur... dont il n'est pas interdit de penser qu'il relève du simple dérangement mental.

Dis-moi qui tu adores, je te dirais qui tu... hais.

*

9. Qu'est-ce qu'un homme juste ?

Pascal et le fondement ontologique de l'injustice : l' impossible attachement.

( La morale et la doctrine, Pensées, 471-396 ).

*

1.

Question socratique...

-Dans son utopie politique, la République, Platon caractérise la < justice > comme l'équilibre en l'homme de l'intelligence, du courage et de la tempérance.

La cité juste est celle des < hommes justes >.

A l'opposé, la démocratie et la tyrannie sont définies par l'intempérance et les passions mal gouvernées.

-Théologiquement, est dit < juste > celui dont les actes et les paroles ne contreviennent pas aux Commandements divins ( Loi mosaïque, coranique ) ou à l'impératif de l' < amour du Prochain >, celui qui a reçu la < justification de la grâce > ( Christianisme ).

-D'une manière moins spéculative, séculière, est déclaré ordinairement < juste > celui qui observe le droit.

Un < homme juste > en est un dont la conduite est réglée par la loi, loi naturelle -< équitable > en toutes circonstances conformément à la justice idéale-, ou loi positive en usage.

Car la < justice > est à la fois une notion -une idée régulatrice, un idéal-, et une vertu.

Si elle est selon Proudhon < le respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti de la dignité humaine, en quelque personne et en quelque circonstance qu'elle se trouve comprise, et à quelque risque que nous impose sa défense >, elle est également et plus prosaïquement une institution, < l'appareil judiciaire >.

Et il faut supposer chez ceux et celles dont la fonction est de < rendre la justice >, les magistrats, qu'ils soient eux-mêmes des < hommes justes >, vertueux, intégres, irréprochables, disponibles et compétents...

Exigence déontologique et obligation éthique.

< Juger son prochain > est en effet, on le concédera, une mission fort délicate, tout autant qu'une bien lourde responsabilité... que certains n'hésitent pas à assumer...

Cependant que l'exercice de la justice n'est pas sans rencontrer quelques difficultés... en particulier l' épineux problème du < sujet / référent > des procès et des audiences : < qui > juge-t-on ?...

*

2.

Difficultés que Pascal, avec son sens du paradoxe, n'avait pas manqué de relever... en pointant l'inévitable < tromperie > qui minerait les relations humaines et notamment les promesses et les engagements :

< Il est injuste qu'on s'attache, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui je ferais naître ce désir, car je ne suis la fin de personne et n'ai de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir ? Et ainsi l'objet de leur attachement mourra. Donc comme je serais coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, qu'on la crût avec plaisir, et qu'en cela on me fît plaisir, de même, je suis coupable si je me fais aimer, et si j'attire les gens à s'attacher à moi.... >

La morale et la doctrine, Pensées, 471-396.

*

Page qui ne manquera pas de surprendre l'esprit naïf, le positiviste et l'homme < de bonne volonté >...

En substance : on ne peut s'attacher ni exiger d'autrui qu'il s'attache à un être mortel...

Un homme < juste > serait donc, selon Pascal, un homme... délibérément dégagé de tout lien, délié de toute promesse car conscient de la finitude de toute créature et au fait de < l'illusion ontologique > de la permanence de la substance, source de toute affection et de tout jugement !

Promesse qu'en effet, pas plus qu'un autre et en toute rigueur, il ne saurait tenir.

-Car il n'y aurait jamais < rien > à < tenir >, au motif d'un réel -moi-même ou autrui-, contingent, inconsistant, instable, précaire, aléatoire, imprévisible, vulnérable, enfin mortel et sur lequel nul ne saurait faire fond :

< Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu'un à cause de sa beauté, l'aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu'il ne l'aimera plus.

Et si on m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m'aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s'il n'est ni dans le corps ni dans l'âme ? et comment aimer le corps ou l'âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut et serait injuste. On n' aime donc jamais personne mais seulement des qualités. > ( 323-688 )

Ainsi rien n' < étant > véritablement ou ne possédant d'essence ou de < nature >, < rien > ne serait à posséder, < rien > ne pourrait être engagé.

Et il n'y aurait donc de relation partagée que dans le fantasme et l'aveuglement...

Tout nous échappe... et l' < attachement > est impossible, faute d'objet, sinon par mensonge délibéré, ce qui serait une < injustice > faite à autrui, ou par illusion, ce qui serait une sottise.

2. Il n'y aurait donc pas de manière plus raisonnable de définir la < justice > que par l' effort de se < détacher > des affections d'autrui, et, inversement, de prétention plus insensée et aussi plus < injuste > que de chercher à l'aimer ou à en être aimé.

Evidence qui ne peut guère séduire les peuples...

-En conséquence, pour les mêmes raisons, l' < homme juste > selon Pascal, ne peut que s'abstenir, de la prétention exorbitante de < juger autrui > !

Projet pourtant aussi banal qu' insensé, traduisant le désir les hommes d'assurer la paix civile et de réguler par la loi leurs relations sociales.

Mais projet reposant toutefois sur une manière d'illusion collective, illusion ontologique, dont l'institution judiciaire serait, sans même le savoir, le théâtre et le vecteur...

Car on ne saurait ni jurer ni... juger de < rien >...

*

-Dans le même ordre d'idées, cf Proust et ses analyses de la jalousie.

***

Pascal : La Justice et la raison des effets

< ... Sur quoi la fondera-t-il, l'économie du monde qu'il veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier ? quelle confusion ! Sera-ce sur la justice ? il l'ignore.

Certainement, s'il la connaissait, il n'aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les moeurs de son pays ; l'éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples, et les législateurs n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands. On la verrait planter par tous les Etats du monde et dans tous les temps, au lieu qu'on ne voit rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence ; un méridien décide de la vérité ; en peu d'années de possession, les lois fondamentales changent ; le droit a ses époques, l'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine d'un tel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

Ils confessent que la justice n'est pas dans ces coutumes, qu'elle réside dans les lois naturelles, connues en tout pays. Certainement ils le soutiendraient opiniâtrement, si la témérité du hasard qui a semé les lois humaines en avait rencontré au moins une qui fût universelle ; mais la plaisanterie est telle, que le caprice des hommes s'est si bien diversifié, qu'il n'y en a point. Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant, qu'un homme qui ait droit de me tuer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et que son prince a une querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui ? Il y a sans doute des lois naturelles ; mais cette belle raison corrompue a tout corrompue :

< Il n'y a plus rien qui soit nôtre; ce que j'appelle nôtre est oeuvre de convention > (Montaigne/Cicéron) ; < C'est en vertu des senatus-consultes et des plébiscites qu'on commet des crimes > (Sénèque) ; < Autrefois nous souffrions de nos vices, aujourd'hui nous souffrons de nos lois > (Tacite).

De cette confusion arrive que l'un dit que l'essence de la justice est l'autorité du législateur, l'autre la commodité du Souverain, l'autre la coutume présente ; et c'est le plus sûr : rien, suivant la seule raison, n'est juste de soi, tout branle avec le temps. La coutume fait toute l'équité, par cette seule raison qu'elle est reçue ; c'est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe l'anéantit . Rien n'est si fautif que ces lois qui redressent les fautes ; qui leur obéit parce qu'elles sont justes, obéit à la justice qu'il imagine, mais non pas à l'essence de la loi ; elle est toute ramassée en soi ; elle est loi et rien d'avantage. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si faible et si léger, que, s'il n'est accoutumé à contempler les prodiges de l'imagination humaine, il admirera qu'un siècle ait tant acquis de pompe et de révérence. L'art de fronder, bouleverser les Etats, est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut d'autorité et de justice. < Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l'Etat, qu'une coutume injuste a abolies.> C'est un jeu sûr pour tout perdre ; rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l'oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu'ils le reconnaissent ; et les grands en profitent à sa ruine, et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. Mais, par un défaut contraire, les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice tout ce qui n'est pas sans exemple. C'est pourquoi le plus sage des législateurs disait que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper ; et un autre, bien politique : < Comme il ignore la vérité qui délivre, il lui est bon d'être trompé. > (Montaigne). Il ne faut pas qu'il sente la vérité de l'usurpation ; elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable ; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle et en cacher le commencement, si l'on ne veut qu'elle ne prenne bientôt fin. >

Pensées, 5. 294.

***

Pascal, penseur chétien, penseur mystique, penseur du Politique...

1. Homme de foi, il ne reprend aucune des superstitons ordinaires que se partagent les philosophes.

Lucide, il ne confère aucune intelligibilité aux idées de justice, de loi, de tradition, de progrès.

L'idée de < droit naturel > n'a aucun fondement.

Pascal rejoint ainsi Machiavel et Montaigne.

2. Il n' y a pas de justice rationnelle ni de pouvoir légitime. Tout se résoud à la force et aux rapports de force. La politique se ramène au pouvoir et à la lutte pour le pouvoir.

La force est première, l'imagination est seconde, comme simulacre et simple appoint d'une mystification.

Le tout fait la farce...

Et en politique, il ne s'agit aucunement d'avoir < raison > mais seulement de posséder la force.

Reste que la loi et la coutume sont néanmoins nécessaires à l'ordre social.

Pourtant le peuple ne se peut passer du mirage de la justice alors que la justice est le mirage même...

L'erreur serait donc de prétendre à le désabuser.

*

La < Justice > ? la force qui se soutient par l'imagination et la coutume, dans l'illusion, la chose du monde la mieux partagée.

Mais la justice est néanmoins... une réalité qui se résoud aux textes, à la procédure, à la jurisprudence ; et il n' y a de droit que... positif.

Cependant que l'espoir d'un meilleur régime possible, d'une cité idéale et de "bonnes lois" est nécessairement vain.

Car, dans cette perspective marquée par le Jansénisme, le < péché > est originel...

***

Friedrich A. Hayek et le mirage de la justice sociale

Droit, législation et liberté, 1976.

< Affirmer que dans une société d'hommes libres ( en tant que distincte de toute forme d'organisation contraignante) le concept de justice sociale est strictement vide et dénué de sens, paraîtra tout à fait incroyable à la plupart des gens. Ne sommes-nous pas tous constamment gênés de voir combien la vie traite injustement les diverses personnes, comment les méritants souffrent et les déméritants prospèrent ? N 'avons-nous pas tous le sentiment de quelque chose de convenable, n'éprouvons-nous pas de la satisfaction, quand nous reconnaissons qu'une récompense est appropriée à l'effort fourni et au sacrifice consenti ? (... )

Nos récriminations à propos de résultats du marché dits injustes n'affirment pas vraiment que quelqu'un a été injuste ; et il n'y a pas de réponse à la question : qui donc a été injuste ? La société est simplement devenue la nouvelle divinité à qui adresser nos plaintes et réclamer réparation si elle ne répond pas aux espoirs qu'elle a suscités. Il n'y a ni individu, ni groupe d'individus coopérant ensemble, à l'encontre de qui le plaignant aurait titre à demander justice, et il n'y a pas de règle de juste conduite imaginable qui, en même temps procurerait un ordre opérationnel et éliminerait de telles déceptions. (... )

La < justice sociale > ne peut avoir de signification que dans une économie dirigée ou commandée ( par exemple une armée) où les individus se voient commander ce qu'ils ont à faire ; et n'importe quelle variante de < justice sociale > ne pourrait être réalisée que dans un tel système dirigé du centre. >

**

Questions...

Faut-il plaindre ceux dont les mérites ou les efforts ne sont pas récompensés ?

Ce qui n'est pas mérité peut-il ne pas être injuste ?

Le marché est-il injuste ?

Faut-il choisir entre la justice sociale et la liberté politique ?

Le concept de < justice sociale > est-il vide de sens ?

 

Octobre 2005

 **** 

escargot patasophe...


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