philosophie pataphysique

 vers page d'accueil vers notions,repères et sujets


Geste des opinions du docteur lothaire liogieri

 

 

l'univers imaginaire ...

d'après Isidore de Séville, Etymologies.

Recueil d’astronomie et de comput. Saint-Wandrille (Normandie)

(Rouen 800/850, B.m., ms. 0524, f. 074v-075, 524)

 

 table :

 22. La raison et le sensible, la physique.

paraphrases et dialogues 4

problématique classique de la perception ( résumé)

**

23. La logique.

**

24. La connaissance scientifique.

la théorie et les lois de la nature 1.

Gestes et opinions du docteur Faustroll, 2, 9

( exercice d'idéalisme appliqué )

**

25. L'univers est-il intelligible ?

les lois de la nature 2.

déterminisme, indéterminisme,

hasard, ordre, désordre, émergence, complexité,

inintelligibilité de l'univers...

20.08.2003 

 

< Le devenir universel est comparable à un perpétuel jeu de dés,

en sorte que chaque pas du devenir correspond à un nouveau coup de dé.

Des deux conceptions du monde, causale et statistique, c'est la deuxième qui a triomphé.>

Hans Reichenbach, Les Atomes et le Cosmos.

*

< ... l'univers est fait de lambeaux et de sauts, il n'y a ni unité, ni continuité, ni ordre, ni cohérence,

bref aucune des qualités qui commandent l'amour...

Ordre, unité, continuité : autant d'inventions humaines,

qui ne sont pas plus vraies que les catalogues et les encyclopédies...>

Bertrand Russell, L' Esprit scientifique.

*

< Ce qu'ils appellent "univers" n'est en réalité qu'un simple fait de langage... >

Dämon Sir, De l'incertitude.

**

'pata koans dissertatifs

Questions posées à Epistémon le 'pataphysicien :  

14. La raison et le sensible

1. Y a-t-il quelque chose de vrai dans la sensation ? 2. Puis-je faire confiance à mes sens ? 2.1. Si la sensation est subjective, comment s'évader du solipsisme ?

Sens, valeur et portée de la Physique : 2.2. Si la sensation est qualitative, comment la physique qualitative est-elle possible ? 2.3. Comment la physique quantitative est-elle possible ? 2.4. Si elle est spécifique, que nous fait connaître la physique ?

3. L 'usage de la raison est-il une garantie contre l'illusion? 4. Pourquoi observer sans théorie instruit-il si peu ? 5. Sur quoi peut se fonder la conviction d'avoir raison ? 6. Peut-on mal user de sa raison ?

 

1. Y a-t-il quelque chose de vrai dans la sensation ?

La sensation est-elle vérité ou source de vérité ?

1. La sensation est la matière psychique de la perception en tant que modification d'un sens. Sensible propre ( Aristote ) particulier à chaque sens ( odeur, couleur..) ou sensible commun à plusieurs sens ( déterminations de la figure, de l'étendue, du mouvement ).

Scientifiquement appréhendée la perception met en jeu :

-l'excitant, qui est physique;

-l'excitation ou stimulation du recepteur, qui est physiologique;

-la sensation consécutive à l'excitation cérébrale, qui est psychologique;

-la perception en tant que telle, prise de conscience par laquelle débute et s'élabore la connaissance de l'objet.

Toute sensation est, à la fois et plus ou moins, représentative et affective, partagée entre le sujet et l'objet. Elle est interaction.

De l'objet elle produit la réalité représentée par les qualités sensibles ( couleurs, odeurs, saveurs, impressions tactiles, thermiques, algiques, kinesthésiques...) ; du sujet elle porte la marque de l'affectivité.

Complexe physiologique et mental, la sensation brute n'est guère isolable de la perception.

En elle même c'est un inexprimable.

Qualitative, singulière, fugace, inétendue, d'une durée propre et innommable ( cf Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience ).

A la limite de l'inconscience.

C'est la conscience percevante qui, revenant artificiellement sur elle même, la distingue dans son originalité supposée par un procès réflexif d'abstraction.

La conscience étant toujours conscience d'un objet ( Husserl, Merleau-Ponty ), concret, abstrait, fictif ou halluciné, la sensation est toutefois condition nécessaire de la perception.

Si elle ne fait pas sens, elle est hantée par le sens ( intention incarnée ) et condition du sens dans l'acception logique du terme.

3. La question devient alors : y a-t-il quelque chose de vrai dans la perception ?

Le vrai est le critère logique des jugements ( et des propositions qui les expriment ) qui s'imposent à l'assentiment par le travail de la preuve.

Le jugement de vérité est l'effet d'un complexe de conduites intellectuelles ( doute, recherche, hypothèse, démonstration, expérimentation, induction... ) qu 'il est d'usage de regrouper sous le terme générique de < raison > ).

4. La sensation, moment de l'immédiateté et de la spontanéité mentale, état limite de la vie psychique, n'est donc qu'une des sources de l'évidence représentative et de la proposition vraie.

C'est une < existence primitive > ( Hume ) autant qu' irrationnelle.

En soi elle n'est ni vraie ni fausse ; elle est.

Sauf à accréditer la thèse mystique de la confusion du vrai et du réel et à déclarer le < coeur >, le < sentiment > ou l' < extase > comme voies d'accès privilégiées à la < réalité > ( Pascal, Artaud, Michaux, Huxley... )

 

2. Puis-je faire confiance à mes sens ?

La sensibilité est-elle un support fiable du jugement ?

1. La sensibilité définit avant tout la propriété des tissus vivants de réagir de manière spécifique aux excitants extérieurs. Sensibilité de l'oeil, de l'ouïe, d'un muscle au courant électrique.

Le terme désigne ensuite une fonction psycho-physiologique par laquelle le sujet éprouve :

-des sensations représentatives ou affectives ;

-des impressions de plaisir et de douleur.

Sensibilité intéroceptive ( faim, soif, etc.) liée aux viscères ; sensibilité proprioceptive, centrée sur les muscles, les articulations ( position de membres, contrôle des attitudes, équilibration, marche..); la sensibilité extéroceptive, tournée vers le monde extérieur recueillant les sensations du dehors.

2. La sensibilité est-elle fiable ? Est-elle vide de sens ou permet -elle d'appréhender la vérité ?

-En tant que source immédiate de données d'expérience, elle est incontestable.

-En tant que fondement du jugement de vérité elle est hautement problématique.

C'est Sextus Empiricus ( Hypotyposes pyrrhoniennes ) qui a mis en forme le catalogue des objections à la thèse d'une prétendue fiabilité de la sensibilité.

Catalogue repris par Montaigne ( Apologie... ) puis la philosophie idéaliste classique : Descartes, ( Méditation 1 ) Malebranche ( Recherche de la vérité ), Kant ( Critique de la raison pure ), Alain ( Elements de philosophie )...

L'expérience sensible est relative à chacun.

Pour chacun la sensation est changeante et fonction du moment...

Les sensations ne sont au mieux que l'occasion d'une conduite mentale distincte : Réminiscence platonicienne, Evidence cartésienne, Jugement kantien, Méthode expérimentale d'après l'école positiviste moderne.

Ce qui n' infirme d'aucune manière le fait de l'irréductibilité des sensations ( cf Lucrèce / Hume ) indépendamment de leur valeur représentative supposée de vérité et de leur possible correspondance à un < réel > qui demeure -par delà les schématisations et les définitions, toujours opaque.

Car le réel représenté est toujours déjà un réel ressenti.

 

Sens, valeur et portée de la Physique

-En suivant Louis Rougier, Traité de la connaissance-

2.1. Si la sensation est subjective, comment s'évader du solipsisme ?

Nos sensations sont subjectives. Par suite nous ne pouvons les comparer à celles d'autrui.

Sommes-nous -monades closes sur elles-mêmes-, murés dans notre tour d'ivoire ?

Thèse du néo-positivisme :

Nous constatons habituellement que l'ordre dans lequel coexistent et s'entresuivent nos sensations est le même pour nos semblables placés dans des conditions d'observation identiques.

Peut-on s'assurer de la communauté de cet ordre ?

Ce qui est communicable d'un individu à l'autre, c'est l'ordonnance des perceptions que nous éprouvons dans des circonstances définies ; ce que nous appelons leur structure.

On distingue en effet dans tout complexe de sensations et dans toute suite de perceptions :

-leur ordonnance et leur structure, transmissibles par le langage ;

-leur qualité spécifique accompagnée d'une certaine tonalité affective, intransmissible.

On appellera connaissance intuitive l'ensemble de nos contenus de conscience ; connaissance sensible ou sensorielle, l'ensemble de nos perceptions extérieures.

Cet ensemble, monde sensible, phénoménal, monde de l'expérience, constitue le donné des sciences de la nature.

Mais échappe-t-on pour autant au solipsisme d'espèce, au solipsisme... anthropologique ?

 

2.2. Si la sensation est qualitative, comment la physique qualitative est-elle possible ?

1. La sensation est subjective, la physique constitue un langage intersubjectif.

2. L'objet de la connaissance scientifique -connaissance discursive-, est le donné sensible. Elle énonce des propositions " vraies " à propos de ce donné.

3. Une perception en tant que telle, n'est ni vraie ni fausse ; elle est simplement vécue. Ce qui est le cas de tous nos états de conscience.

Vérité et erreur ne qualifient que les propositions énoncées à leur sujet.

4. Les propositions de vérité supposent un langage relatif à nos états de conscience.

5. Pour créer ce langage il convient :

-de morceler le continu sensible en objets, événements, propriétés, relations ;

-de désigner ces objets, etc., au moyen de certains symboles, de telle sorte que ces symboles leur correspondent univoquement.

-une proposition - énoncé d'une certaine relation entre ces symboles- sera dite < vraie > si , appliquant les règles de correspondance entre ces symboles et les contenus de conscience qu'ils servent à désigner, elle justifie l'attente qu'elle a suscitée.

Soit la proposition : < A telle date, à telle heure, il y aura à Paris une éclipse de soleil >, elle est stipulée vraie si la situation de fait, prévue en vertu des règles d'emploi des mots date, heure, Paris, éclipse de soleil, est vérifiée ( cf R. Carnap, Les fondements philosophiques de la physique)

6. Le langage descriptif intersubjectif ainsi créé permet de vérifier avec rigueur le fait empirique auquel il doit sa création soit :

-l'existence dans le flux de phénomènes sensibles d'invariants statiques ( certaines sensations étant toujours données simultanément, il est possible de rapporter à un même objet un ensemble de propriétés et classer dans la même espèce les individus qui ont en commun une même propriété ).

-l'existence d'invariants topologiques exprimant l'ordre constant dans lequel certains événements s'entresuivent.

Le monde physique apparaît comme un ensemble d'objets pouvant être décrits et classés et de changements qualitatifs dont il est possible de découvrir les régularités.

Caractéristique de la physique aristotélicienne.

 

2.3. Comment la physique quantitative est-elle possible ?

Comment passer de la physique qualitative, descriptive dans le langage vulgaire, à une physique qualitative exprimée dans le langage mathématique ?

1. Le flux sensible constitue le donné immédiatement vécu relatif au monde extérieur. Il apparaît sous un double aspect correspondant à deux groupes de sensations :

-les qualités, couleurs, odeurs, chaleurs, sons, pressions...

-les quantités, collections d'objets, les dimensions des corps, leurs figures, leurs relations de distance, leurs déplacements qui se ramènent à des sensations de forme géométrique.

2.

2.1. Toute quantité, d'une espèce et d'une grandeur donnée, peut être obtenue par la juxtaposition de quantités de même espèce et de moindre grandeur.

La quantité - < ce qui a de parties en dehors des autres > ( Aristote, Catégories )-, est ce qui est susceptible d'addition.

En conséquence la comparaison de diverses quantités de même espèce peut être ramenée, au moyen d'une correspondance biunivoque, à la comparaison de diverses quantités d'une autre espèce, et, notamment, à la comparaison de divers nombres.

Par suite de cette correspondance, la science des nombres, l'Arithmétique, devient la théorie générale de la quantité.

2.2.

Il en est différemment des qualités.

On ne peut appliquer aux qualités le bénéfice de la mesure ( Cf Bergson, Données immédiates... ).

On ne peut définir le signe de l'addition au sujet du chaud et du froid, du clair et de l'obscur, du lourd et du léger...

On ne peut considérer l'état d'intensité d'une qualité comme formée par l'addition d'états d'intensité moindre de cette même qualité, alors que l'état de grandeur d'une quantité est formée par l'addition d'états de grandeur plus petits de cette même quantité.

3. Si le monde extérieur nous apparaissait comme un ensemble de variations purement qualitatives la connaisance intersubjective se réduirait à une classification des corps, de leurs changements qualitatifs, de leurs rapports de coexistence et de succession. ( Science "aristotélicienne" ou physique de la qualité ).

4. Le passage à la physique quantitative est dû au fait empirique que toute variation qualitative est liée à un changement quantitatif concomitant -déplacement ou déformation- et qu'en conséquence il est possible de repérer les différents degrés d'intensité d'une variation qualitative à l'aide des différents états de grandeurs d'un changement quantitatif concomitant.

Ainsi des différents degrés de pression à l'aide d'un manomètre sur un cadran gradué.

C'est cette particularité de l'expérience sensible qui permet de construire des instruments de mesure et d'appliquer les mathématiques à l'étude de la nature.

5. Un instrument de mesure fait correspondre aux variations qualitatives des phénomènes :

-soit les variations de forme géométrique d'un corps unique comme la déformation du ressort d'un dynamomètre ;

-soit les variations de la distance relative de plusieurs corps comme la déviation de l'aiguille d'un galvanomètre, ce qui équivaut à une variation de forme de la figure déterminée par plusieurs corps.

Toute science est élaboration d' instruments aptes à mesurer une classe de phénomènes qualitatifs ( cf Bachelard, Le matérialisme rationnel, Le rationalisme appliqué ).

La balance a créé la chimie ( Lavoisier ), le calorimètre a suscité la thermochimie ( Berthelot ) et l'histoire des sciences se confond avec celle de la technique instrumentale.

Les lectures de mesure des instruments consistent à noter des coïncidences entre un index ou un spot lumineux avec le trait d'une graduation.

Les coïncidences ont un sens absolu pour tous les groupes d'observateurs.

La description quantitative de l'ordre spatio-temporel des coïncidences peut toujours être mise en correspondance, en vertu de lois physiques invariables, aux changements qualitatifs décelés en première instance par nos sens.

Cet ordre est le même pour tous les groupes d'observateurs. Le langage qui l'énonce - dépouillé de tout contenu intuitif et et subjectif-, a un sens intersubjectif "universel".

Il permet la découverte d'invariants fonctionnels exprimant, entre les variations des grandeurs physiques mesurées par les instruments, certains rapports fixes appelés < lois naturelles >.

La science est donc transcription du monde en langage de sensations de forme géométrique.

2.4. Si elle est spécifique ( anthropologique ), que nous fait connaître la Physique ?

 La Physique nous révèle-t-elle la substance des choses ou la structure des phénomènes ?

1. Qualités premières et qualités secondes. La croyance au < mécanisme universel >.

1.1. Il nous est possible de remplacer les sensations auditives, chromatiques, thermiques, etc., correspondant aux variations qualitatives, par les sensations tactilo-musculaires et visuelles, correspondant aux changements quantitatifs, c'est-à-dire aux changements de grandeur et de position.

La correspondance existant entre sensations visuelles et les sensations tactilo-motrices, permet d'interpréter les premières comme le signe des secondes et de remplacer les secondes par les premières.

C'est cette propriété de notre univers qui permet d'édifier une physique quantitative.

La distinction classique des "qualités premières" et des "qualités secondes" (17° siècle ) fut l'interprétation de cette circonstance. Les données de la vue seraient objectives, les autres sensations, auditives, chromatiques, gustatives, olfactives, thermiques, cutanées seraient subjectives.

Les qualités " premières" furent attribuées au monde extérieur, au lieu que les " qualités secondes " furent considérées comme l'impression purement subjective causée par l'action d'agents du monde extérieur sur nos organes des sens ( cf Locke ).

La croyance au "mécanisme universel " dérive de cette distinction : tout est explicable dans le monde "par la figure et le mouvement ".

Ainsi la Physique s'ingénia-t-elle à ramener la hauteur, l'intensité, le timbre des sons à la fréquence, l'amplitude et la forme géométrique des vibrations d'un milieu élastique entre la source sonore et l'oreille.

2. Les "qualités premières " sont fonction de nos systèmes de référence.

Or la Physique relativiste postule tout au contraire que les sensations de grandeur, de forme et de mouvement sont elles-mêmes subjectives :

-nous ne connaissons que des mouvements relatifs ; le même corps paraît en repos, en mouvement de translation uniforme ou en mouvement varié, suivant le système de référence auquel on le rapporte.

-la forme et les dimensions d'un corps apparaissent différemment suivant l'angle sous lequel on l'observe et suivant que le corps est en mouvement ou en repos par rapport à l'observateur.

Le mouvement, les dimensions et la forme des corps dépendent ainsi du choix de nos coordonnées d'espace-temps ; elles n'appartiennent pas objectivement au monde extérieur, mais elles caractérient nos systèmes de référence suivant la règle formulée par Einstein :

-une propriété objective doit être invariante quand on passe d'un groupe d'observateurs à un autre, sinon elle caractérise un certain groupe d'observateurs et non le monde extérieur.

Le mouvement, la grandeur et la forme sont des propriétés relatives. Elles ne se conservent pas quand on passe d'un système de référence à un autre ( cf Bertrand Russell, Essais sceptiques ).

Seules, parmi les données fournies par nos sens, les coïncidences subsistent.

3. L'objectivité des coïncidences et la théorie de la relativité.

Deux événements coïncident s'ils se passent au même moment et au même lieu, d'où résulte généralement un troisième événement. Les coïncidences sont les mêmes pour tous les groupes d'observateurs. Elles sont des propriétés invariantes du monde extérieur.

La théorie générale de la relativité est basée sur ce principe que toutes nos connaissances du monde physique doivent se décrire en termes de coïncidences, en terme < d'intersections de lignes d'univers >.

 4. Physique péripatéticienne, Physique classique, Physique relativiste.

La physique péripatéticienne décrivait le monde en termes de qualités supposées objectives : elle nécessitait un observateur doué de tous ses appareils sensoriels.

La physique classique décrivait le monde en termes de forme, d'étendue et de mouvement. Elle se contente d'un observateur jouissant de la vue.

La physique de la relativité décrit le monde en termes de coïncidences et pose une double obligation :

-la description du monde extérieur doit se ramener à une description des coïncidences.

-tous les rapports exprimés entre ces coincidences doivent avoir une forme telle qu'elles soient invariantes pour tout changement continu quelconque, pour tout changement qui ne transforme pas ces coïncidences en événements distants dans le temps ou dans l'espace ( cf Bertrand Russell, A.B.C. de la relativité ).

Tout ce que nous pouvons connaître du monde extérieur, c'est sa structure, ce que le langage peut traduire intersubjectivement. Le langage imagé est toujours subjectif. Seul le langage des propriétés et des relations structurelles est intersubjectif. Les propositions scientifiques sont toutes des propositions de structure.

En conséquence la Physique ne nous dit rien sur la substance de l'Univers.

Interprétation corpusculaire et interprétation ondulatoire sont également légitimes et inadéquates, vignettes dont nous agrémentons certains symboles, soumis à des relations mathématiques dont le but est de coordonner les lectures d'instruments de façon à prévoir, probablement, en parlant des lectures présentes, les lectures futures dans des conditions déterminées d'expérience.

5. Langage subjectif et langage objectif. Le monde extérieur et monde sensible.

-La Physique est incapable de conférer un sens à ces termes : < la substance matérielle >.

-Il est possible d'également transcrire les énoncés physiques dans le langage subjectif de la psychologie introspective ou dans le langage des physiciens : < complexe stable de sensations > dans le langage des psychologues devient < objet > dans le langage du physicien.

-La condition dans la traduction du langage physique en langage psychologique impose d'admettre comme invariant la même structure que l'on interprète indifféremment dans le langage introspectif des états de conscience ou dans le langage réaliste des états physiques.

-Nous n'avons aucun moyen de confronter le monde sensible ( le monde extérieur tel qu'il nous apparaît en impressionnant nos organes des sens ) au monde extérieur ( le monde tel qu'il subsisterait en dehors de toute représentation chez des êtres doués de conscience ).

Il nous est impossible de sortir de l'univers de nos sensations qui sont toutes subjectives.

-Mais l'intersubjectivité dont jouit l'ordonnance de nos sensations nous révèle que cette ordonnance ne dépend pas de la spécificité de nos organes des sensoriels individuels, qu'elle est objective.

Cette objectivité s'interprète par la communauté de structure entre le monde extérieur et le monde sensible.

-Enfin identité de structure pour deux groupes de phénomènes ( partition musicale, enregistrement sur le disque ) ne signifie pas identité de substance. Il n'y a aucune identité de nature entre la série des sons et la répartition des notes sur la partition.

Et toute proposition qui a une signification communicable doit être vraie des deux univers ( le monde sensible et le monde extérieur ) ou d'aucun des deux ( Cf B. Russell ).

6. L'interaction du monde extérieur et de nos organes des sens comme condition de la description de la structure des phénomènes.

Question : la structure commune que nos instruments de mesure nous révèlent entre le monde extérieur et le monde sensible, monde de nos perceptions, est-elle due à une action exercée par le monde extérieur sur nos organes des sens et reçue par eux passivement, ou est-elle le résultat d'une interaction qui s'exerce entre le monde extérieur et l'observateur ?

Quand nous étudions un système physique à l'aide d'un instrument de mesure, les apparences qu'il manifeste résultent du complexe formé par le système physique, l'appareil de mesure et de nous-mêmes.

-La science classique prétendait que le départ de ces trois facteurs était possible, qu'on pouvait corriger l'instrument et éliminer l'observateur de façon que le système observé ne soit en rien modifié par l'acte de l'observation.

-La mécanique quantique montre qu'en microphysique il en est différemment. Les phénomènes quantiques ne se révèlent à nous que par leur action sur nos instruments macroscopiques et le dispositif expérimental utilisé informe en quelque sorte les phénomènes observés en déterminant la forme, ondulatoire ou corpusculaire, sous laquelle ils nous apparaîtront.

De spectateur, l'observateur devient acteur ; l'acte de l'observateur substitue à toute prédiction certaine un ensemble d'énoncés de probabilité.

A l'échelle quantique, la structure que nous découvrons est donc le résultat, non d'une action unilatérale, mais d'une interaction entre le monde extérieur et nos organes des sens affinés par nos instruments de mesure.

Pas de < connaissance > sans expérimentation ; pas d'expérimentation sans interaction.

 

 3. L'usage de la raison est-il une garantie contre l'illusion?

1.  L'illusion, la foi, l'imagination sont objets de la critique philosophique qui les définit comme des puissances trompeuses en regard de la seule puissance susceptible de décrire l'Être et d'apporter certitude et vérité : la raison.

Béatrice, Délie, Laure et Dulcinée des philosophes...

La philosophie se prétend passage du mythe, du poétique, au rationnel.

2. Est-ce bien raisonnable et qu'est-ce que la < raison > ?

-correspondance du discours et de l'Être ( Aristote, Thomas d'Aquin ) ;

-faculté inhérente au sujet humain de juger -le rationnel- et de se déterminer -le raisonnable- ( Cicéron, saint Augustin, Bossuet, Malebranche, Kant... ) ;

-aptitude à dominer la nature ( Descartes );

-ou encore, à la manière contemporaine, pensée techno-scientifique.

La raison est une notion polysémique qui, par sa richesse et son histoire, est devenu un concept flou.

3. Et dont la valeur a été contesté de différents points de vue par l'irrationalisme :

-Bergson conteste qu'elle puisse -en tant que puissance discursive-, parvenir à la connaissance des qualités sensibles.

-Nietzsche y décèle le refus du tragique et une attitude existentielle contraire à la vie.

-le relativisme sociologique la réduit à une forme de la pensée humaine parmi d'autres, propre à la culture occidentale.

-Heidegger la définit comme moment d'une " histoire de l'être ".

-Il y a de l'indicible, du contingent, du hasard, du particulier, du singulier, de l'irrationnel affirment les 'pataphysiciens pour lesquels -et suivant les analyses kantiennes de la Dialectique transcendantale-, la < Raison > n'est qu'illusion dogmatique, précritique, spéculative et inconsciente de soi.

4. Si la raison -se leurrant sur elle-même, incapable d'authentifier son territoire, ses limites, ses aptitudes-, est elle-même illusion, voire l'illusion par excellence, comment cette puissance trompeuse ( Pascal ) pourrait-elle prétendre dans son usage à se constituer en garantie contre les illusions ?

 

4. Pourquoi observer sans théorie instruit-il si peu ?

Toute observation est-elle gage d'enseignement ?

1. Observer, c'est porter son attention sur...

L'observation peut-être errante ou méthodique ( Alain, Eléments de philosophie ).

-L'observation errante n'est rien de plus qu'un vagabondage sans dessein, sans principe, livré au caprice de l'association d'idées et au hasard des rencontres phénoménales.

Ne supposant pas, ne cherchant rien, elle trouve peu quoiqu'elle rencontre beaucoup.

Car il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel que n'en peut comprendre notre philosophie, au dire du Poète...

Elle n'instruit guère. Tout juste relève-t-elle des consécutions phénoménales empiriques.

-L'observation méthodique est tentative de vérification d'une hypothèse ou, à tout le moins, d'une conjecture. Elle prétend dégager des relations de simultanéité et de succession liant les phénomènes.

Alors que les observations empiriques sont de pures constatations, l'observation théorique, fondée sur les premières forment des hypothèses portant sur des rapports de faits et les vérifient ( cf Claude Bernard, Gaston Bachelard ).

L'observation théorique est donc observation provoquée. Elle instruit, même à l'occasion d'un échec ou de la réfutation d'une hypothèse.

Elle est l'expression de la < falsifiabilité > ( K. Popper ) des propositions scientifiques à la différence des énoncés spéculatifs soustraits au travail de la preuve.

-Un observation sans théorie est aveugle. Une théorie non appuyée par l'observation n'est qu'artifice vide.

Ce qui ne signifie pas qu'elle soit -aux yeux du 'pataphysicien- nécessairement dénuée d'intérêt.

 

5. Sur quoi peut se fonder la conviction d'avoir raison ?

-La conviction est l'attitude d'esprit de quiconque tient une chose pour vraie en vertu de motifs ou d'arguments rationnels.

A distinguer de la persuasion, stratégie psychologique qui vise, pour provoquer l'adhésion, à toucher la sensibilité et à mouvoir la volonté.

-Avoir raison, c'est, après avoir apporté des preuves, clore une question, dégager la solution d'un problème, vérifier le bien fondé d'une hypothèse.

La conviction est un état psychologique qui accompagne une méthodologie logique et/ou expérimentale.

-Les convictions scientifiques sont spécifiées, parcellaires, modestes, prudentes, réfutables et vérifiables...

-Les convictions spéculatives, grandioses synthèses théoriques scientifiques, visions religieuses, utopies idéologiques, sont globalisantes, totalitaires, irréfutables et emphatiques.

Elles traduisent le désir irrationnel d'intelligibilité, de sécurité d'esprit, la peur de l'inconnu et de l'aléatoire, quand elles n'expriment pas la soif de pouvoir sur le monde et sur autrui, la volonté de puissance la plus vulgaire.

Le 'pataphysicien, proche des empiristes mais acceptant les conclusions kantiennes de la Dialectique transcendantale, souscrit - pour son agrément intellectuel et son confort pratique-, aux "raisons" locales et provisoires des gens de science et se divertit aux prétentions mégalomaniaques des chimériques mus par la < passion de la Raison > ( cf Michel Alexandre, Lecture de Kant ).

 

6. Peut-on mal user de sa raison ?

Bien user de sa raison, c'est appliquer les règles de la méthode.

On peut user maladroitement ou malicieusement de sa raison.

-Dans le premier cas, domaine de la raison < rationnelle >, scientifique, on manifeste son inintelligence des procédés de la recherche, de l'analyse, de la déduction, de l'induction, de la preuve, de l'expérimentation...

-Dans le second cas, domaine de la raison < raisonnable >, on pervertit la < Loi morale >, au sens de Kant, en agissant contrairement au < Droit >... malicieusement et en toute conscience.

On peut user enfin spéculativement, systèmes de métaphysique, ou 'pataphysiquement, de sa raison.

En créant par jeu, sur les modes esthétique et éthique, des fictions, des univers supplémentaires.

 

7. L 'irrationnel est-il irréductible à la raison ?

< Irrationnel > se dit de ce qui est étranger à la raison comme les conduites ( rêves, actes apparemment "manqués"...) qui échappent à sa direction quoiqu'elles soient l'objet d'une étude rationnelle qui se prétend scientifique ( Ainsi du Freudisme ).

< Irrationnel > désigne ensuite ce qui est contraire à la raison comme ce qui relève de la pensée préscientifique, par exemple la magie sympathique, ou présentant un vice de méthode dans son approche du vrai.

< Irrationnel > caractérise enfin ce qui est irréductible à la raison dès lors que celle ci est incapable d'apporter une justification -un sens- au fait de l'existence ou quand les connaissances à établir dépassent ses possibilités -ainsi les "objets" de la foi.

Tout ce qui relève du hasard ( par opposition à la finalité, au dessein, à l'intention ) est en soi < irrationnel > -indépendamment du calcul des probabilités, branche fort rationnelle des mathématiques.

L'irrationnel est donc limite permanente à l'intelligibilité de l'être, du monde, de la conduite.

A noter que l'irrationnel a un devenir - il y a une histoire de l'irrationnel- et que la raison elle-même est susceptible de se détruire, voire de se pervertir en oeuvrant à des fins intrinsèquement irrationnelles ( cf Horkheimer, Théorie critique, Heidegger, L 'essence de la technique )

-'Pataphysiquement parlant < l'irrationnel est le réel > ( Dämon Sir, De l'incertitude ).

 

paraphrases et dialogues 4

1. Malebranche ( Recherche de la vérité ): Les sens ne nous trompent pas.

2. Peut-on apprendre la vérité aux enfants ( Rousseau, Emile )?

3. Hobbes ( Léviathan ): la curiosité, source et moteur de la raison.

4. Karl Popper ( Logique de la découverte scientifique ), ambiguïté du terme d'expérience.

5. Problématique générale de la perception.

 

1. Les sens ne nous trompent pas

A : -Quelle est l'origine de l'erreur ? Les sens nous tromperaient-ils ?

B : -Ne serait-ce pas plutôt notre volonté qui nous leurre par ses jugements précipités ?

A : -Réfléchissons... Si je vois de la lumière, il est très certain que je vois de la lumière...

... si je sens de la chaleur, je ne me trompe pas de croire que j'en sens...

B : -Mais je me trompe si je juge que la chaleur que je sens est hors de l'âme qui la sent.

A : - C'est pourquoi, si nous faisions bon usage de notre liberté, si nous usions à bon escient du rapport de nos sens, si nous jugions sans précipitation...

B : -... les sens ne nous jetteraient pas dans l'erreur.

A : -Pourquoi est-il donc si difficile de bien juger ?

B : - A cause de l'étroite union de notre âme avec notre corps...

A : -Il nous faut donc observer cette règle de ne juger jamais par les sens de ce que les choses sont en elles-mêmes, mais seulement du rapport qu'elles ont avec notre corps.

 

2. Peut-on apprendre la vérité aux enfants ?

A : -Les enfants ne sont guère aptes à la méditation de la vérité et aux sciences abstraites.

B : - Leur âme, si fragile, si délicate encore, ne s'applique qu' à l'agitation causée par les objets les plus faibles et les moins sensibles... elle laisse les pensées métaphysiques et de pure intellection.

A : -Les enfants sont facilement distraits par les idées confuses des sens... Ils ne peuvent considérer avec attention les idées pures de la vérité.

B : -Ceci acquis, on peut remarquer :

-en premier lieu, qu'un enfant de sept ans se délivrera plus aisément de l'erreur où les sens le portent qu'un vieillard qui a suivi toute sa vie les préjugés de son enfance.

-en second lieu, que si l'enfant n'est pas apte aux idées claires de la vérité, on peut toutefois l'avertir de la tromperie où ses sens peuvent l' amener en toutes sortes d'occasions.

A : - A défaut de lui apprendre la vérité, on peut ne pas l'entretenir et le fortifier dans ses erreurs.

 

3. Hobbes ( Léviathan ) : la curiosité, source et moteur de la raison

A : - Si l'expérience est la base de toute connaissance, les expériences nouvelles sont la source des nouvelles sciences et l'accumulation des expériences les augmentent.

B : -Mais c'est la curiosité qui est le moteur de la connaissance. L'événement étrange et inconnu suscite l'espoir et l'attente d'une connaisance prochaine.

A : - Cette passion, nous la désignerons sous le terme d'admiration.

B : -Passion représentative qui, considérée comme un désir, n'est autre que la curiosité...

A : - ... le désir de savoir ou de connaître...

B : - C'est cette passion qui nous distingue des animaux.

A : - En effet, si l'homme rompt toute communauté avec les bêtes par sa capacité à donner des noms aux choses, il les surpasse aussi par la passion de la curiosité.

B : -La bête ne considère la nouveauté et l'étrange que sous le jour de l'utilité ou de la nuisance ; l'homme cherche le commencement ou la cause.

A : - Et c'est cette passion d'admiration et de curiosité qui a produit l'invention des mots, la supposition des causes, la science, la philosophie et la raison.

 

4. Karl Popper, ambiguïté du terme d'expérience

A : - Apprendre, que ce soit dans le domaine des faits ou dans celui des normes, est l'effet de nos erreurs et de la critique.

B : - Est-ce suffisant ? Ne faut-il pas faire appel également à l'intuition et à l'expérience ?

A : - Certains philosophes ont décrit la perception par les sens comme une source de connaissance, de "données" à l'aide desquelles nous édifions notre expérience.

C'est là une grave erreur.

B : - Certes ; expériences et observations ne consistent pas en "données" mais en un réseau de conjectures et d'hypothèses mêlées à un ensemble de croyances traditionnelles, scientifiques ou non.

A : -Il n' y a pas d'expérience et d'observation à l'état pur, abstraction faite de toute attente et de toute théorie.

B : - Et il n'y a pas de données " pures " pouvant être considérées comme sources de connaisance et utilisées comme moyens critiques.

 

 

5. Problématique classique de la perception

A. Les problèmes. B. Les tentatives de réponse. C. Les sujets.

*

A. les problèmes

1. Lieu de la perception :

le corps ? la conscience réflexive? les deux niveaux ? rôle respectif ?

2. Qui perçoit ?

-si le corps est mis en avant : comment sont unifiées les données sensorielles liées à la diversité des organes des sens ?

-si la conscience est mise en avant, l'unité est donnée d'emblée. Comment cette unité a-t-elle rapports à la diversité du monde sensible ?

3. Que perçoit-on ?

Une affection corporelle, une image mentale, l'objet lui même ?

-comment concevoir le rapport de l'objet à l'image ?

-peut-on inférer de la perception la chose qui en est la cause ?

-dans l'hypothèse d'une réponse négative, y a-t-il quelque chose comme un monde ?

-si l'intersubjectivité est impossible, le solipsisme est-il alors le vrai ?

4. La perception est-elle connaissance ?

La perception : degré inférieur de la connaissance ? élément de la connaissance ? donne-t-elle à la connaissance ses objets ?

B. Les tentatives de réponses.

La réceptivité, l 'activité, le sentir sont les trois opérateurs d'intelligibilité habituellement relevés de la perception.

1. la réceptivité :

1.1. Epicure. Le sujet est passif. La réalité du monde externe n'est pas discutée. Il informe le sujet percevant ( théorie des simulacres ).

A noter la thèse analogue du behiaviorisme moderne : la perception est comprise comme modification du comportement par l'effet des causes externes. La conscience est une hypothèse inutile pour en rendre compte. Les stimuli donnent l'objet perçu immédiatement organisé.

1.2. Berkeley. Le sujet est passif. Les impressions sensibles sont des données absolues qui ne sont pas signes de réalités externes.

1.3. Locke et Condillac. Les sens témoignent de l'action d'objets extérieurs qui agissent sur le sujet. Cette réceptivité est la source de la genèse des idées par voie de réflexion.

2. L'activité.

Intellectualisme ( Platon, Kant, Lagneau, Alain ).

La perception est effet de l'activité de l'âme, de la raison, d'un sujet transcendantal, de l'entendement.

L'objet est constitué par le sujet. Le donné sensible est diversité chaotique alors que le perçu est cohérent. La perception suppose :

-la sensation comme relation du corps à des objets ;

-le jugement et l'attention comme activité fondatrice de la pensée.

3. Le sentir.

Critique de la psychologie expérimentale par Brentano et Husserl -Psychologie de la forme et étude de la structure de la perception (Köhler) - Recherches phénoménologiques (Merleau-Ponty) -Recherches psychologiques ( Goldstein, Buytendijk).

L 'Analyse de la relation du sentir aux organes des sens fait apparaître:

-l'interdépendances des organes des sens.

-l'organisme comme mise en forme de l'information et non pas simple véhicule enregistreur de l'information conduite de la périphérie aux centre nerveux.

-que la forme de la perception lui est propre ; elle est d'emblée globale ; elle n'est pas réductible aux éléments perçus, aux sensations élémentaires ni aux propriétés organiques.

-qu'il n'existe pas de parallélisme entre les éléments d'un processus organique et la constitution du sentir (deux images rétiniennes et perception d'un seul objet ).

Le sentir est :

-utilisation des organes des sens.

-projet vital reliant le sujet à la réalité comme support de signaux ou d'expressivités;

-saisie des significations vécues comme inhérentes au sensible et comme telles reconnues par le sujet;

-saisie représentative du réel à partir du corps propre comme critère de référence.

Conséquences :

1. Le sujet percevant est incarné dans un monde de significations. Celui ci est inhérent au vécu perceptif. Il diffère d'une espèce l'autre, d'un sujet l'autre.

2. La signification, l'expressivité, est fonction du contexte; elle varie.

3. Elle dépend de la nature de l'animal. Chaque espèce réagit sélectivement à une classe spécifique de signaux déclenchants émanant de la réalité externe.

4. Les formes sont inhérentes au sentir. Comment se constituent-elles ?

5. La perception humaine est fonction de l'environnement culturel et social. Elle est un processus global, rapport de l'homme au monde.

*

Note. Critique de la psychologie de la forme ( Piaget /Janet/ Pradines ) :

1. Elle réduit excessivement le rôle de l'activité de l'esprit.

La perception est ramenée à des lois physiologiques réduites elles-mêmes à des lois d'équilibre physique ( isomorphisme ).

La < forme > est donnée toute faite dans les perceptions élémentaires.

Or la capacité de constitution des objets est un processus génétique de construction -par accommodations et assimilations ( Piaget )- elle-même fonction de l'évolution mentale, de l'expérience et de l'âge du sujet.

Elle mêle des intérêts affectifs et des besoins. Ainsi l'unité et la physionomie d'une chose sont-elles établies par la satisfaction directe ou indirecte de nos tendances.

Enfin la perception est inséparable des cadres sociaux, de la situation sociale où elle s'effectue ainsi que de la dénomination ( importance du langage dans l'interprétation des objets ).

La perception sensible n'est donc pas d'emblée structurée et organisée.

2. Elle repose sur une hypothèse métaphysique.

Elle suppose un ordre rationnel déjà réalisé dans la nature que l'esprit n'a qu'à enregistrer.

La perception n'en est plus que le décalque.

Elle ne nous donnerait jamais de qualités "pures" et toute qualité ( son, odeur, saveur... ) serait d'emblée objet déjà douée de signification.

Tout serait donné, chose, sens, expressivité.

3. Elle efface la distinction entre le sensible et l'intelligible.

Or voir, entendre, etc., n'est pas nécessairement comprendre.

Elle méconnaît ainsi la notion des plans de conscience ( de la distraction à l'extrême attention) sans distinguer le syncrétisme de l' enfant de la capacité analytique de l'adulte.

Elle sous-estime le rôle de l'expérience et de la mémoire.

Elle exprime l'illusion de l'expérience directe et de l'immédiateté, un empirisme du sens et de l'expressivité.

 

**

De la confusion de la représentation et de la perception.

Un exemple de critique (anticipée) du mythe gestaltiste et phénoménologique de < l'immédiateté passive > :

l'analyse réflexive de la perception par Jules lagneau, Célèbres leçons, Cours sur la perception

*

1. < Représentation et perception. -Mais, si étroitement liées que soient la représentation et la perception, il n'est pas moins nécessaire de les distinguer l'une de l'autre comme deux moments continuellement successifs. Ainsi, qu'un mouvement soudain de ma main se produise devant mes yeux, si je ne saisis que ce mouvement, j'ai une simple représentation. Si je sais que c'est ma main qui a passé devant mes yeux,j'ai une perception, c'est-à-dire une représentation déterminée. Enfin, si je cherche à m'expliquer la cause de ma représentation intuitive, je fais acte de connaissance rationnelle.

Toutefois il faut remarquer que dans l'acte même par lequel j'ai interprété ce mouvement comme étant le passage de ma main devant mes yeux, mon entendement est intervenu. Si j'étais un enfant à peine né, il me serait impossible de reconnaître dans ce mouvement le passage d'une main devant un oeil. Cette interprétation suppose, d'une part que je sais que tout ce qui se présente à moi dans ma représentation est en moi, et ensuite que j'ai appris quelle espèce d'être doit être conçu pour expliquer cette représentation.

Autrement dit la perception suppose ceci de plus que la représentation, à savoir la conception d'un être objectif auquel elle se rapporte, et un ensemble d'habitudes acquises par le moyen desquelles j'ai pu évoquer en moi précisément la représentation de l'objet le plus capable d'expliquer ma représentation.

Enfin, en dernier lieu, elle suppose un jugement ferme, définitif, en apparence immédiat, par lequel j'ai appliqué cette construction intérieure d'un objet à ma représentation extérieure, de façon qu'elles fissent corps, l'une avec l'autre. Lorsque je perçois un objet extérieur, il ne me semble pas que j'interprète une représentation passive par une représentation active, mais il me semble que cette opération est immédiate, intuitive. La perception est en apparence une intuition immédiate. L'esprit semble passif, alors qu'il est actif. Le côté actif de la perception, l'esprit n'en a généralement pas conscience. Il y a cependant des cas dans lesquels le caractère actif de la perception apparaît distinctement, c'est lorsque l'esprit cherche à voir ou à entendre ; mais, quand il voit ou entend, le côté actif disparaît. >

**

Sur les illusions des sens

 

2. < Les illusions des sens concernant les relations d'étendue. -L 'erreur peut aussi porter, et porte le plus souvent, sur le mouvement, les positions, les distances et les formes, c'est-à-dire sur les relations d'étendue. L' habitude y joue un rôle prépondérant.

Nous nous trompons parce que nous appliquons à des cas exceptionnels une règle qui ne vaut que dans la généralité des cas. Mais l'activité propre de l'esprit y est aussi pour beaucoup ; c'est toujours une interprétation, en partie habituelle, en partie confirmée par le jugement, qui fait que nous nous représentons les positions dans l'étendue de façon erronée. Et ce qui est remarquable ici, c'est que l'erreur ne se traduit pas par un jugement explicite, mais par une intuition dans l'espace ; d'où l'on comprend une fois de plus que l'intuition n'est pas donnée, mais bien plutôt construite, et qu'elle est dans la dépendance de l'idée que nous nous faisons de l'objet . >

< ... Enfin, il y a des cas remarquables où l'aspect d'une forme en relief, représentée par des lignes, change à volonté selon l'interprétation que l'on adopte. C 'est ainsi que l'on peut voir à volonté, dans la même figure plane, le dessus ou le dessous d'un escalier, un cube vu sous deux aspects, un tronc de pyramide en creux ou en relief. L'aspect des objets dépend ici de l'idée que nous en avons.

D'où l'on peut conclure que la perception de l'étendue par les sens ne résulte pas d'une nécessité de notre nature seulement, mais qu'elle dépend aussi de nos jugements. >

***

 

C. Les sujets :

1. La perception n'est-elle qu'une hallucination vraie ?

2. Nos perceptions ne sont-elles que des rêves bien liés ?

Autres sujets de réflexion ( à envisager à partir des analyses de Jules Lagneau, reprises par Alain, Elements de philosophie et Michel Alexandre, notes de cours, En souvenir de Michel Alexandre ) :

La perception est-elle déjà une science ? Suffit-il de voir pour savoir ? La perception est-elle passive ou active ? Le réel se réduit-il à ce que l'on perçoit ? Percevoir, est-ce seulement recevoir ? La raison modifie-t-elle la perception sensorielle ? L'art, la science enrichissent-ils la perception du réel ? Quand nous percevons, comment savons-nous que nous ne rêvons pas ? Quel est le rôle de la pensée dans l'acte de percevoir ? La perception est-elle présentation directe de la chose perçue ? L'illusion est-elle une erreur de perception ?

**

1. La perception n'est-elle qu'une < hallucination vraie > ?

Problématisation d'une assertion célèbre de Taine.

1. Percevoir, selon l'étymologie, c'est recueillir, se saisir de... C'est aussi éprouver.

La perception est représentation et affection; elle est aussi action. Conduite globale d'un organisme, elle est constitution de l'objet.

C'est une fonction du sujet qui se représente les objets.

Dans cette construction interviennent le corps sexué, la sensation, l'affectivité, le besoin, le jugement, l'expérience, des conventions culturelles.

L'objet n'est pas seulement présenté mais aussi représenté.

La chose se présente, se manifeste, interprétée par une conscience percevante -ni spontanée ni immédiate- du monde extérieur.

2. L'hallucination est habituellemnt définie comme une perception pathologique qui fait croire réelles des choses qui n'existent pas.

Elle entre, ainsi que le cauchemar, la chimère, le délire, le rêve, la vision... dans le champ sémantique de l'égarement.

La conscience hallucinée se méprend, se trompe ; elle divague... Elle est, chez le sujet éveillé, perception fausse.

Elle est croyance en la présence d'objets ou d'êtres qui ne sont pas donnés dans la réalité.

Elle affecte tous les sens externes.

Elle a pour origine :

1. une excitation pathologique des récepteurs sensoriels ( otite, tumeur cérébrale ) ou un déséquilibre du système nerveux par infection ou intoxication.

2. une altération prononcée de la conscience affective, une projection ; par exemple dans le délire hallucinatoire, la schizophrénie, etc.

*

3. La proposition de Taine est donc, à dessein, provocante.

Elle séduit certains romanciers, poètes et artistes... notamment ceux qui confondent plus ou moins délibérement perception, hallucination, vision et imagination.

Elle est également discutable :

-d' un côté, une hallucination n'est ni vraie ni fausse ; c'est une < existence primitive > ( Hume ) incontestable parce qu'effectivement éprouvée par le sujet. Elle traduit un désordre du corps et/ou de l'esprit.

-d'un autre côté, ramener la perception à l'hallucination -fût-elle déclarée vraie- est plus qu'un paradoxe...

C'est nier sa spécificité comme c'est nier la dimension pathologique de l'hallucination.

Les conventions culturelles qui imprègnent nos perceptions contribuent à constituer un sens commun, certes naïf et à l'objectivité discutable, mais non pas -à parler rigoureusement- un égarement pathologique, une démence.

La démence, individuelle ou collective, commence là où font provisoirement ou définitivement défaut le jugement critique, le questionnement relatif au sens et à la valeur représentative de nos perceptions lestées de nos conventions.

< Le fou, écrit Alain, est celui qui se croit, qui ne doute pas >...

*

2. Nos perceptions ne sont-elles que des rêves bien liés ?

1. Conjecture de Leibniz ( Discours de métaphysique ), prise peut-être à Descartes ( Méditations métaphysiques 1 ) et proche de certaines considérations développées par Pascal ( Pensées )...

Thème baroque, shakespearien : la vie serait < un songe > ( cf Calderon ).

Et qui repose sur le postulat métaphysique de la continuité de la vie mentale.

Exister serait rêver... Nous irions de l'incohérence du rêve à la cohérence perceptive sans jamais quitter le domaine de l'onirisme...

2. Or, percevoir n'est pas rêver...

Il s'agit de deux modes bien distincts de la vie mentale, reconnus et analysés comme tels par les sciences de l'esprit.

La vie psychologique représentative est caractérisée par des discontinuités notables, par des plans de conscience distincts, par des types et des niveaux d'activité bien spécifiés.

Des " petites perceptions " relevées par l' auteur des Nouveaux essais sur l'entendement humain, à l' "aperception " ou prise de conscience réfléchie par la monade -le sujet doué de raison- des choses qui l'entourent.

3. Cependant que nous éprouvons également des états psychiques intermédiaires ( rêverie / fausse reconnaissance ) ou de transition ( distraction / éveil / endormissement... ) qui peuvent parfois suggérer l'illusion d'un rêve continué.

 

 

23. La logique

1. la raison est-elle seulement affaire de logique ?

2. une pensée cohérente est-elle nécessairement vraie ?

3. les règles de la logique limitent-elles la liberté de l'esprit ?

4. a-t-on le droit de se contredire ?

5. définir la logique comme l'art de penser, est-ce appauvrir la pensée ?

6. la logique est-elle une science ?

 

1. la raison est-elle seulement affaire de logique ?

1. la < raison > est un concept riche, saturé de significations :

-faculté de juger propre à l'homme ( Aristote ) et commune à tous les hommes ( Cicéron );

-puissance de bien juger et de distinguer le vrai d'avec le faux ( Descartes, Malebranche );

-faculté des principes, ordonnée à un système de principes a priori auxquels elle doit se conformer du point de vue soit logique et formel ( principes d'identité, de non-contradiction, du tiers exclu ), soit épistémologique, s'appliquant au réel sensible ( principes du déterminisme, de causalité, de finalité -raion suffisante ou déterminante selon Leibniz ) ;

-faculté discursive de raisonner, de combiner concepts et propositions ;

-faculté de percevoir et d'établir des rapports nécessaires (rationalisme) ou constants (empirisme) entre les phénomènes -la raison des choses ou l'ordre selon lequel les faits, les lois, les rapports, objets de la connaissance, s'enchaînent en procédant les uns des autres ( Cournot );

-principe universel d'explication et de justification, < flambeau du philosophe >, lumière, coordinatrice et guide du moraliste, du politique et de l'historien ( Cournot ).

-idée spéculative, Esprit du monde et substitut de la providence et de dieu ( Hegel et son fantasme de la raison dans l'histoire );

-faculté des Idées transcendantales, Sujet, Monde, Dieu ( Kant ).

La raison -constituante- exprime la tendance de l'esprit à l'identité du divers, à l'intelligibilité, à la réduction de l'inconnu au connu, à la recherche de l' < Absolu >...

Elle est exclusive, rejetant la religion, le mythe, l'illusion, l'imagination, la transe poétique, la folie...

Elle se présente comme connaissance authentique de la réalité et souci constant de s'authentifier soi-même.

**

2. La logique est une science, un art de penser et une exigence normative et prescriptive.

2.1. Elle est l'étude des opérations de l'esprit ( Logique de Port-Royal ) considérées par rapport à la fin à laquelle il tend : la connaissance de la vérité et la détermination des règles qui assurent la légitimité de ces connaissances.

2.2. Logique formelle ( Aristote ), science de la conséquence ou de l'accord de la pensée avec elle-même dans le discours.

-En ramenant à l'unité une pluralité d'intuitions de la conscience ou des sens pour former un concept qui s'exprime par un terme.

-En liant deux concepts l'un à l'autre par un jugement qui s'exprime par une proposition.

-En liant un jugement à un ou plusieurs autres jugements par le moyen d'une inférence qui s'exprime dans un raisonnement.

2.3. Logique symbolique, constituant une langue artificielle et idéographique rigoureuse évitant les équivoques du langage courant, visant à substituer aux grammaires des langues naturelles une grammaire où les formes du discours soient calquées sur les formes logiques ( Leibniz, Boole, De Morgan, Hilbert, Russell ).

3. La logique est donc servante de la raison... tout autant qu'instrument de certitude, réduction de l'incertitude, cette grande source d'angoisse des hommes.

S'ensuit-il que la raison ne soit qu'une affaire de logique ?

-D'un côté la logique est bien le coeur de la rationalité discursive ; d'un autre côté la raison doit prendre en compte le rôle et le poids de l'expérience dans la constitution de la connaissance - et ainsi de la contingence, du hasard, du particulier... de l'irrationnel.

-De surcroît, il convient de ne pas oublier l'ancrage de la rationalité dans la culture ( cf Michel Foucault / Thomas Kuhn );

S'il n' y a pas de < Raison dans l'Histoire > (Hegel ), il y a par contre une histoire de la raison.

*

-La < raison pratique > ( Kant ), expression de la raison pure dans le domaine éthique, se propose de déterminer d'après des principes a priori les propositions exigées par la loi morale.

On s'autorisera à douter de la valeur des postulats de la raison pratique...

-La < raison d'Etat > prétend justifier au nom de l'intérêt public certaines mesures préjudiciables à l'intérêt privé mais souvent contraires à la justice et à l'équité...

-La rationalité réflexive et critique -avec Kant, Wittgenstein 1 et l'Ecole de Vienne- conteste enfin à la raison spéculative la possibilité d'une connaissance objective, fût-elle formellement cohérente ( psychologie, cosmologie, théologie rationnelles ).

Il y a une... passion de la raison ( cf Michel Alexandre, Lecture de Kant ).

Passion de l'intelligibilité, du Sens, de l'absolu, de l'unité, de la totalité... autant d'idoles et de fétiches de la raison spéculative.

On voit par là que les "raisons" de la raison -motifs avoués ou mobiles cachés-, sont bien loin d'obéir au stricts critères de la logique auxquels elle prétend habituellemnt satisfaire...

 

2. Une pensée cohérente est-elle nécessairement vraie ?

1. La cohérence -caractère d'une suite de pensées formant un tout logique ou rationnellement ordonné- est un critère de métalangage logique.

-Le terme de vérité qualifie formellement les propositions logiques -qui ne sont que des tautologies ne nous apprenant rien du réel.

< Dans les mathématiques formalisées, au critère de l'évidence des principes et des théorèmes d'une théorie déductive, se substitue le critère de la cohérence d'un système d'axiomes, exprimé sous forme de relations entre des symboles non définis. > ( Louis Rougier, Traité de la connaissance )

-Les lois de la "nature"( généralités, moules symboliques ou fonctions propositionnelles génératrices de propositions empiriques particulières ) sont cohérentes -bien formées, ordonnées rationnellement-, et stipulées vraies.

Au motif qu'elles qualifient matériellement des énoncés expérimentaux vérifiés et prouvés.

-La rhétorique -notamment la judiciaire- est un modèle de pensée surveillée où l'imprécision, le manque de rigueur, la contradiction sont bannies.

Une pensée vraie est donc nécessairement cohérente.

2. La cohérence -critère formel de vérité- n'est pourtant qu'une condition de la connaissance.

Un jeu est cohérent d'après ses règles ; un système hypothético-déductif est vrai selon ses axiomes, son vocabulaire, ses règles de déduction ; les propos d'un paranoïaque ou d'un idéologue visionnaire peuvent être parfaitement cohérents alors que ses postulats sont aberrants et ses inductions, hallucinées.

3. La pensée ne se réduit pas à la rationalité.

Le terme de < pensée > ( cf Descartes ) désigne l'activité psychique dans son ensemble indépendamment de sa valeur objective de connaissance.

Douter, affirmer, aimer, sentir, vouloir, imaginer, sont des attitudes mentales générant des énoncés susceptibles d'être cohérents, incohérents, ambigus, équivoques, absurdes.

Quant au Verbe, il peut s'engendrer lui-même... par la vertu génétique du calembour...

*

Ceci admis, remarquons que pour nombre de nos congénères :

< la vérité est l'idole suprême.

( Mais ) Qu'a de vénérable ce qui est ?

Qu'ont de plaisant la logique et l'intelligibilité ? de plaisant ou de satisfaisant ? >.

( Attribué à < Julien Torma > )

D'où le dilemme de certains 'pataphysiciens : prendre conscience de ce tropisme de l'esprit humain et le revendiquer. Ou bien se déconsidérer publiquement en décidant d'en sortir...

 

3. A-t-on le droit de se contredire ?

Relation de deux ordres axiologiques : le moral et le logique.

1. Se contredire, c'est formuler une affirmation incompatible avec une proposition donnée comme vraie ou poser un pacte en désaccord avec ses principes, avec ses décisions antérieures.

La logique est normative. Elle définit les règles de la pensée. La non-contradiction est la valeur de référence qui fonde le discours pertinent tant vis à vis de soi qu'en regard d'un tiers.

2. Est-elle pour autant prescriptive ? Est-ce un < devoir > de ne pas se contredire ?

Du point de vue éthique ( Morale religieuse ou sociale conventionnelle, Kantisme ), se contredire équivaut à tromper. L'erreur est une faute...

3. Cependant que :

-La contradiction peut être involontaire; c'est là un fait assez banal de la psychologie de la connaissance : on se contredit par maladresse, par simple erreur de jugement, par défaut de mémoire, par précipitation, par passion, sous l'effet d'un choc psychologique, de la maladie ou encore de l' aliénation mentale.

-Elle peut aussi être volontaire, tactique, politique, voire insolente.

La volte-face, le démenti, la dénégation, le dédit, la dérobade, la palinodie sont des attitudes existentielles et pragmatiques fréquentes, mettant à mal la logique et parfois efficaces.

Quand la contradiction est flagrante, opiniâtre et publique, le ridicule n'est pas loin ( Cf les grands types portés sur la scène par Molière, Orgon, Alceste, etc...).

4. On peut enfin constituer la contradiction en jeu afin de dynamiter les prétentions excessive de la logique ( cf théâtre de Ionesco ).

 

4. Les règles de la logique limitent-elles la liberté de l'esprit ?

Relation de la logique à la psychologie et à la métaphysique.

1.

-L'esprit sans règles et sans méthode vagabonde, erre et assez souvent se perd en un kaléidoscope d'associations d'idées dont certaines ne sont toutefois pas dépourvues d'intérêt.

Conduite mentale procurant un bénéfice esthétique mais certes pas " l'assurance " habituellement désirée que fournit la logique.

-la liberté absolue est synonyme de liberté d'indifférence aux motifs et aux mobiles de l'action et de la pensée -auquel cas < Dieu > seul peut être stipulé libre de cette liberté.

< Dieu, disait Descartes, au grand scandale du logicien Leibniz, eût pu vouloir que deux et deux ne fissent point quatre >.

-la liberté propre à un esprit fini suppose nécessairement des règles qui définissent une manière de se conduire dans le domaine des déductions et des inférences logiques.

Il est possible de s'abandonner au hasard et au chaos -qui ne sont en fait qu'espèces d'un despotisme effectif et subi.

Pourquoi pas... mais à nos risques et périls.

2. L'existence se plie ainsi généralement à la règle qui prescrit comment s'y prendre afin d'assurer un résultat satisfaisant.

Ainsi du syllogisme ou encore des règles autorisant les différents jeux, admises par convention explicites ou implicites.

Il semble que la liberté de tout esprit fini, incarné et situé, enveloppe cette irréductible et incontournable nécessité.

Règlements, prescriptions, lois, canons, chartes, maximes, paradigmes, principes, préceptes gouvernent tous les domaines de l'existence tout autant que la vie de l'esprit.

L'esprit peut changer de règles, il ne peut guère se passer de règles ( cf Valéry ).

Il peut aussi jouir de la malice de subvertir et de changer les règles du jeu...

3. Enfin, si le désir d'assurance procurée par le vrai est bien la source psychologique de la pensée logique, quelle en est la valeur ? ( cf les analyses de Nietzsche, Gai savoir )

 

5. Définir la logique comme l'art de penser, est-ce appauvrir la pensée ?

Définition de la logique dans la manière de Port-Royal : discipline qui a pour objet de déterminer les formes du discours, du jugement et du raisonnement valables, autant de moyens assurés de parvenir à la vérité et à la certitude.

-Que serait la pensée selon ses modes sans l'art, sans la technique, sans la mise en forme ? une pensée brute, immédiate, spontanée, irréfléchie, d'une " sincérité " toute proche de l'automatisme et de l'inconscience et livrée au chaos.

Sentir, c'est savoir qu'on sent ; imaginer, c'est savoir qu'on imagine ; juger, c'est savoir qu'on juge... Et toujours d'après des règles, des normes, des canons.

-Ce qui limite est tout autant ce qui " libère "... au sens de ce qui autorise et permet.

Quoi de plus nécessitant que le sonnet ? quoi de plus arbitraire que les astreintes de la sérialité ?

Le < chef-d'oeuvre > serait-il en raison directe des contraintes consenties ? ( cf Oulipo )

La logique ou plutôt les logiques, les diverses axiomatiques, enrichissent donc formellement la pensée.

Quant au 'pataphysicien, il s'agit incontestablement d' un "amateur " de logiques...

 

 

 

24. La science et la rationalité scientifique

 

 

La connaissance scientifique ( croyance, mathématique, réalité, loi, théorie )

1. la science est-elle une croyance justifiée ?

2. n' y a-t-il de science que de ce qui est mathématisable ?

3. le développement des sciences est-il recherche du savoir ou de la puissance ?

4. la science est-elle en mesure de dicter des conclusions morales ?

5. qu'est-ce qu'une loi de la nature ?

6. quelles sont la nature et la valeur des théories physiques ?

7. la physique nous procure-t-elle la connaissance du monde en soi ?

 

1. La science est-elle une croyance justifiée ?

1. La < croyance >, -assentiment de l'esprit sans fondement rationnel, attitude de simple adhésion à une opinion, à une proposition, à un dogme, -est une connaissance généralement injustifiée.

2. La connaissance dite < scientifique > est caractérisée par un ensemble d'actes de la vie psychique ; elle définit également le savoir en sa totalité -à un certain moment de son histoire- résultant de ces actes (l'encyclopédie).

Elle est assentiment aux connaissances dites < rationnelles > obtenues par démonstration, par observation, par hypothèses posées, par vérification expérimentale.

L'< esprit scientifique > se déclare en rupture avec la sphère psychologique de la croyance spontanée, de l'évidence immédiate propre à < l'expérience errante >( cf Alain, Eléments de philosophie ) :

-Il considère que tous les phénomènes observables se ramènent à des lois ;

-il rejette toute superstition, toute magie, toute considération gnostique ou oraculaire ;

-il n'admet d' autres certitudes que celles de la démonstration rationnelle -logique mathématique-, et de la vérification expérimentale.

En ce sens la science est "croyance justifiée" en la vérité des < propositions rationnelles > ( Cf Russell, Signification et Vérité ).

3. La connaissance scientifique est néanmoins source de croyances... injustifiées et peut, en elle-même, devenir un acte de foi, un savoir dogmatique, un credo.

Il y a une religion de la "Science".

Il est fréquent d' entendre accréditées les thèses d'après lesquelles :

- la science procure effectivement le savoir donc la puissance ( thème politique ).

- la science est l'unique fondement des valeurs ( thème moral ).

- la science, seule, permet la connaissance du réel ( thème métaphysique ).

Le positivisme scientiste, unilatéraliste et réducteur ( cf A. Comte, Ecole de Vienne ), considère que la science est capable de résoudre la plupart des problèmes que l'< humanité > peut se poser dans les domaines les plus divers, connaissance, morale, vie sociale, politique.

De ce point de vue la science n'est en aucun cas une croyance justifiée.

Elle est un moyen de puissance, de domination, un auxiliaire administratif de contrôle, de simple police voire de terreur ( cf Michel Foucault, Surveiller et punir ).

 

2. n'y a-t-il de science que de ce qui est mathématisable ?

1. C'est Descartes qui, suivant Galilée, a établi la mathématisation des sciences comme méthode générale de la connaissance, ( Mathesis universalis ) :

< Il doit y avoir quelque science générale, expliquant tout ce que l'on peut chercher touchant l'ordre et la mesure sans application à une matière particulière > ( Règles pour la direction de l'esprit, 4 ).

Dessein repris et développé par Leibniz.

2. Mais, passage des lois qualitatives aux lois quantitatives, modèle de toute connaissance à prétention rationnelle, la mathématisation se double d'une interprétation métaphysique de l'univers compris comme d' essence géométrique dans le fil du pythagorisme platonicien :

< Le livre de l'univers est écrit dans la langue mathématique : ses caractères sont des triangles, des cercles et d'autres figures géométriques, sans l'intermédiaire desquels, il est impossible d'en comprendre humainement un seul mot > ( Galilée ).

Instrument et fondement des sciences, la mathématique devient elle même ... métaphysique -comme interprétation de l'Être-, un moment de l' histoire de la métaphysique occidentale ( cf Martin Heidegger, Holzwege ).

 

3. le développement des sciences est-il recherche du savoir ou de la puissance ?

Quels sont les intérêts, les motifs et les mobiles de l 'activité scientifique ?

Ils sont mutiples, variés et fort mêlés :

-la recherche libre et désintéressée ; exemple de la contemplation aristotélicienne définie comme bonheur et fin du sage ;

-le prosélytisme anticlérical désireux de vaincre toutes les superstitions ;

-le progressisme politique ( cf Lénine : < le socialisme c'est la révolution plus l'électricité > ) ;

-le profit d'entreprise, l'affairisme ;

-la volonté de puissance ( cf Nietzsche ), notamment des Etats nationaux, l'impérialisme ;

-le pragmatisme utilitariste centré sur la recherche des moyens du bonheur ( cf Stuart Mill ou encore Comte : < En résumé, science d'où prévoyance ; prévoyance d'où action... > ) ;

-sans oublier la < curiosité > du 'pataphysicien...

Enfin, s'il n' est pas possible de séparer le mouvement des sciences de la culture où elles s'insèrent, ce progrès s'effectue polémiquement :

1. Par la réduction de multiples < obstacles > idéologiques et psychologiques.

Gaston Bachelard ( La formation de l'esprit scientifique ) en a analysé quelques uns :

-la séduction du pittoresque et les pièges des expériences curieuses et amusantes ;

-le préjugé substantialiste ( attribuer une valeur explicative à certaines qualités immédiatement visibles : penser le pouvoir de l'électricité d'attirer les corps légers à partir de l'image familière de la colle ;

-la séduction de certains mots répercutant la force de séduction d'une image : exemple de l'éponge abusivement évoquée pour expliquer le phénomène de la dissolution du sel dans l'eau ) ;

-etc...

2. Par refontes périodiques et récurrentes des hypothèses et théories unificatrices d'un domaine de connaissance.

Exemple de l 'évolution du concept de < lumière >:

théorie corpusculaire ( Descartes ), théorie ondulatoire ( Fresnel ), mécanique ondulatoire contemporaine.

 

4. La science est-elle en mesure de dicter des conclusions morales ?

La connaissance scientifique peut-elle être prescriptive ?

1. Elle est descriptive, comme phénoménologie quantitative des phénomènes.

Elle est méthodologiquement normative en rejetant tout ce qui échappe à la mesure, à l'observation, à l'expérimentation, à la preuve.

Elle se prétend < modèle de rationalité >.

En conséquence, d'après ses attendus :

-est déclaré < vrai > ce qui est vérifiable et vérifié ;

-est stipulé < idéologique > ce qui est < irréfutable > au sens de Karl Popper ( c'est-à-dire invérifiable en tant qu'il se soustrait à la vérification ) ;

-relève de la croyance et de l'opinion -donc de la seule psychologie- la certitude subjective ;

La science étudie < ce qui est > mais non < ce qui doit être >...

Si ce < doit-être> a un sens...

2. Quand la science ou plutôt le scientifique prétend déborder le domaine de la connaissance et dicter à autrui des conclusions morales il donne -à l'instar de tout moraliste- par la persuasion ou par la force, des émotions et des intuitions personnelles pour des valeurs universelles ( cf Russell, Science et religion ).

Le scientisme n'est qu'une variété parmi d'autres de despotisme, instrument de la vanité et de la volonté de puissance de quelques uns.

Comme tel il ne peut que susciter l'extrême méfiance du 'pataphysicien.

 

5. qu'est-ce qu'une loi de la nature ?

1. Loi, lex, legalis, est en premier lieu un terme de droit et de morale.

Il vaut pour règle impérative, liée à un pouvoir de coercition, prescrite par une autorité souveraine, dans une société donnée ( < Pacte sans sabre n'est que palabre >, Hobbes, Léviathan ).

Toute loi positive est fixée par les hommes.

Précepte dicté à l'homme par sa < conscience > (impératif catégorique de Kant, "immortelle et céleste voix " selon Rouseau) ou par la < Révélation > (tradition monothéiste, Moïse, Jésus de Nazareth, Mahomet).

2. Par extension aux phénomènes naturels, le légalisme universel, depuis Cicéron et les Stoïciens, visionnaire et maximaliste, définit la loi comme règle inhérente à la nature de toutes choses.

Ainsi Montesquieu :

< Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ; et dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois ; la divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois ; les intelligences supérieures à l'homme ont leurs lois, l'homme a ses lois. > ( cf Esprit des lois ).

3. Une loi de la nature est dit < scientifique > quand elle pose un rapport invariable entre deux ou plusieurs phénomènes ( < nécessaire > selon le rationalisme, < constant > selon l'empirisme ).

*

Le 'pataphysicien, a/polynomique, anarque, nullement nihiliste, reconnaît et respecte formellement conformément au principe d'équivalence toutes les lois positives des ordres moraux, juridiques et religieux.

Mais... à distance, il les tient pour ce qu'elles sont et non pour ce qu'elles prétendent être...

Ni plus ni moins.

***

Qu'en est-il des < lois de la nature ? >

En suivant Louis Rougier, Traité de la connaissance

1. Les invariants du flux des apparences sensibles.

2. Source des lois physiques comme descriptions symboliques approchées du réel : les routines de l'expérience.

3. Nature logique des lois physiques.

4. La complication et le devenir des lois physiques, fonctions de la finesse des jauges de la connaissance.

5. L'expression mathématique des lois physiques.

*

1. Les invariants du flux des apparences sensibles.

Les sciences du réel, descriptives, rassemblent et classent des faits d'expérience. Stade perceptif.

Elles élaborent ensuite les faits recueillis en concepts scientifiques.

Elles morcellent le continu sensible en objets, systèmes physiques, champs, états, phases, événements. Elles en abstraient par comparaison les propriétés communes et découvrent leurs relations.

Le scientifique constate certaines routines dans l'ordonnance de ses perceptions ; il découvre que toute variation qualitative est liée à un effet quantitatif concomitant, de sorte qu'il est possible de repérer les différents degrés d'intensité d'une qualité par les différents états d'une grandeur qui sert à la mesurer.

Il découvre dans le flux des apparences sensibles :

-des invariants statistiques ( corpuscules, corps élémentaires, corps composés, systèmes physiques, organismes, individus, groupements, etc. ) ;

-des invariants topologiques ( ordre constant de coexistence et de succession ) ;

-des invariants causals ( rapports constants d'antécédents et de conséquents ) ;

-des invariants fonctionnels ( rapports constants de dépendance fonctionnelle ) ;

-des invariants statistiques ( corrélations, fréquences, probabilités ).

Il leur donne -dans un langage empreint d'anthropomorphisme- le nom de lois physiques, ou < lois naturelles >

*

2. La source des lois physiques comme descriptions symboliques approchées du réel : les routines de l'expérience.

Les " lois de la nature " révélées ou construites dépendent de l'étendue du champ expérimental auquel on s'est limité, des variables choisies, de la finesse des mesures retenues, de la technique mathématique d'une époque.

-Or rien ne garantit que les phénomènes naturels soient réguliers et continus : régularité et continuité peuvent être des illusions statistiques à notre échelle provenant de la grossiereté de nos méthodes d'investigation ( exemple de la compressibilité isotherme des gazs ( volume/pression ): Mariotte / Boyle, Dulong / Arago, Regnault / Andrews, Van der Waals ).

Ce qui est vrai de la loi de Mariotte peut être généralisé à toutes les lois tenues pour absolues en raison de leur simplicité, loi de Kepler, de Newton, la loi de la constance de la masse dans un corps en mouvement, la loi de Prout.

Ces lois sont modifiées à partir d'observation plus poussées et des mesures plus exactes.

-L'expression donnée aux lois de la nature dépend aussi de la technique mathématique d'une époque.

Ainsi jusqu'à la fin du 19° siècle ne retient-on parmi toutes les relations analytiques pouvant être suggérées par les données de l'expérience que celles qui conduisaient à des équations différentielles, intégrales ou fonctionnelles, que l'on savait intégrer, ce qui est l'exception.

On a ainsi admis que les phénomènes périodiques pouvaient toujours être représentés par des équations différentielles linéaires. Or l'étude des oscillations de structure non-linéaire en Mécanique céleste et en radio-diffusion a mené à admettre que tel était bien le cas général dans la nature. Des forces extérieures infimes peuvent engendrer des effets d'une grande amplitude ou intensité (effet papillon). Au voisinage de certaines fréquences critiques, les phénomènes dégénèrent brusquement et obéissent à de toutes autres lois.

Sur tous ces points cf Thomas Gleick, La théorie du chaos.

Ce qu'on appelle < loi de la nature > n'est donc que la description symbolique approchée d'une certaine routine de l'expérience concernant une classe limitée de phénomènes dans un champ expérimental restreint.

Cette description est choisie pour des raisons de commodité ; elle n'est utilisable que dans les limites expérimentées et à l'échelle des mesures effectuées. C'est un schème commode pour classer les observations.

Elle n'est donc pas l'expression adéquate d'une < loi naturelle objective >.

3. Nature logique des lois physiques. L'image physique du monde.

1. Une loi générale n'est pas directement vérifiable, en tant que telle.

La nature ne connaît que des événements singuliers qui seuls peuvent faire l'objet d'une vérification reposant sur la concordance entre les perceptions attendues et les perceptions éprouvées.

Une loi physique n'est pas une proposition empirique ; c'est un schème, une matrice, une fonction propositionnelle permettant de construire des propositions singulières qui, elles seules, peuvent être vérifiées ou infirmées.

Une loi ne peut être confirmée que par la vérification des propositions singulières qu'on en tire.

En conséquence affirmer que < les phénomènes naturels obéissent à des lois >, est un énoncé incorrect.

La Physique abandonne l'image d'un monde soumis à des lois simples et rigides imposées à la nature du dehors par la décision d'un sage législateur.

2. Le monde est composé d'événements appréhendés individuellement ou collectivement :

- sous le premier aspect, à l'échelle microphysique, ils semblent n'être soumis à aucun déterminisme;

-sous le second aspect, ils obéissent dans leur ensemble à une régularité statistique, d'autant plus stricte que leur nombre est plus élévé ;

-entre ces deux pôles, on discerne des suites d'événements orientés sous l'action d'une cause déterminante, des liaisons qui font correspondre biunivoquement des séries d'événements, des suites ordonnées de phases et d'états qui règlent l'évolution d'un système physique, biologique, social.

On rencontre enfin des phénomènes rebelles à toute discipline quelconque.

Ces régularités -routines de l'expériences- prennent des expressions mathématiques différentes suivant qu'il s'agit de lois de conservation, de liaisons fonctionnelles, de lois d'évolution, de régulations statistiques.

Une même loi peut être exprimée , soit sous une forme infinitésimale au moyen d'une équation différentielle ; soit sous une forme finie, algébrique, trigonométrique, exponentielle, si la relation infinitésimale est intégrable.

*

Du point de vue historique, on rencontre :

-les lois statiques, seules connues des Grecs, énoncé d'un simple résultat d'observation (mesure, rapport, proportion) sans que la loi comporte aucune opération à effectuer;

-les lois de type galiléen énonçant une relation entre deux et plusieurs variables dont l'une est arbitraire et qui s'expriment mathématiquement par une fonction ;

-les lois du type newtonien exprimant une relation de l'état d'un système à l'instant t et son état à l'instant t+dt;

-les lois de type laplacien s'exprimant par une équation aux dérivées partielles du second ordre de type elliptique;

-les lois de type einsteinien, englobant les précedentes, mais dont l'expression mathématique est indépendante du système de référence.

Les lois statistiques forment une espèce à part.

 

4. La complication et le devenir des lois physiques, fonctions de la finesse des jauges de la connaissance.

1. Les lois physiques sont la symbolisation commode d'une routine de l'expérience, observée à l'aide d'instruments d'une certaine précision, dans un champ expérimental délimité, isolé artificiellement de son contexte naturel.

2. Elles ne sont jamais rigoureuses. Elles résultent d'un découpage, d'un choix parmi le flux incessant des phénomènes. Elles ne tiennent pas compte du reste du monde qui se manifeste toujours sous forme d'écarts imprévus.

Ainsi en Mécanique céleste, les éclipses manquent en général les rendez-vous fixés par les observatoires de plusieurs dizaines de secondes...

Les lois physiques peuvent dégénérer ou s'évanouir avec une observation plus fine, dans un cadre plus étendu, car elles s'appliquent toutes à des systèmes isolés résultant d'une abstraction de la démarche scientifique et ne se rencontrant nulle part dans la nature.

Soit à considérer la mesure d'une grandeur, la question qui s'y réfère ne peut être formulée qu'après qu'a été assignée à la mesure une < jauge > déterminée qui indique comment doit être découpée la grandeur de référence servant à la mesure ( en hartleys ).

Le progrès de la connaissance peut être indexée sur le nombre des jauges autorisées par la technique d'une époque.

(Ordre 10 au 17° siècle, 13/14 au 19° siècle, ordre 18 au 20° siècle).

La trame de l'Univers est donc fonction de la jauge propre à l'expérimentation. Et les images historiques successives de l'univers ignorent les facteurs dont les perturbations demeurent inférieures au grain de la jauge employée.

Plus l'ordre est élevé plus la forme des lois se complique puisqu'elle tient compte de nouveaux facteurs intercurrents. D'où l'amplification du "volume " de la science:

-pour des jauges de l'ordre de 30, le champ de gravitation terrestre sera modifié par une auto passant dans une rue; et le fait pour un observateur d'approcher un mêtre-étalon, provoquera du fait de la chaleur de son corps, une dilatation dont il faudra tenir compte.

-avec une jauge =100, tous les phénomènes terrestres seraient influencés par la chute d'un corps sur Sirius... les lois classiques n'apparaîtont plus que comme des cas limites répondant à des conditions théoriques très simplifiées, supposant des systèmes isolés n'existant nulle part dans la nature.

La limite de la connaissance sera atteinte quand le grain de jauge sera réduit aux dimensions des phénomènes élémentaires. La notion d'une meilleure jauge n'aura plus de sens, on ne pourra plus espérer d'information supplémentaire, le < savoir > aura atteint sa limite expérimentale et théorique.

Telle est l'importance de l'évolution de la précision des mesures pour l'établissement des " lois de la nature".

 

 

 

Exercice d'idéalisme appliqué :

Alfred Jarry, Gestes et opinions du docteur Faustroll, 2, 9.

 

Faustroll plus petit que Faustroll

A William Crookes

< D'autres fous répètaient sans cesse qu'un était en même temps plus grand et plus petit que lui-même,

et publiaient nombre d'absurdités semblables, comme d'utiles découvertes. >

Le Talisman d'Oromane

Le docteur Faustroll ( si l'on nous permet de parler d'expérience personnelle ) se voulut un jour plus petit que soi-même, et résolut d'aller explorer l'un des éléments, afin d'examiner quelles perturbations cette différence apporterait dans leurs rapports réciproques.

Il choisit ce corps ordinairement liquide, incolore, incompressible et horizontal en petite quantité ; de surface courbe, de profondeur bleue et de bords animés d'un mouvement de va-et-vient quand il est étendu ; qu'Aristote dit, comme la terre de nature grave ; ennemi du feu et renaissant de lui, quand il est décomposé, avec explosion ; qui se vaporise à cent degrés, qu'il détermine, et solidifié, flotte sur soi-même, l'eau, quoi ! Et s'étend réduit, comme paradigme de petitesse, à la taille classique du ciron, il voyagea le long de la feuille d'un chou, inattentifs aux cirons collègues et aux aspects agrandis de tout, jusqu'à ce qu'il rencontre l'Eau.

Ce fut une boule, haute deux fois comme lui, à travers la transparence de laquelle les parois de l'univers lui parurent faites gigantesques et sa propre image, obscurément reflétée par le tain des feuilles, haussée à la stature qu'il avait quittée. Il heurta la sphère d'un coup léger, comme on frappe à une porte : l'oeil désorbité de malléable verre < s'accommoda > comme un oeil vivant, se fit presbyte, se rallongea selon son diamètre horizontal jusqu'à l'ovoïde myopie, repoussa en cette élastique inertie Faustroll et refut sphère.

Le docteur roula à petits pas, non sans grand peine, le globe de cristal jusqu'à un globe voisin, glissant sur les rails des nervures du chou ; rapprochées, les deux sphères s'aspirèrent mutuellement jusqu'à s'en effiler, et le nouveau globe, de double volume, libra placidement devant Faustroll.

De bout de sa bottine, le docteur crossa l'aspect inattendu de l'élément : une explosion, formidable d'éclats et de son, retentit, après la projection à la ronde de nouvelles et minuscules sphères, à la dureté sèche de diamant, qui roulèrent ça et là le long de la verte arène, chacune entraînant sous soi l'image du point tangent de l'univers qu'elle déformait selon la projection de la sphère et dont elle agrandissait le fabuleux centre.

Au-dessous de tout, la chlorophylle, comme un banc de poissons verts, suivait ses courants connus dans les canaux souterrains du chou...

 

5. L'expression mathématique des lois physiques.

Les lois de la nature sont exprimées sous forme mathématique.

L'expression des lois physiques fait intervenir diverses grandeurs: longueur, temps, masse, travail, quantité de chaleur, flux lumineux, intensité du courant électrique...

Ces grandeurs sont exprimées dans un certain système d'unités de mesure. Chaque grandeur a une mesure différente dès que l'on change le système d'unités.

Mais le rapport entre ces grandeurs, en quoi consiste proprement la loi, doit être indépendant du changement de l'unité de mesure (par ex : système anglais, système métrique français).

 

6. quelles sont la nature et la valeur des théories physiques ?

En suivant Louis Rougier ( Traité de la connaisance )

Les théories physiques sont-elles en mesure de nous faire connaître < la nature des choses > ?

-Les Scolastiques, suivant Aristote, s'efforçaient de comprendre le monde en termes de substances, d'accidents et de modes.

Monde conçu comme un ensemble de substances isolées, existant par elles-mêmes et se suffisant en soi, monde de supports sans rapports.

-Les physiciens jusqu'au 20° siècle donnèrent une image du monde à l'aide des notions de masses matérielles et de charges electriques en mouvement dans l'espace euclidien, pour la matière ; à l'aide des idées d'ondes se propageant dans un milieu élastique ou diélectrique, d'ether, pour le rayonnement.

Ces notions substantialistes on été ensuite refondues en faisceaux de rapports mathématiques.

Ainsi des concepts / fonctions de masse, d'onde, d'espace-temps :

-la masse a perdu son caractère absolu et substantiel : la quantité de matière possédée par un corps donné et représentée par un coefficient constant.

La mécanique relativiste la constitue en quantité variable et relative, fonction de la vitesse, de l'état de repos ou de mouvement de l'observateur qui la mesure ; elle la décompose en plusieurs espèces de masses, toutes fonction de la vitesse, et l'inertie d'un corps dépend désormais de la répartition de toutes les autres masses de l'Univers et de leurs distances mutuelles.

-l'onde ne représente plus un phénomène physique s'accomplissant dans une certaine région de l'espace. C'est un intermédiaire de calcul, une fonction complexe à l'aide de laquelle il est possible de construire certaines combinaisons entre des grandeurs qui seules sont réelles.

-l'ether lumineux a été éliminé. Les champs sont considérés comme existant par eux-mêmes et non comme la déformation par pression, tension ou torsion d'un milieu substantiel hypothétique.

Le champ étant défini par sa structure mathématique fait de quadrivecteurs dans l'espace-temps

-l'espace et le temps ne sont plus des catégories primitives inamovibles.

Elles ne sont plus considérés comme :

-des dieux ; ainsi duTemps mazdéiste de Zervani.

-des substances créées, avec Descartes ;

-des attributs absolus d'une substance infinie à la manière de Spinoza, de Newton, de Clarke ;

-des formes de notre sensibilité, cadres vides a priori imposés à tous les phénomènes ( Kant ).

-l'ensemble des relations de position des corps les uns par rapport aux autres ; et comme l'ensemble des séquences causales qui permettent de distinguer le passé et l'avenir ( Leibniz ).

La Relativité amalgame l'espace et le temps dans la notion plus compréhensible d'univers, dont la structure est définie par un ensemble d'équations temporelles.

*

Les philosophes s'efforcèrent à penser le monde comme un système de supports, de monades, de substances individuelles, d'objets isolés et pris en soi, sans réactions mutuelles.

Les physiciens modernes pensent le monde comme un système de rapports sans supports, ou, de rapports qui définissent tout le contenu des termes qu'ils unissent.

Ces termes qui n'existent qu'en fonction des rapports qui les unissent sont des fonctions de fonctions.

D'où une " image " nouvelle du monde, pure structure mathématique, qui se substitue à :

-la nature plastique et colorée des Ioniens;

-la hiérarchie qualitative des formes substantielles d'Aristote ;

-la vision du monde cinématique de Descartes ;

-l'image du monde des actions à distance de Newton ;

-...

Ainsi :

< Tout ce qui est objectif est dépourvu de toute qualité et n'est que relation pure... la seule réalité objective, ce sont les rapports entre des choses... > H. Poincaré, La valeur de la Science.

On voit donc par là que la science construit tout autant son objet qu'elle le découvre...

 

7. la science nous permet-elle la connaissance du monde en soi ?

1. < Le monde en soi > désigne le monde extérieur subsistant en dehors de toute représentation. Monde < nouménal > de Kant, par opposition au monde phénoménal, expérimental, objectif.

2. < En quoi consiste le monde en soi ? > est une question philosophique traditionnelle, mais scientifiquement vide de sens.

Car un < monde en soi >, -toute connaissance étant de représentation ( sensorielle, intuitive, symbolique )-, est par nature... inconnaissable.

Le monde en dehors de la représentation est par définition exclu de la connaissance.

3. Le monde extérieur n'est en effet révélé que par l' immersion d'êtres doués de conscience aidés des appareils sensoriels prolongés, amplifiés, affinés par l'homme, que sont les instruments d'observation et de mesure.

Ces appareils sensoriels différant d'une espèce animale l'autre, l'imagerie du monde procurée est à chaque fois spécifique.

De surcroît, chaque individu d'une même espèce ne pouvant s'évader du cercle de ses sensations, sa représentation du monde est subjective.

4. Le seul élément d'objectivité pour les animaux et les humains est la structure de l'imagerie sensorielle commune au monde extérieur et au monde sensible.

Structure qui loin d''appartenir au chimérique " monde en soi " n'est que la structure du monde extérieur après l'insertion de ... celui qui l'observe et l'expérimente.

C'est l'action de l'expérimentateur qui fait apparaître le système étudié dans un état qui n'est défini qu'a postériori.

Etat fixé par l'acte qui permet d'en prendre connaissance.

< Non seulement la science ne nous fait pas connaître la nature des choses ; mais rien n'est capable de nous la faire connaître et si quelque dieu la connaissait, il ne pourrait trouver des mots pour l'exprimer.

Non seulement nous ne pouvons trouver la réponse, mais si on nous la donnait nous n'y pourrions rien comprendre. Je me demande même si nous comprenons bien la question. >

H. Poincaré, La valeur de la Science.

5. L'acte de connaître ayant pour effet de modifier la structure du monde extérieur, chercher à savoir si un système se trouve par lui-même dans un état déterminé est donc une question scientifiquement dépourvue de sens.

Mais 'pataphysiquement une attitude existentielle fort expressive...

 

 

25. L 'univers est-il intelligible ?

( le mythe de l'intelligibilité de l'univers )

 

 

< Ainsi que Kant l'a montré, la Métaphysique est bien la science impossible des choses en soi

-qui ne peuvent être connues mais seulement pensées.

L'âme, dieu, le monde sont les objets imaginaires de cette...

intarissable, plaisante et divertissante logorrhée >.

Pervenche d'Arcis, lettre à Solange, juillet 2001.

*

-Dieu joue-t-il aux dés ? ( Albert Einstein )

-il n'y a ni dieux, ni dieu, ni dés... il n'y a que des combinaisons.

Codicille au Second Testament de Sandomir.

 

 

En suivant Louis Rougier, Traité de la connaissance, Gauthier-Villars.

Conversation...

A : -L'univers est-il intelligible ?

B : -Qu'entendez-vous par là ?

A : -Peut-on le comprendre, l'expliquer...

B : -Plusieurs voies ont effectivement été empruntées pour fonder cette croyance...

-Pythagore et ses plus proches sectateurs prétendent rendre compte de la rationalité du monde en termes de nombre, de proportions, de structures, en termes de jugement de relation ;

-Platon et Aristote ont généré la tradition de ceux qui pensent l'intelligibilité du monde en termes de substances, de propres, d'accidents, en termes de jugements prédicatifs ;

-les gnostiques, les mystiques, les cabalistes, les théosophes... proposent des fantaisies symbolistes, des vaticinations allégoriques, des gnoses divines révélées aux initiés...

La science moderne post-galiléenne, quant à elle, a décliné trois types d'explication de l'univers :

-elle en a donné une représentation < mécanique >;

-elle l'a ramené à la sagesse d'un Créateur par la postulation des causes finales ( principe de moindre action );

-elle l'a indexé à la < simplicité des lois de la nature >... ou encore au < principe de raison suffisante > et à la < légalité > des phénomènes.

A : -Ces ambitieuses tentatives sont-elles satisfaisantes ?

B : -Il se peut que l'inintelligibilité du monde soit irréductible et qu'elle... s'accroisse avec le progrès de nos connaissances...

A : -Hypothèse paradoxale et bien 'pataphysique...

Mais si ce projet est vain, quelle est l'origine de la croyance en la rationalité de l'univers ?

B : -L'anthropomorphisme, tout banalement...

A : -Deux problèmes se présentent donc : le premier, de type épistémologique ; le second, de nature plus psychologique.

B : -Envisageons-les dans cet ordre...

 

1. Le mythe de l'intelligibilité de l'univers ( historique ).

1.1.

A : -Jusqu'au début du 20° siècle la science "comprend" l'univers en expliquant son "mécanisme".

Elle en donne une représentation figurative dans l'espace euclidien à trois dimensions et le temps continu, universel et absolu.

B : -Représentation cinématique ( Descartes, Hertz ) ; cinétique ( les atomistes, Gassendi) ; mécanique ( Newton, Laplace ).

A : -Il s'agit toujours d' "expliquer le monde " par des agencements ou des chocs de corps solides individualisables en mouvement, par des vibrations de milieux élastiques, par des poussées ou des tractions exercées entre des centres de force, semblables à celles qu'exercent des ressorts.

L'explication de "l'intelligibilité de la nature" s'effectue ainsi à l'aide de modèles qu'il est possible de dessiner, de schématiser, de sculpter.

B : -Mais c'est l'impossibilité de donner une interprétation mécanique de la théorie électromagnétique de la lumière qui a remis en cause cette ... vision de la nature. Einstein montra que le groupe de Galilée qui conserve la forme des équations de la Mécanique classique est incompatible avec le groupe de Lorentz qui conserve la forme des équations de Maxwell.

A : -L'interprétation de l'expérience de Michelson-Morley le mena à abandonner les cadres de l'espace euclidien et du temps newtonien pour un continuum à quatre dimensions où les différents groupes d'observateurs, animés les uns par rapport aux autres de mouvements de translation uniforme, pratiquent des coupes à temps donné qui constituent leur espace propre.

B : -D'autre part l'identification du champ gravifique à un champ métrique et l'hypothèse d'une répartition uniforme des galaxies dans l'Univers imposent que l'espace soit sphérique, identique à la surface à trois dimensions d'une hypersphère à quatre dimensions.

A : -Or il n'est pas possible de se représenter un espace à quatre dimensions. On ne peut se figurer la courbure de l'espace que par analogie avec celle des surfaces à deux dimensions.

La physique einsteinienne nous interdit pratiquement la faculté de visualiser...

B : -De plus avec la mécanique quantique il nous faut renoncer à la représentation des phénomènes corpusculaires dans le cadre de l'espace-temps. Les éléments ultimes de ce que nous nommons à l'échelle macroscopique la matière, n'ont ni position définie, ni vitesse définie ; ils perdent toute individualité.

L'espace et le temps sont des apparences statistiques qui émergent au niveau macroscopique par le jeu des moyennes.

A : -Le monde a perdu son intelligibilité au sens où l'entendaient les physiciens classiques.

B : -La physique moderne abandonne enfin l'explication des phénomènes à l'aide de modèles spatio-temporels pour la ramener à un formalisme mathématique dont les principes sont de plus en plus généraux et abstraits.

Ainsi :

-la théorie de Lorentz explique physiquement la contraction des corps en mouvement par l'équilibre nouveau exigé par les courants électriques engendrés par des charges en mouvement;

-Einstein la déduit de deux principes généraux, la constance de la vitesse de la lumière et la covariance des lois naturelles ;

-la mécanique de Heisenberg rompt avec la tentative de représentation spatio-temporelle en développant un formalisme abstrait relié aux grandeurs spectroscopiques directement observables.

*

1. 2.

A : -Un deuxième type d'explication de l'univers consiste à renoncer à en saisir le mécanisme caché et à déduire ses lois les plus générales de la sagesse d'un Législateur...

B : -Leibniz, Maupertuis et le principe de Moindre Action...

A : -C'est cela... Principe dont la signification théologique originaire a été discutée par Euler, Lagrange et Laplace...

B : -Reprenons.

Dans son Discours de Métaphysique, Leibniz affirme qu'en théorie les mathématiciens peuvent toujours exprimer par une équation le comportement des phénomènes naturels, cette rationalité mathématique étant porteuse d'une intention.

Le monde créé est susceptible d'une représentation mathématique manifestant le dessein de réaliser le maximum d'effets compossibles par le minimum de moyens.

A : -L'oeuvre de la création apparaît alors comme la solution d'un problème de maximum et de minimum.

B : -Echo baroque de la lointaine définition de la Droite par Euclide comme plus courte distance entre deux points... de la remarque d'Hiéron d'Alexandrie constatant que la lumière, lorsqu'elle se réfléchit sur un miroir, emprunte le chemin le plus court pour aller au miroir et en revenir...

A : -... que Fermat pour son particulier interprête au 17° siècle comme le chemin le plus rapide ou principe du moindre temps appliqué à la réfraction de la lumière.

B : -Maupertuis reprend le principe d'inertie énoncé par Galilée d'après lequel un corps en mouvement sur lequel n'agit aucune force peut être référé à un système d'axes tel qu'il décrive une ligne droite d'un mouvement uniforme. Si des forces s'exercent sur lui comme la gravitation, elles l'attirent < au dehors de sa trajectoire rectiligne > et son chemin n'est dès lors ni le plus court ni le plus rapide.

Sous l'influence de Leibniz, Maupertuis remarque que, dans cette hypothèse même, le chemin parcouru doit faire preuve d'une perfection digne de l'esprit divin.

Il postule une quantité, < l'action >, produit d'une quantité de mouvement par le temps, telle qu'elle se révèle toujours minima...

A : -... dans un Mémoire présenté à l'Académie des Sciences, 15 avril 1744 sous le titre Accord des différentes lois de la Nature qui avaient jusqu'ici paru incompatibles... et qui a pour conclusion :

< Je connais la répugnance que plusieurs mathématiciens ont pour les causes finales appliquées à la physique... On ne peut douter néanmoins que toutes choses ne soient réglées par un Être supérieur, qui, pendant qu'il a imprimé à la matière des forces qui dénotent sa puissance, l'a destinée a exécuter des effets qui marquent sa sagesse. >

B : -La théologie fonde donc la physique... et donne à la nature son intelligibilité.

Maupertuis considérait son principe de moindre action de nature métaphysique ; il déclarait l'avoir découvert a priori ; il prétendait en déduire toutes les lois de la mécanique.

Cette affirmation fut successivement appréciée et dicutée par :

-Euler : < Puisque tous les effets de la nature suivent quelque loi de maximum et de minimum, il n'est pas douteux que les courbes décrites par les projectiles sous l'influence de forces quelconques jouissent de quelque propriétés de maximum et de minimum. Il paraît moins facile de définir a priori, par des principes métaphysiques, quelle est cette propriété >. ( Intervention à l'Académie de Berlin, 1731 )

-Lagrange : < Cette propriété que M. Euler n'avait reconnue que dans le mouvement des corps isolés, je l'ai étendue depuis aux mouvements des corps qui agissent les uns sur les autres d'une manière quelconque, et il en est résulté ce nouveau principe général, que la somme des produits des masses par les intégrales des vitesses multipliées par les éléments des espaces parcourus est constamment un maximum et un minimum. > ( Mécanique analytique, 1788 )

-Laplace : < Le principe de la moindre action ne doit donc pas être érigé en cause finale ; et, loin d'avoir donné naissance aux lois du mouvement, il n'a pas même contribué à leur découverte, sans laquelle on disputerait encore sur ce qu'il faut entendre par la moindre action de la nature. > ( Exposé du Système du monde )

A : -La valeur du principe de moindre action -simple moyen mnémotechnique propre à synthétiser par une formule unique un ensemble de lois découvertes empiriquement-, est donc essentiellement heuristique.

B : -Ce qu'indiquait plus récemment J.L. Destouches : < ... les principes du minimum jouent un rôle important parce qu'ils ont permis des raisonnement d'analogie extrêmement fructueux... L'essentiel est que les lois soient stables, c'est-à-dire qu'une faible variation des conditions initiales ne provoque que de faibles variations dans les conséquences. > ( Méthodologie, Notions géométriques, 1953 ).

*

1.3.

A : -Il y aurait un plan rationnel dans l' < Univers >...

Il se ramènerait à la simplicité des lois de la nature...

B : -Séduisante et fallacieuse... vision... car :

-Sur quoi a porté cette économie des < voies les plus simples > choisies par la < Nature > ou le < Créateur >?

La quantité de mouvement selon Descartes ; l'économie de temps, selon Fermat ; la moindre contrainte, selon Leibniz ; la moindre action, selon Maupertuis ?

-Puis : qu'en est-il réellement de cette prétendue < simplicité des lois > ?

1. Le principe de moindre action n'a été découvert qu'a postériori. Il ne vaut que pour les corps macroscopiques, animés de faible vitesse. Il ne s'applique pas aux phénomènes biologiques.

Il existe un nombre considérable de lois simples mais leur domaine d'application est restreint.

Quantité de lois ne paraissent simples qu'en première approximation : loi du pendule qui relie la période T du mouvement avec la longueur l du balancier et g l'accélération de la gravitation ; l'équation des gazs ; le rapport de la température à la résistance des conducteurs ; la loi des oscillateurs anharmoniques...

-La loi de Mariotte, -à température constante, le produit du volume par la pression est constant-, est une loi apparemment simple qu'il fallut abandonner dès lors que les mesures furent plus précises par la loi plus complexe de Van der Waals, elle-même susceptible de correction au voisinage des points critiques de liquéfaction ou de dissolution.

-La loi galiléenne de composition des vitesses a été réélaborée par Einstein afin d'être mise en accord avec le groupe de Lorentz imposé par des expériences irréalisables à l'époque baroque.

-Pour les grandes distances, la loi d'attraction de Newton n'est qu'approchée. Rendre compte de la déviation des trajectoires elliptiques que les planètes décrivent autour du soleil suppose qu'on lui substitue la loi de gravitation d'Einstein.

Elle ne détermine plus le champ de gravitation par une seule fonction des coordonnées de l'espace et du temps mais elle en fait intervenir dix règlant l' influence du champ de gravitation sur sur les trois dimensions spatiales, l' influence du champ sur la marche des horloges, l'inclinaison relative en chaque point de références les uns sur les autres, s'éliminant quand ces axes forment entre eux des angles droits...

Des mathématiques de plus en plus compliquées sont nées de l'étude du comportement des phénomènes dans un domaine d'observation de plus en plus étendu. Elles ont accompagné des techniques expérimentales de plus en plus affinées.

2. La thèse de la simplicité des lois n'est qu'une notion toute relative.

Elle dépend de plusieurs facteurs :

-une même loi revêt une forme compliquée ou simple.

-une même loi peut revêtir des degrés de complication divers suivant le choix des variables choisies ( exemple de la réduction des trois lois de Kepler par Newton par l'élimination de la variable temps ).

-la simplicité d'une loi dérive souvent de l'algorithme adopté pour sa transcription symbolique ( l'emploi des lignes trigonométriques pour le repérage des angles, substitué à des mesures en degré, a contribué à la simplification des formules ; le calcul vectoriel, le calcul tensoriel, le calcul matriciel, l'algèbre de Dirac ont simplifié les calculs obtenus par les méthodes analytiques ordinaires ).

Cependant la simplicité relative d'un symbolisme ne nous dit rien sur la simplicité ontologique du donné auquel il s'applique, la nature ignorant nos systèmes de mesure, nos axes de référence, et les algorithmes employés.

Une théorie peut être mathématiquement plus compliquée et physiquement plus simple ( cf Einstein Infeld, L'évolution des idées en physique ).

3. D'où la question de savoir s'il existe des lois naturelles relativement simples... en dehors de des procédés de symbolisation.

Plus une expérience est poussée, plus il est difficile d'en accorder les résultats avec une forme simple.

Dans l'hypothèse de la signification objective de la simplicité de certaines lois naturelles, demeure la question de la source : Dessein préétabli, nature des choses ou effet du hasard ?

-De l'indéterminisme fondamental des phénomènes élémentaires peut surgir le déterminisme des résultantes statistiques macroscopiques ( De Broglie, Max Born,Von Neumann ).

-Du désordre à l'échelle moléculaire peut naître l'ordre à une échelle supérieur ( Gibbs, Boltzmann ).

-D'un chaos à l'échelle quantique, où le temps perd ses propriétés topologiques et métriques, peuvent résulter des séquences d'événements orientés selon le second principe de la Thermodynamique que nous percevons ( Hans Reichenbach, Thomas Gleick et la théorie contemporaine du chaos ).

Hypothèse tychiste de Charles Sanders Peirce pour qui, les lois pouvant émerger < de la chance pure, de l'irrégularité et de l'indétermination >, l'univers est soumis à un processus perpétuel d'évolution entre deux limites jamais atteintes, entre un état voisin du chaos et un état voisin du Cosmos parfait ( Collected Pappers, 1 ).

Pour résumer :

-les lois de la nature ne sont pas des prescriptions impératives imposées par un législateur à la nature.

-ce sont des constructions mentales dont le but est de simplifier le donné sensible de façon à le maîtriser par la pensée et pour l'action.

-elles dépendent de l'étendue du champ expérimental, de la finesse des instruments, du choix des variables, de la technique mathématique d'une époque.

Elles supposent :

-que le donné sensible se prête en première approximation à être morcelé en systèmes isolés, détachés d'un contexte inexhaustif par sa complexité ;

-qu'on puisse dans les applications pratiques négliger les facteurs interrécurrents, les influences accidentelles, qui viennent perturber les phénomènes étudiés.

-ce sont des formules approchées pouvant être considérées comme les premiers termes du développement en série d'une fonction inconnue représentant la marche du phénomène.

-cette fonction est généralement une fonction transcendante intégrale d'une équation différentielle ou aux dérivées partielles.

-l'illusion des physiciens et des métaphysiciens classiques fut -eu égard à la "grossiereté" de leurs méthodes d'investigation-, de tenir les premiers termes de ce développement en série comme l'expression rigoureuse de la marche des phénomènes.

Ce pour quoi il ont accrédité l'idée de "la simplicité des lois de la nature".

-cette simplicité s'évanouit quand croît la finesse de jauge de la connaissance.

*

1.4. ( déterminisme, indéterminisme, causalité, légalité )

A : -Dernière hypothèse... L 'intelligibilité de l'univers serait définie par le principe de raison suffisante et la légalité des phénomènes...

B : -On postule que monde obéit aux principes régulateurs de la raison humaine... les deux principes de causalité -énoncé sous la forme du principe de raison suffisante-, et de légalité -fondement de la capacité à prévoir ou principe du déterminisme...

A : -Il n'y a pas d'effet sans cause... toute chose a une raison d'être... un phénomène est déterminé dans la mesure où il peut être prévu par l'homme de science ou une intelligence supérieure omnisciente à la manière du démon de Laplace...

B : -Ce qui suppose deux conditions : que les mêmes causes transportées dans l'espace et le temps produisent les mêmes effets ; que des causes à peu près semblables soient suivies d'effets à peu près semblables.

 A : -Principe de Curie ... la dissymétrie seule est créatrice et les effets ne peuvent pas être plus dissymétriques que les causes...

B : -Ce qui est sans compter avec l'indéterminisme...

Ainsi...

-En hydrodynamique l'écoulement d'un fluide, soumis à des lois déterministes locales et instantanées, peut manifester une turbulence dont la symétrie est plus forte que celle de ses causes, contrairement au principe de Curie, et n'autorisant que la prévision statistique.

-Rutherford et Soddy découvrent en 1903 la désintégration "spontanée" des substances radioactives suivant une loi exponentielle, ce qui implique que parmi les atomes de même espèce, un certains nombre explosent sans raison suffisante pour qu'ils soient eux concernés plutôt que d'autres.

-Einstein montre en 1917 que rendre compte du rayonnement thermique ordinaire suppose que les atomes sautent spontanément d'un de leurs états possibles à un autre, ce qui semble incompatible avec un déterminisme rigoureux.

A : -Genre de processus naturel qui régit toute la microphysique.

B : -Le quantum d'action introduit une complémentarité inconnue en physique classique entre l'aspect géométrique et l'aspect dynamique des systèmes. Il interdit une connaissance simultanée de ces deux aspects. L'impossibilité de se figurer les phénomènes dans l'espace et le temps s'impose comme un fait incompréhensible à notre raison.

La connaissance de la position et de la vitesse, nécessaire pour déterminer le comportement d'une particule, nous est interdite à jamais. Ce qui est connaissable c'est une simple probabilité.

Les lois de la physique quantique loin de révéler un plan de l'Univers de type Leibnizien -respectant les principes de contradiction, du meilleur et de raison suffisante-, et que la science aurait pour but de déchiffrer, semblent montrer que la nature, thèse 'pataphysique, est le domaine de la contingence et du hasard.

Ce qui faisait dire à J. von Neumann :

< En ce qui concerne les phénomènes macroscopiques, il n'y a pas et il ne peut pas y avoir d'expérience qui permettent d'affirmer que ces phénomènes obéissent à la loi de causalité ; en effet la succession, causale en apparence, des phénomènes macroscopiques (...) n'a certainement pas d'autre origine que la loi des grands nombres, indépendamment du caractère causal ou acausal des lois régissant les processus élémentaires, c'est-à-dire des véritables lois de la nature. > ( Fondements mathématiques de la physique quantique )

 

A : -Si nous passons à la cosmologie et à l'astrophysique...

*

1.5. L'intelligibilité du monde s'accroit-elle avec nos connaissances ?

B : -Il y a beau temps que l' espèce humaine si satisfaite, si orgueilleuse est destituée de son rang de ... reine de la Création...

Quelques citations :

- < Notre terre n'est plus dans l'immensité qu'un grain de sable emporté dans un tourbillon ; le pullulement de notre espèce est la multiplication d'animalcules infinitésimaux, la prolifération d'une poussière vivante et son apparition sur notre planète est un incident fortuit comme le serait sa disparition dans l'évolution totale du Cosmos. > Franz Cumont, Perpetua Lux.

- < Nous sommes dans un Univers fantastique où presque rien ne nous prouve que notre existence ait un sens. > Fred Hoyle, La nature de l'Univers.

- < La Nature semble s'être consacrée à une vaste évolution de mondes en feu, un poème épique de milliards d'années. En ce qui concerne l'homme, il semble de mauvais goût de rappeler sans cesse à la nature sa seule petite inadvertance. Par une anicroche insignifiante du mécanisme -sans conséquence sérieuse dans le développement de l'Univers-, quelques blocs de matière de dimensions défectueuses se sont formés accidentellement. Ceux-ci échappent à la protection purifiante de la chaleur intense et à l'action également efficace du froid absolu de l'espace. L'Homme est l'un des tristes résultats de ce défaut accidentel de précautions antiseptiques. > Arthur Eddington, Les nouveaux sentiers de la science.

A : -Nous en revenons au mot de Pascal : < Qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Il est infiniment éloigné de ces deux extrêmes, et son être n'est pas moins distinct du néant d'où il est tiré que de l'infini où il est englouti .>

*

B : -Comment expliquer à partir de la physico-chimie l'apparition du seul fait de la conscience ?

Comment expliquer que la pensée puisse commander à nos mouvements en déclenchant un influx nerveux produisant dans nos muscles une libération d'énergie ?

A : -Autre expression de l'inintelligible, le contournement du principe de Carnot-Clausius d'après lequel les systèmes physiques tendent vers un maximum de désordre alors que se manifestent des facteurs d'ordre créant des structures stables discontinues qui possédent une certaine autonomie : particules élémentaires, atomes, molécules, étoiles, amas, galaxies, métagalaxies ; gènes, virus, phages, cellules, organismes pluricellulaires ; familles, clans, tribus, cités, nations, fédérations, organismes internationaux...

B : -Le principe d'émergence semble "la loi " de la nature... Tout se comporte comme si la combinaison était créatrice, génératrice de complexité, d'anti-chaos...

Les nouveaux phénomènes semblent appartenir à un autre ordre que celui dont ils émergent ; le groupement, le mélange désordonné des objets appartenant à l'échelon inférieur d'un Univers stratifié faisant surgir des propriétés nouvelles, inattendues, à l'échelon supérieur.

A : -Enigme des mutations brusques, des sauts quantiques, des émergences... le passage d'un ordre de phénomènes à un autre exigeant un changement de logique et de méthode...

Où réside donc l'intelligibilité du monde pour la Science contemporaine ?

B :-Dans la flexibilité de notre appareil mental apte à créer des formes mathématiques susceptible de coordonner les données fournies par nos appareils de mesure.

*

A : - reste la deuxième question : celle de...

2. ... l 'origine de la croyance en la rationalité de l'Univers...

2. 1.

B : -... et du "dessein préconçu "...

Que nous révèle l'expérience ?...

A : -Nos perceptions sensibles obéissent à certaines routines, certaines régularités, certaines séquences.

B : -Une loi naturelle n'est que la description symbolique d'un simple enchaînement de phénomènes, d'une suite d'impressions sensibles..

A : -L'esprit humain a la capacité d'élaborer par abstraction et par convention des symboles qui lui permettent de résumer les routines de la perception dans la sténographie mentale de formules mathématiques qu'il appelle "lois scientifiques ".

B :- Et de la même manière qu'il projette inconsciemment hors de lui ses perceptions sensibles, en oubliant qu'elles sont conditionnées par ses organes des sens, il projette ces formules mathématiques hors de lui, en les interprétant comme des < règles de la raison immanente à l'univers > ou < imposées au monde des phénomènes par un législateur omniscient >.

A : -Il transforme ainsi une sténographie apte à décrire sous une forme abrégée les routines de l'expérience, les régularités rencontrées dans le cours de ses perceptions, en une... " explication ".

Il projette dans les phénomènes les produits des propre raison et... s'émerveille de ce que les lois mathématiques règlent de vastes ensembles de phénomènes alors qu'il s'agit de formules approchées qui décrivent des suites d'impressions sensibles...

B :- Ce que nous appelons raison chez un homme ou à une époque n'est donc que la somme des habitudes mentales stabilisée.

A la théorie de la < raison une et indivise > il faut substituer l'étude historique des structures mentales.

Et à chaque époque son image de la raison : pour les Platoniciens tout ce qu'on ne peut construire à l'aide de la règle et du compas était inintelligible ; pour la plupart des physiciens du 18° siècle les lois de la nature devaient s'exprimer à l'aide d'équations différentielles linéaires...

Nous projetons hors de nous les formules mathématiques que nous avons forgées et nous les interprétons de surcroît d'une manière anthropomorphique, en leur conférant une intention qu'elles n'ont pas.

Enfin l'exigence de simplicité se perd dès lors que la technique expérimentale permet de découvrir sous les structures apparentes de l'expérience usuelles des micro-structures de plus en plus fines.

L'apparente simplicité des structures phénoménales à notre échelle émerge par compensation de la complexité des micro-structures. ( Sur ce point cf B . Mandelbrot et la géométrie des univers fractals ).

A : -Comme le déterminisme statistique à notre échelle émerge de l'indéterminisme des phénomènes élémentaires.

B : -Et la notion anthropomorphique de < lois simples > -censées régir les phénomènes-, comparables aux lois civiles d'une cité promulguées par un < sage législateur >, s'évanouit avec le progrès des techniques expérimentales permettant de saisir des structures de plus en plus fines.

*

2.2.

A : -La notion d'intelligibilité de l'univers a-t-elle alors un sens ?

B : -Résumons :

1. Quelle que soit l'échelle de grandeur considérée, la nature se présente comme un flux d'images sensorielles étrangères à l'exigence d'intelligibilité réclamée par l'esprit humain.

2. L'expérience nous révèle des séquences, des structures topologiques et métriques, des régularités fonctionnelles et statistiques, des corrélations, auxquelles il est possible d'appliquer des classifications et des formes mathématiques.

< Il semble probable qu'un mathématicien suffisamment habile serait capable de faire entrer un monde, n'importe quel monde, dans le cadre de lois générales. S'il en est ainsi le caractère mathématique de la physique moderne constitue, non un fait concernant le monde, mais tout simplement une preuve de l'habileté du physicien. > ( B. Russell, L'Esprit scientifique ).

3. Ces séquences, ces invariants statiques, fonctionnels, statistiques, ont les mêmes propriétés logiques que les rapports mathématiques qui permettent de les exprimer.

L'univers physique et le monde de notre perception sensible ont en commun la même structure -ce qui n'implique aucune identité de nature.

4. Rationaliser tel ou tel canton de l'univers c'est donc parvenir à symboliser les structures que nous découvrons, à representer par l'analyse combinatoire que nous nommons logique leurs combinaisons et leurs transformations.

Cette structure est la seule connaissance communicable commune aux deux mondes.

Quant à l'univers physique, il semble selon Bertrand Russell ( L'Esprit scientifique ) n' être composé que < d'événements qui sont brefs, petits et produits par le hasard >, et fonction de l'échelle de grandeur où ils sont observés.

 

*

En manière de conclusion...

Le monde en lui-même demeure ineffable, intraduisible, indescriptible et incommunicable.

Et, contrairement à l'adage à l'usage des Grands Commençants, la 'pataphysique n'est pas la ... < connaissance > du particulier .

Ainsi :

< Quand il dit que la pataphysique est l'envers de la physique, -je le suis en soupçonnant déjà quelque chose. Quand pour expliquer cette première traduction il avance :

< la connaissance du particulier et de l'irréductible >, je le vois venir avec le mot connaissance qui commence comme connerie.

Si on en est encore à croire que quoi que ce soit peut être connu, il n'y a pas de pataphysique.

Quant à moi, que l'opaque soit opaque, ça ne me dérange pas. L'ignorance ne me trouble ni ne m'angoisse. Je trouve ça très drôle et satisfaisant. Ceux qui cherchent en gémissant m'ont l'air peu aérés. >

< Julien Torma > à Jean Monmort.

20. 08.2003.

 

la connaissance ou la lanterne magique...