philosophie pataphysique

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geste des opinions du docteur lothaire liogieri

Ouvroir de 'patasophie parallèle

*** 

L' existence au sens 'pataphysique ?

< C' est le hasard de la Geste par laquelle le 'pataphysicien vient au monde,

subit les obsessions politico-sociales de son temps, déserte les débats du forum,

affirme sa totale cécité idéologique,

et du terreau de ses fantasmes bâtit avec méthode sa propre maison. >

Le balcon 'pataphysique, Préface.

 

 

Oxana. Ville Maison 2.

 

 

table : 

introduction à la philosophie 'pataphysique.

1.de la 'pataphilosophie et de la philosophie.

(exposé)

2. Mantrana 'pataphysique.

'Patasophie 1 : divertissement / exercice à contraintes :

(en compagnie d' Ernst Jünger)

2.bis 1. saint Thomas détourné

ou les fondements de la 'patasophie.

'Patasophie 2 : divertissement / détournement

2.bis 2. La 'pataphysique et le rire.

(en suivant René Daumal)

'Patasophie 3 : divertissement / traduction

10.05.2003.

 

 

Introduction à la philosophie 'pataphysique 

  Avertissement

< ... n' était de mon humeur, ni de ce dessein de parler beaucoup,

croyant que l' homme a pour le moins

autant de mérite à mettre judicieusement le silence en usage,

qu' à parler et discourir vainement et à tous propos.

Car tel sait parler qui ne sait pas se taire. >

Pluvinel, Maneige royal ( Présentation de L'Art équestre à Louis 13 )

 ****

Notre propos n'est pas de composer un " traité " de 'pataphysique. La 'pataphysique se montre plutôt qu' elle ne s' expose. Nous n'avons pas non plus pour dessein d' ajouter à la liste des manuels de philosophie. Il en existe d'excellents qui s' adressent aussi bien aux débutants qu' à des esprits plus confirmés.

Notre modeste intention est plutôt de présenter -à l'occasion du Programme de notions en vigueur en France, dans les classes de Lycée ( Classes terminales et Classes préparatoires)-, quelques gloses moins convenues traduisant la singularité de l'attitude 'pataphysique face à cette branche de la littérature qui se donne habituellement pour toute autre chose que de la littérature et qu'on nomme communément < philosophie >.

**

1. DE LA 'PATAPHILOSOPHIE ET DE LA PHILOSOPHIE

Béatitude :

< les vrais philosophes passent leur vie à ne point croire ce qu' ils voient,

et à tâcher de deviner ce qu' ils ne voient point > Fontenelle.

 *

1.1. Que la 'pataphilosophie n'est pas une philosophie.

En manière d'introduction :

Prise à la lettre, une " philosophie 'pataphysique " serait un oxymore rhétorique ou un solécisme verbal, voire une monstruosité logique semblable à celle du cercle-carré ou du bouc-cerf allégués jadis par Aristote.

Par 'pataphilosophie, on entendra donc une réflexion , un discours second ou encore un métalangage relatif à la situation et au contenu pataphysiques de la philosophie.

*

1.2. Quelques mots d'éclaircissement d'après les < Prolégomènes à toute 'pataphysique future >.

 -La première proposition : < la 'pataphysique est la fin des Fins > traduit le dessein de se démarquer de toute recherche de " Sens ", de " Valeur ", de " Justification " de "Fondement" ; c'est à dire de tout ce qui caractérise précisément l'essence du projet philosophique -toujours en quête, depuis Platon, d' "Intelligibilité " et à la recherche du saint Graal de " la raison des choses" (Leibniz).

Qu'il s'agisse de l'être, du monde, de la connaissance ou de la conduite humaine.

Or la 'pataphysique n'est pas en souffrance de..." raison des choses ". Que la rose soit sans pourquoi ( Heidegger ) n'entame guère l' équilibre mental et affectif du 'pataphysicien.

La platitude du réel lui suffit. Il s'en tient résolument au moins-signifiant. Et l' inintelligibilité du réel ne le choque ni ne le trouble. Tout juste lui tire-t-elle de temps à autre un bâillement.

-La deuxième proposition : < la ' pataphysique est le relevé des solutions imaginaires >, exprime le contenu de l'initiative 'pataphysicienne en partant d'un banal constat : l'humanité est une espèce rêveuse.

< l'homme , ce rêveur définitif... > s'exclament Nerval et à sa suite Breton...

Et dans un registre différent, exister c'est, selon Montaigne : croiser, fréquenter et...supporter " les songes des veillants ".

< hommes de peine et pénibles > ( Latis).

Quel que soit le domaine axiologique considéré : économique, juridique, esthétique, politique, éthique ou religieux... la vision, le rêve, l' extravagance et l'hallucination prospèrent, enivrent et exaltent des individus et des groupes qui poursuivent les chimères de solutions imaginaires afin de mieux résoudre ce qu'ils nomment pompeusement leurs " problèmes existentiels."

Le 'pataphysicien relève ces discours, les tient pour ce qu'ils sont, c'est à dire des utopies obligées. En l'état, il ne se peut pas qu'il en soit différemment.

Dont Acte.

Respectant le principe d' équivalence, le 'pataphysicien n'émet par ailleurs aucun jugement sur la valeur de ces discours. Non pas qu'il défère à une quelconque autorité démocratique ou à un préjugé égalitariste... Il note toutefois qu'au regard des critères de la logique, certains d'entre-eux sont plus consistants que d'autres. Il distingue de surcroît les oeuvres issues des 'pataphysiques qui se veulent conscientes - l'univers borgésien par exemple-, des ouvrages émanant de celles qui y prétendent mais le sont moins.

Et en premier lieu parmi celles-ci : la philosophie.

-La troisième proposition : < La 'pataphysique est l' a-science >, précise le voeu d' ignorance lucide qui caractérise une initiative d'apparence paradoxale. Ignorance instruite cependant, consciente de soi ; mais non pas tant de sa " valeur " que de sa portée.

Il s'agit donc d'une discipline choisie, cultivée en toute connaissance de cause et appréciée sous bénéfice d'inventaire.

Néanmoins il arrive qu'on présente la 'pataphysique comme une " science du particulier ".

Ce n'est là qu' une première approximation...

< Relevé des singularités > ne signifie pas " étude scientifique du particulier ou des particuliers " lesquels relèvent du fonctionnalisme mathématique propre aux disciplines positives traditionnelles (les sciences de la nature...ou encore celles qui se targuent d' avoir " l' homme " pour objet ).

Qu'est-ce que le " particulier " ?

Le < particulier > est en premiere approximation l'un des " lieux " de la rhétorique ( Perelman) et une " catégorie " qui ressortit à la logique. En tant que tel, il s'oppose à < l ' universel >, son contraire, devenu par ailleurs -quand il est hypostasié, l' une des grandes idoles de la morale contemporaine selon ses deux variantes : la kantienne et l' utilitariste anglo-saxonne.

Le < particulier > exprime en outre une idée générale et abstraite, un concept qui désigne la classe de toutes les classes d' existants définis ontologiquement comme individus ou coalescences précaires et éphémères de qualités sensibles ( Russell ) ...

... en quête d' improbable identité.

Ou encore l' " x ", l' ipséité, l' hapax ( Jankélévitch), la prétendue substance censée demeurer sous les accidents qui affectent les choses ; mais aussi le sujet scolastique d'attribution logique, ou encore ( par exemple selon P. Klossowski ) : le suppôt.

< S' attacher à l'étude du particulier > constituerait une méprise fondamentale et rédhibitoire quant à la portée de la 'pataphysique. Ce serait la ramener tout bonnement à une philosophie empiriste traditionnelle - par exemple dans la manière franciscaine propre à Guillaume d' Occam.

Cela étant, la 'pataphysique est bien le relevé des singularités.

Mais qu'est-ce qu'une singularité ?

Une singularité désigne un objet, généralement mental, présenté sous forme idéologique -discours ou mise en scène-, effet de l' imagination créatrice, caractérisé non seulement par le fait qu' il est unique de son espèce, mais surtout par son originalité.

< L'unique et " l' étrangeté " sont ses propriétés >.

Un original est un ex-centrique dont les vaticinations présentent quelqu' intérêt du fait de cette excentricité même qui tranche ou jure par rapport à ce qui relève du ressassé, de l'académique, du convenu.

Or, dans la faustrollienne navigation du 'pataphysicien et... selon les critères du Guide Vert, la philosophie en son incontestable et prestigieuse singularité mérite bien elle aussi " qu'on s'y arrête " et la mention d' un " vaut le détour " .

D'où la 'pataphilosophie...

Pour conclure :

Récréation, la ' pataphysique n' est pas une science au sens traditionnel du terme mais un genre de discours, un ensemble d' études spécifiques et accessoirement une " forme de vie " (Wittgenstein).

Jeu de langage et... langage d'un jeu.

Elle constitue en elle même une singularité. Mais, pour éviter l'écueil de la régression à l'infini, nous stipulerons à la manière de Spinoza qu' elle est sa propre norme et qu'elle n'a pas à être fondée.

Ou encore : il n'y a pas de ' pataphysique de la ' pataphysique. Pseudo-énoncé et expression redondante, vide de sens, n' exprimant qu' un pseudo-programme d' étude logiquement et à jamais impossible.

La 'pataphysique est un effort de " révélation ", voire -à user de l' hyperbole-, une profane... "apocalypse " ( Pseudo-Sandomir ).

Manifestation de l' " imaginaire " dans ses réalisations empiriques et sous tous ses aspects, ensemble des Livres canoniques contenant les " révélations " faites au 'pataphysicien immergé en < Ubuland > parmi toutes les pataphysiques, évidemment a-théologique, elle est dénuée de toute signification mystique.

Car il s'agit d'un libertinage, d'un dévoilement et rien de plus ( cf: : < Le Chevalier, le Diable, la Mort, 'Patactualité de Dom Juan > ) ; à la rigueur, pour ceux qui désirent se donner des sensations, d'un... viol. ( cf : le tableau célèbre de Magritte ).

Il en est de même de la 'pataphilosophie...

Et pour clore cet introductif babil en pastichant enfin Marcel Duchamp :

La 'pataphilosophie ou les mariées mises à nue par le célibataire même.

*

2. De la prétention philosophique.

 

 2.1. LES QUATRE FANTASMES DU PROJET PHILOSOPHIQUE.

La philosophie se présente d'elle-même comme un réseau de fantasmes réglant l' indéfinie succession de vaticinations discursives qui composent son histoire.

Enumérons les :

-Le fantasme de l' intelligibilité.

-Le fantasme du fondement.

-Le fantasme totalitaire.

-Le fantasme de la puissance.

Essayons de démêler cet intéressant entrelacs...

2.1.1. le fantasme de l'intelligibilité.

Les trois axes principaux du questionnement philosophique concernent les problèmes du Sens, de la Nature et de la Valeur; chacun de ces concepts générant un type de discours spécifique.

A la recherche du " sens " correspond l' enquête phénoménologique ( philosophie descriptive de l'expérience humaine, de ses attitudes existentielles et propositionnelles ).

A la recherche de la "nature des choses" -de ce "qui est "-, correspond la métaphysique.

A la recherche des " valeurs " -de ce "qui doit être"-, correspond l'Axiologie ( l'univers des "normes et des règles ").

Le projet philosophique s'est toujours présenté comme un effort d' intelligibilité. Cette attitude existentielle constitue en elle même un invariant remarquable par delà la pluralité des penseurs et des systèmes.

Débrouiller le chaos apparent des phénomènes et mettre à jour une arcane explicative dissimulée ; refuser aussi bien l'absurde que l'ambiguïté et l'équivoque ; déchiffrer, élucider et comprendre le "réel" ramené à l'unité d'un principe ( monisme) ou d'un complexe de principes (dualisme, manichéisme, pluralisme...), telles furent, telles sont et telles seront les caractéristiques essentielles de cette entreprise et... jusqu' à la folie.

Car, pour celui qui se nomme " philosophe", il y va d' une exigence vitale.

Il lui faut fuir l'errance et la perdition, se dégager du délire mondain des "clichés ", des "pseudo-idées ", des moeurs et des modes par une attitude de "conversion", de retour à soi, dont -dès l'origine-, Platon, Epictète et saint Augustin ont donné le mot d' ordre en des textes d'une densité inégalée.

Un exemple particulièrement significatif ouvrira notre chrestomathie.

CHR1 : EPICTETE. ( Entretiens )

Il faut donc qu'il y ait du sens et que ce sens puisse être dévoilé, restitué, exhibé, compris et transmis. Car le philosophe ne saurait se satisfaire du "désordre" des phénomènes naturels, du tourbillon des événements historiques, ou encore de la succession sans principe des faits de conscience et de l'action humaine.

Cette croyance ou cette foi en "l' intelligibilité" < de l' être, du monde, de l' existence, de l' histoire ou du "discours" >, constitue ainsi le premier grand fantasme de la philosophie.

Il y a quelque chose à comprendre; le < jeu > philosophique consistera à satisfaire cette exigence.

Mais qu'est-ce que l' intelligible ?

Sera donc stipulé "intelligible" ( c'est à dire posé sans démonstration ) ce qui est susceptible de compréhension ; un dessin et un dessein : ce qui échappe au hasard, au chaos ; ce qui manifeste à la fois une nécessité et une fin voire une intention : un ordre caché, une succession réglée par un principe que le penseur se proposera de "découvrir"... en fait en le créant lui même par la vertu de son propre, original et ... poétique talent.

Tel est le premier caractère de la pataphysique philosophique.

Pour illustration, cet extrait d'un dialogue parmi les plus célèbres de Platon où le philosophe met en scène son maître Socrate avouant sa déception de l' enseignement reçu d' Anaxagore et sa fuite en avant dans la création des fictions de l'idéalisme spéculatif.

CHR2 : PLATON ( Phédon )

Dans le même sens et à l' appui de notre propos, l' aveu de Leibniz en son Système nouveau de la nature et de la communication des substances ( §3).

Il est clair que la recherche de l'intelligibilité des choses se double d'une seconde exigence révélatrice elle même d' un second fantasme propre à la quête philosophique : le fantasme du fondement.

2.1.2 : Le fantasme du fondement.

Le problème du fondement de l'existence et de la connaissance constitue la question centrale de la préoccupation philosophique. Etablir si et comment elles peuvent être "justifiées" rationnellement constitue pour elle un véritable impératif catégorique.

Mais qu'est-ce que " fonder " ?

Fonder, c'est ériger, instituer. C'est prendre base. C'est aussi légitimer, " rendre raison". Le fondement désigne ce qui donne à quelque chose la raison d' être de son existence, ce qui confère une garantie de valeur.

Car le philosophe ne supporte pas de vivre sans justification : pensée, propos, décision, jugement de valeur éthique ou esthétique... rien n' échappe à cette exigence.

A l'appétit de sens répond donc le désir d'assurance qui suscite le fantasme de la recherche des garanties de signification. La logique, la science, la morale, le droit, la politique, l'art enfin, aucun domaine ne sera soustrait à cette obsession.

Philosopher, c'est toujours prétendre à justifier.

Prenons l'exemple de la connaissance, thème privilégiée de la philosophie classique.

Soit à déterminer les conditions d'une connaissance valide. Trois possibilités ont été dégagées par les philosophes :

-le fondement ontologique par lequel la connaissance est " fondée dans l'être".

Ses éléments ont par nature une valeur objective. Soit qu'ils existent dans un "monde intelligible séparé" ( Platon et ses "Idées") ou dans la réalité même ( les " formes substantielles " alléguées par Aristote ) ou encore dans " l'entendement d'un dieu créateur " ( Saint Augustin / Malebranche ) ; ou enfin " dans l'entendement d' un dieu constituant la substance unique de la réalité " (Spinoza ).

Connaître, c'est posséder ces idées et... en être possédé. Le philosophe prétend jouir d'une communauté de nature avec elles. L'âme platonicienne, l 'intellect aristotélicien et l' entendement baroque en portent l'empreinte. Ils en sont "marqués".

-Le fondement réflexif et rationaliste.

La connaissance prétendue " vraie, justifiée, assurée " a ses germes "dans l'esprit ".

Soit par exemple à la manière cartésienne des "idées innées" (existence, substance, espace et temps, âme et corps, liberté, infini et dieu ) ; soit à la manière kantienne pour laquelle l' objectivité de la connaissance humaine est la manifestation d' un ensemble de conditions dites "a-priori", inhérentes au sujet baptisé " législateur des lois de la nature". ( espace/temps, " catégories de l'esprit " )

-Le fondement " logique et empirique " pour lequel la certitude psychologique procurée par la connaissance valide résulte de son accord avec les "données de l'expérience" et /ou la consistance et la complétude des propositions premières des systèmes déductifs.

Ainsi de l' "axiomatique " entendue comme " fondement " des mathématiques.

Pour résumer : quelle que soit l'option choisie, le philosophe recherche la garantie de valeur ou de validité, la "raison suffisante" qui lui apportera l' apaisement psychologique désiré.

Car derrière cette quête indéfinie de justification, sous cet appétit de sens, d 'intelligibilité et de fondement il n'est pas difficile de reconnaitre l'horreur éprouvée à la pensée d' un monde et d'une existence étrangers au sens, à l'ordre et à la raison.

Sera alors taxé d' irrationalité et rejeté dans l' enfer philosophique tout ce qui : -dans l'homme n'est pas le produit d'une action consciente et finalisée ( illusions, superstitions, effets d'imagination, rêves...) ; -et dans la nature, tout ce dont la "science", la connaissance "rationnelle" ne peut rendre compte ( réalité incontournable de l' univers, contingence factuelle de tout existant, hasard des événements).

L'existentialisme en tirera la thèse -fausse, puisqu" elle confond la logique et l' existence ( l' < absurde > étant un terme de métalangage qui ressortit à la logique )-, de l' "absurdité" du réel , au motif de l' impossibilité -incontestable celle-ci-, de " justifier son existence ".

Or le réel n'est pas plus "absurde" que "sensé" ou " ambigu ". Ce sont nos propositions à propos du réel qui le sont ou qui peuvent l' être.

On sait comment Sartre réintroduisant une division ontologique dans l'être réaffectera à l " homme" (c'est à dire à tous les hommes ! ) une "dignité "... antiquité conceptuelle d' inspiration chrétienne et néokantienne, en le posant arbitrairement en " sujet libre et responsable".

Enoncé simplement performatif à prétention ontologique et axiologique : je te déclare "responsable" par la vertu de mon discours philosophique donc...tu l'es !

< Au commencement était le Verbe >. Nous sommes ici en pleine magie verbale...

Néanmoins il s'est toujours trouvé des penseurs pour nier le prétendu pouvoir de l'esprit de saisir la supposée "raison des choses ". Ainsi Pascal: < la dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent > ( Pensée 267 ).

Séparant la logique et l'existence, ils contestent le postulat de l'intelligibilité et de la rationalité du réel. Ainsi Nietzsche affirmait-il que : < le caractère du monde du devenir est d' être informulable, faux, contradictoire, la connaissance et le devenir s'excluant > ( Vérité et mensonge du point de vue extramoral ).

De ce qu'exister c'est faire échec au jeu des interactions chaotiques et hasardeuses par le relevé des "répétitions " empiriques phénoménales en développant des stratégies de compostion et d'institution, il n'en résulte pas que la " réalité " exprime comme en miroir la satisfaction du besoin de sens, d'ordre et de raison.

< La vérité, c'est que nous ne pouvons rien penser de ce qui est >, affirmaient jadis Gorgias et Sextus.

Montaigne, Sanchez, Hume, Nietzsche... parviendont à la même conclusion.

La 'pataphysique mènera enfin la critique de la prétention à l' intelligibilité et au fondement jusqu' à son terme en affirmant l' incommensurabilité des deux ordres de l' être et du connaître ( cf Sainmont / Latis / Sandomir, Dämon Sir...)

2.1.3. Le fantasme totalitaire.

Identifiant être et sens, être et raison, être et intelligibilité, stipulant à l'instar de Hegel l'identité du réel et du rationnel, la philosophie devait poursuivre la chimère du "savoir absolu ", la vision de la "connaissance encyclopédique ".

Telle une procession de pieuvres aux mille tentacules, elle n'a cessé dans la succession de ses systèmes de poursuivre le projet " monstrueux " d' embrasser et l' essence du " réel "et l' ensemble de ses aspects particuliers.

Ainsi Descartes en ses Principes de Philosophie.

CHR 3 : Descartes, Lettre-préface aux Principes de philosophie.

Unité, totalité, ( synthèse de l' unité et de la pluralité ), systématicité, rationalité... sont les catégories autorisant le projet cannibale d'une absorption du "reel" dans le discours philosophique.

Rien de ce qui est humain et rien de ce qui est extérieur à la sphère anthropologique ne lui sera étranger...

Au cours de son histoire la philosophie a ainsi... rêvé le monde tout en donnant l'architecture de ses songes et ses dentelles de fictions conceptuelles pour l'image adéquate du réel.

Eadem mutata resurgo...

2.1.4. Le fantasme de la puissance.

Mais derrière le fantasme de la connaissance absolue et de la connaissance de l' absolu, se dissimule le désir de puissance : le savoir comme fondement du pouvoir.

Surgissent alors : la vocation du philosophe médecin de la civilisation, réformateur de la cité, guide spirituel du peuple, porteur du flambeau de la raison... et les figures historiques de la fonction publique cléricale telles que l'Aufklärer, le Conseiller du Prince, enfin l' Intellectuel engagé, véritable Père-tout-à-tous, pédagogue et directeur de conscience.

Le " maître " de Philosophie entre en scène...

Spécialiste des généralités, s'appuyant sur la mythologie du " savoir absolu", sel de la terre, le philosophe-pédant s' imagine jouir d' une existence supérieure, en surplomb, au sens propre "épiscopale", et d' une compétence l' autorisant, tel un Ubu en chaire, à soumettre toute parole et toute conduite aux arrêtés et aux jugements de son " tribunal de la raison " ( cf Hegel )..

Le philosophisme de la " bonne volonté " inquisitoriale s'avance... institutionnel, progressiste, vigilant.

Et de nos jours : citoyen.

Mais au fait, y-a-t-il une "connaissance philosophique " ?

Ou encore : de quoi parlent donc ceux qui se prétendent " philosophes" ?

Question impertinente et en apparence incongrue...

Certes la philosophie n'a pas manqué au cours de son histoire de se poser les problèmes de son être, de sa valeur et de sa portée. Et dès son origine ( Platon : République 6 / 7 ) elle a développé une analyse réflexive visant à préciser son statut au regard d' autres genres de discours généralement rivaux; ainsi du mythique et du poétique, du rhétorique, du religieux et, plus proche de nous, du scientifique.

Mais peut-on faire confiance à un philosophe lorsqu'il s'interroge sur sa propre "essence" dès lors qu' il est juge et partie ?

Allons donc voir de plus près en suivant néanmoins mais avec prudence les spécialistes de la chose philosophique (Y. Belaval / M.Gueroult / G.G.Granger / F.Cossutta).

2.2. La prétention philosophique présentée par elle même.

Nous avons mis à jour les trois grandes questions inductrices de la philosophie traditionnelle. Elles concernent le sens, la nature et la valeur. Nous avons aussi précisé les domaines de l'interrogation philosophique : l'expérience, les choses et le monde des valeurs. Nous avons relevé les types de discours qui se proposent de les étudier: Psychologie et phénoménologie, Métaphysique et Axiologie.

Reste à circonscrire le champ thématique et notionnel ainsi que la forme de l'investigation elle même.

2.2.1. Le champ thématique nous est donné avec l'exemple du Tableau des Notions au Programme des Lycées, des Classes préparatoires aux Grandes Ecoles et des Concours de recrutement aux postes d'enseignement de la Philosophie d' Etat française.

Ce qu'on nomme habituellement : " La philosophie des professeurs " ( F.Châtelet ).

CHR.4 TABLEAU DES THEMES ET DES NOTIONS.

Ce Tableau de Notions appelle un rapide commentaire.

Il est caractérisé par son incontestable cohérence et son exhaustivité. L'activité philosophique revient à épeler le vocabulaire de l' expérience, à décliner la grammaire de la quotidienneté humaine. L'analyse proposée au Maître et à l' Apprenti revient à défaire réflexivement le tissu des liens existentiels noués par tout homme pendant la durée d' une journée ou d'une vie.

A considérer par exemple le premier thème, l 'homme et le monde, on accordera que toute existence commence au sommeil, se poursuit dans la série des états de conscience, du sentir, de la mémoire, de l' imagination, de l' attention et de l' effort, de la perception génératrice de l'objectivité spatio-temporelle... jusqu' à boucler le cercle qui mène de nouveau par les relations à autrui et l' histoire à l'inconscience nocturne et à la mort.

2.2.2. En ce qui concerne le formalisme philosophique, on repérera trois moments fondamentaux :

Questionner et problématiser, conceptualiser, argumenter.

Précisons. Créateur de concepts, Maître en chaire ou Elève, Spécialiste ou Débutant, le philosophe "questionne".

Il interroge. Non pas dans le contexte d'une interrogation technique en vue de résoudre une difficulté prosaïque et pratique. Sa question concerne un sujet de réflexion impliquant des difficultés " théoriques " à résoudre, un "problème".

Ainsi : < le Mal est-il l' effet d' une volonté délibérée ou seulement une erreur ? >

Qu'est-ce qu'un problème "philosophique" ?

Il s'agit d'une interrogation d'ordre théorique dont les prétendues solutions apportées demeurent en fait en suspens et discutables et dont les enjeux (ce qui est à gagner ou à perdre) sont déclarés "décisifs " pour et par le philosophe lui même.

Soit la question < l' homme est-il un être libre ? >. On voit que dans l' hypothèse d'une réponse négative, s'évanouissent et la notion de responsabilité et ... tout l' appareil du Droit pénal !

La position et la résolution du problème ont pour but de permettre la réponse à la question. Enonçons-le selon l' exemple choisi : < est-il possible de prouver l' effectivité de la liberté ou celle-ci n'est-elle qu' une croyance nécessaire sans laquelle on ne peut penser et juger l' humain ? >.

Le problème philosophique exige pour être résolu des données déterminées et explicites ainsi qu' une méthode d' investigation.

Problématiser, c' est donc transformer une question en problème.

Toutefois, si la position de la " problématique "est l'oeuvre personnelle du philosophe, sa réflexion exprime une prétention... universalisante. Car pour le philosophe < l' universalité est la pierre de touche de la vérité > ( Hegel ).

Nous y reviendrons : il s'agit là du point sensible de la philosophie.

La démarche du questionnement philosophique suppose aussi des outils. Ce sont les concepts. Philosopher c'est conceptualiser. Le concept est l'instrument du philosophe qui postule à l' abstraction universalisante.

Philosopher, c'est aller de la notion au concept, par la réforme du langage commun et la création d' un vocabulaire spécifique.

Chaque auteur recrée ainsi un réseau de catégories par lequel il espère produire une meilleure intelligibilté du réel

C'est en ce sens que la philosophie est une activité littéraire et "poétique", proprement " pataphysique ".

Le sens d' une philosophie résulte alors du jeu fonctionnel des concepts qui réorganisent l' univers sémantique légué par les prédécesseurs et la terminologie déclarée "douteuse" des langues "naturelles" caractérisées par leur richesse mais aussi par leur flottement et leur équivocité.

Il s'agit donc d' un travail définitionnel permettant la génération de propositions dont l' écueil permanent est... l' obscurité, quand il ne s'agit pas de verbalisme ou de tautologie.

D'où les fréquents reproches d' < abus de langage > adressés par maints philosophes à leurs collègues et rivaux (cf Ockham, Hobbes, Condillac, l' école de Vienne, Carnap...).

C' est enfin le système ou la doctrine qui précise la terminologie du philosophe en articulant les concepts d'une manière qui se veut toujours singulière, c'est-à-dire particulière et originale.

( cf à titre d'exemple, le Livre delta de la Métaphysique d'Aristote ).

Chaque Auteur se présente ainsi dans un contexte de création du Monde. Monde purement linguistique, soulignons-le, bien qu' il s'efforce de ne pas perdre de vue la fonction référentielle de son discours dont la clef nous est donnée par la sémantique. Monde littéraire, tissé de fictions quasi-pataphysiques dont l'intéressé a oublié ou... dissimule plus ou moins adroitement selon son génie propre qu' elles le sont.

Ainsi, dans sa relation de l' être au dire, la philosophie apparaît le plus souvent comme un discours d' un sérieux absolu qui ne parle pourtant que de lui même, un embrayeur de fictions, le plus souvent inconscient de soi malgré ses prétentions à rendre compte du dénoté supposé, c'est à dire de l' intelligibilité ontologique du monde.

Résumons : pour répondre à ce souci d'intelligibilité, le philosophe questionne, le philosophe problématise, le philosophe conceptualise.

Mais ce n'est pas tout. Le philosophe argumente.

L'argumentation répond à l'exigence de légitimité, de fondement.

Puisqu'il se propose d'apporter des réponses l'auteur doit en effet respecter des procédures de validation des hypothèses qu'il présente à la sagacité de son lecteur. Il existe donc une rhétorique philosophique dont la vocation est de " rendre raison " des propositions énoncées.

Ceci étant, la validation philosophique est bien distincte de la preuve scientifique tout autant que de la révélation religieuse. De la révélation parce qu'elle se veut rationnelle; de la science parce qu' elle mêle constamment la légitimation à l' affirmation, le métadiscours au discours.

Cependant les assertions philosophiques ne relèvent aucunement de la " vérité " ou de l'erreur. Elles sont seulement suggestives ou plausibles, c' est à dire susceptibles d'applaudissement ; ou encore, mais plus rarement, aberrantes. Seules la logique -par son respect de la " non contradiction " des énoncés, et la science -par sa volonté d' "exactitude ", de " correspondance " du référentiel dénoté au symbolisme-, sont susceptibles de satisfaire à l'exigence du critérium de " vérité ".

Bien qu'elle y prétende, la philosophie n' est pas un genre de discours démonstratif -si, par démonstration, il faut entendre un rapport nécessaire entre des prémisses et une conclusion sans considération de l' attitude de l'auteur à l' égard des propositions avancées.

Substituant l' approbation à la probation, toute philosophie est en fait " dialectique" au sens où Aristote définit :

< ... une méthode qui nous mette en mesure d' argumenter sur tout problème posé, en partant de prémisses probables, et d'éviter, quand nous soutenons un argument de rien dire nous mêmes qui y soit contraire > ( Topiques 100 a.18 ).

Car le dessein de l'opération philosophique est d' intégréer le lecteur à l' univers des formes propre à l'auteur après qu'il s'est efforcé de le convaincre. De ce fait et quelles que soient ses dénégations le philosophe est bien l' avatar du prêtre et la philosophie apparaît le plus souvent comme une manière savante, subtile et sophistiquée de tortueuse catéchèse.

Mais c'est aussi pourquoi les philosophes peuvent se targuer d' échapper à la réfutation.

Fondant leurs systèmes sur des énoncés stipulatifs, en fait sur des pétitions de principe, ils se soustraient par là même à la réfutation de l' adversaire, enfermés dans une superbe et quasi absolue solitude doctrinale. La seule forme de contestation possible de leurs thèses étant de les déplacer par un coup de force au sein de problématiques ou de systèmes qui leur sont extérieurs, donc par la dénaturation obligée de leur sens spécifique.

C'est pourquoi la réfutation philosophique prend si souvent les voies de la disqualification polémique de l' adversaire par réduction simplificatrce, procès d'intention et falsification, projection conceptuelle et doctrinale ou encore invalidation ironique.

Monde de " prétendants au vrai ", ton univers est... impitoyable.

En philosophie les objections, les concessions, et les réfutations sont le plus souvent arbitraires, chaque auteur restant en dernier ressort seul juge de son propos, de sa problématique, de ses concepts et de sa doctrine. Le dialogue est...dialogue de sourds à l'image de ces Congrès qui voient se succéder en procession des orateurs soucieux de leur communication et généralement imperméables à la discussion.

Litanies, liturgie, léthargie...

C'est aussi pourquoi, s'il existe des philosophes, il n'existe pas de " texte philosophique " composant un milieu neutre et idéal au sein duquel pourraient s' affronter à armes égales des protagonistes respectant avec fair-play des règles admises par tous.

Les systèmes philosophiques sont, à l' instar des toiles de maîtres, de grands solitaires disposés les uns à côté des autres dans les bibliothèques aux rayons surchargés d' antiquités, laissés au divertissement laborieux de la " recherche " , des " thèses ", des historiens et de la glose, quand ce n'est pas < à la critique rongeuse des souris > ( Marx, Idéologie allemande ).

2.3. Les thèses cardinales du philosophisme occidental.

2.3.1. Les fantasmes d'intelligibilité et du fondement ont suscité un certain nombre de thèses qui constituent le fond commun de la tradition rationaliste occidentale.

Enumérons les :

-L'attitude de la conversion spirituelle (Platon / Augustin / Malebranche) par laquelle la connaissance sensible étant déclarée trompeuse, le philosophe se détourne du monde pour saisir les vérités éternelles -mathématiques et métaphysiques.

Le philosophe se libère de la contingence et du désordre apparent des phénomènes.

-L'importance décisive accordée à l'intuition intellectuelle entendue comme VISION mentale de ces réalités inaccessibles aux sens (Platon / Descartes / Bossuet...).

-Le thème de la vérité définie comme " présent donné " qui s' impose à l'esprit humain ( Husserl ).

-L'idée que cette raison mystique d'origine pythagoricienne et augustinienne constitue le critère de distinction anthropologique par lequel l'homme se distingue de la bête.

-L'identité de l'esprit et de la réalité. L'ordre et la liaison des idées sont identiques à l'ordre et à la liaison des choses. (Spinoza). La nécessité des lois rationnelles étant semblable à la nécessité des lois du réel, le réel est donc rationnel , le rationnel est le réel ( Hegel ) .

-La philosophie entendue comme découverte progressive de l'unité métaphysique des choses qu' elle comprend dans leur nécessité.

-L' 'idée que cette intelligence de l'être s'accompagne d'une connaissance et d 'une maîtrise des passions, de l'accès à la liberté et à la sagesse.

La raison devient raison pratique. Elle se fait axiologie. Par la connaissance le sage mène une vie raisonnable et opère ainsi son salut. La philosophie est donc sotériologie.

Tels furent les adages du rationalisme dogmatique classique.

2.3.2. Mais la philosophie a eu elle aussi ses francs-tireurs et ses contestataires.

Les propositions de ce catéchisme rationaliste furent continuellement sujettes à objections. Critiques dissimulées pour des raisons de sécurité < lorsque les temps étaient à la sottise et à la cruauté> ( M. Yourcenar ) ; ou critiques avérées lorsque l' époque était à davantage de tolérance.

Rappelons pour mémoire et afin de donner un exemple les arguments de la grande tradition empiriste qui court de Guillaume d'Occam au Positivisme logique contemporain ( Cercle de Vienne ) :

-Il n'existe pas de nécessité naturelle. Les inférences de la logique constituent l'unique nécessité reconnue.

-La logique n'est par ailleurs qu' un jeu dont les règles sont conventionnelles et dépendent du talent du logicien. Elle cesse d' être une science normative des lois de la pensée, de l'intelligence et de la raison. S'y juxtapose une psychologie des opérations intellectuelles ( Ecole de Piaget ).

En conséquence de quoi il n' est plus possible de prétendre fonder en droit la connaissance à la manière husserlienne de la phénoménologie transcendantale.

-Les logiques plurivalentes ne reconnaissent pas la loi du tiers exclu. Entre le vrai et le faux se glisse la gamme des modalités probabilitaires.

-Il n'est pas de principes éternels de la géométrie. Ceux-ci sont posés par le mathématicien .

-La pluralité des espace-temps se substitue à la thèse newtonienne d'un espace-temps absolu et au formalisme critique de l' esthétique transcendantale kantienne d'un temps et d'un espace anthropologiques.

-La mathématique est dégagée de sa connotation ontologique. Elle n'est qu' un jeu de symboles privés de sens. < En mathématiques on ne sait jamais de quoi l'on parle ni si ce que l'on dit est vrai > ( Russell ). L'interprétation empirique des symboles est laissée à la discrétion de celui qui les emploie.

-Il n' existe pas de lois de la nature. Le concept de loi possède une origine anthropologique et non pas une portée ontologique. Par les lois les hommes interprètent commodément la nature afin de mieux agir sur elle ( Poincaré ).

Une loi n'est que l' adéquation incertaine d'un énoncé linguistique et d'une donnée de fait.

-Le scientifique recherche moins la vérité que la simplicité des lois phénoménales.

-L'intuition intellectuelle n'étant qu'une illusion psychologique, le philosophe ne peut prétendre saisir l' essence ni la fin des choses. Il n'est plus de fondement métaphysique de l'induction.

-L'induction n'est plus la formalisation d'une vérité universelle en droit mais une généralisation provisoire et hasardeuse.

Il n'y a pas d'essence dissimulée sous les apparences disparates des choses contingentes.

-Le philosophe doit donc abandonner le plan ontologique pour le plan linguistique (cf Wittgenstein 2).

La philosophie n' a plus à traiter des choses -rôle dévolu aux sciences-, mais du langage qui en parle.

< La nature et la philosophie se séparent dans le face à face d'étrangers qui ont perdu l' illusion de se comprendre à la faveur d'une intuition mystique et rationnelle > ( Louis Vax ).

La philosophie ne transcende plus la science. Nulle Idée-nombre platonicienne dissimulée derrière les relations mathématiques ; les " choses-en-soi " et le " moi transcendantal "disparaissent dans le monde des phénomènes et le flux des états de conscience.

Simple logique de la science, la philosophie n'est qu'une partie de la connaisance scientifique.

Syntaxe logique du langage scientifique, sa tâche est d'établir les conditions de sens des propositions ( Louis Rougier ).

-Les problèmes de vérité empiriques, d' adéquation à un donné sont les problèmes scientifiques.

-Les problèmes de cohérence, de suffisance et de décision sont les problèmes de la logique mathématique.

-Les problèmes de sens sont les problèmes philosophiques.

Exit la spéculation, exit la métaphysique, exit l' axiologie...

L'itinéraire de la philosophie analytique ne va plus... de Paris à Jérusalem mais de l'ontologie (Russell)... à la linguistique.

Ainsi Quine ( Ontological Relavity and Others Essays ) et surtout N. Goodman ( The Structure of Appearance ).

L'opposition au platonisme, au réalisme des essences, se double maintenant de la récusation d'une quelconque "correspondance" voire "adéquation" entre le savoir et le réel. Termes mythiques traduisant une banale naïveté épistémologique.

L'ordre mathématique de la connaissance, base de la philosophie rationaliste ne saurait être un " reflet " , un double bien fondé de " l'ordre " du cosmos.

Il n'y a pas de système du monde mais une pluralité de systèmes qui en rendent compte chacun pour soi, de son point de vue ; systèmes linguistiques dont aucun ne peut se prétendre plus " fidèle" qu'un autre dans le procès de compréhension de l' être.

Car la " fidélité " est moins un critère épistémologique qu' une idole morale transportée dans l' univers de la connaissance.

La philosophie est comprise comme une branche de la littérature, une expression de la poétique transcendantale par laquelle les systèmes nous donnent certes des "tableaux" mais non des " images" du réel.

Elle ne saurait être " figurative " au sens où le Wittgenstein du Tractatus ( 1921 ) faisait correspondre aux objets atomiques des noms propres et aux faits des énoncés.

Pour Goodman, philosopher c'est toujours représenter ; dénoter certes mais en symbolisant et non plus prétendre " ressembler à ". La structure des apparences empiriques nous sera donnée dans et par la médiation des multiples broderies conceptuelles propres aux différents systèmes.

Il n' y a donc pas de " vérité reflet " ; le " réel philosophique " est essentiellement " une fonction de construction ".

A l'instar de l' oeuvre d'art, un système de philosophie est ... chose mentale ( cf Léonard ) ; rien de moins, rien de plus.

Nous ne sommes pas très loin du contenu des thèses fameuses alléguées jadis par Paul Valéry ( L' homme et la coquille / La petite lettre sur les mythes / Au sujet d'Eurêka ) ou encore... de la 'pataphilosophie.

***

De la 'pataphilosophie

 < ... Et, à regarder les choses en 'pataphysicien, je ne vois point de plus plaisante momerie,

je ne vois rien de plus ridicule qu'un homme

qui se veut mêler d'en enseigner et d'en guérir un autre >

Dämon Sir, Le philosophe imaginaire, 3, 3.

***

Moment particulier de la 'Pataphysique, la 'pataphilosophie n' a été formalisée que tout récemment. Encore s' agit-il moins d'une effective " mise en forme" que d' une présentation indirecte et fort singulière. ( cf un certain nombres de textes significatifs parmi les publications du Collège de 'pataphysique )

Miroir du réel et des discours sur le réel, la 'pataphilosophie échappe par définition aux critères habituels de la " philosophie " ou de la " science ".

Dégagé de tout souci dogmatique d' intelligibilité et de toute préoccupation prosélytique, le 'pataphilosophe montre, dévoile et... se retire. Il agit comme un révélateur.

En tant que tel, il se satisfait de "reproduire " en présentant pour ce qu' elles sont et non pas pour ce qu' elles donnent à croire... une infime partie de l' Encyclopédie des idées philosophiques reçues.

C'est pourquoi, imitateur mais non pas " faussaire " , il est adepte du " comme si " ( als ob ) ; car à défaut de " pensée originale " ( ? ), la version, l' allusion, l' emprunt, le montage, le détournement, la traduction, le résumé, le pastiche voire le "scandaleux " plagiat, la parodie enfin, ces procédés définissent un style rhétorique et une méthode concertés parfaitement appropriés à son propos.

En un mot, il feint. Mais en toute connaissance de cause et par nécessité puisque :

< ...Non seulement la vie sociale n'est que feinte, (et disons-le sans aigreur ni béatitude : feinte nécessaire, féconde, aimable pour autrui ) mais la vie intellectuelle aussi. Le langage n'est qu' un assemblage de feintes étymologiques d'abord, métaphoriques également et perpétuellement, euphémiques et encourageantes, bref mises en tropes : la multiplicité de ces figures étant, dans leur composition, une superfaculté de feindre. Dire cela, c'est impliquer que toute littérature consiste à feindre, de la simple lettre de bonne année au roman, au théâtre, à l'épopée (ou à la critique). Rédiger c'est feindre qu'on va être lu, qu'on va être compris (!), qu'on est sincère, -ou habile, ou plaisant, etc, N' est-ce pas l'évidence la plus banale. Et la science ne feint-elle pas à tous les étages ? Feinte d'explication (que périodiquement les savants dénoncent rageusement), feinte des abstractions ( lit de Procuste où sont traités les phénomènes, feinte enfin énorme de l'intelligibilité de ces phénomènes et de l'univers par-dessus le marché...>

S. Lhuré: Subsidia pataphysica 1

On ne saurait mieux dire...

*

CHRESTOMATHIE

 De la 'pataphilosophie et de la philosophie.

 Epictète ( Entretiens)

< Quand on ignore qui on est, pourquoi on est né, dans quel monde et avec quels compagnons on vit, ce qu'est le bien et le mal, le beau et le laid, quand on ne connaît rien à la démonstration ni au raisonnement ni à la nature du vrai et du faux, quand incapable de les distinguer, on ne se conforme à la nature, ni dans ses désirs ni dans ses aversions, ni dans sa volonté, ni dans ses intentions, ni dans ses assentiments, ses négations ou ses doutes, on tourne de tout côté comme un sourd et un aveugle, on croît être un homme et l'on est personne. Depuis que la race humaine existe, toutes nos fautes, tous nos malheurs ne sont-ils pas nés d'une pareille ignorance ? >

*

Platon ( Phédon )

< Eh bien! découragé comme je l'étais de l'étude des réalités, j' eus l'idée qu' il fallait prendre mes précautions contre un accident qui arrive, au cours de leurs observations aux spectateurs d'une éclipse du soleil : quelques-uns en effet risquent d' y perdrent la vue, s'ils n'observent pas dans l'eau, ou par quelque moyen analogue, l'image de l'astre. C'est à un pareil accident que je songeai aussi pour ma part, et je craignis d'être complètement aveuglé de l'âme, en regardant dans la direction des choses avec mes yeux ou en essayant d'entrer en contact avec elles par chacun de mes sens. J' eus dès lors l'idée que je devais chercher un refuge du côté des notions et envisager en elles la vérité des choses...et c'est d'elles que je pars, en prenant pour base la notion de l'existence en soi et par soi, d' un Beau, d' un Bien, d' un Bon, d' un Grand et de tout le reste. >

*

Descartes ( Lettre-préface aux Principes de philosophie )

< ... que ce mot de philosophie signifie l'étude de la sagesse, et que par la sagesse on n'entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l'homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts ; et qu'afin que cette connaissance soit telle, il est nécessaire qu'elle soit déduite des premières causes...

...Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la plus parfaite morale, qui présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse. >

 ***

Extrait du tableau des notions au programme des Classes

et Concours de recrutement des Professeurs de Philosophie.

Thème 1 : l' homme et le monde.

< la conscience-l' inconscient-le désir-les passions-l'illusion-autrui-l'espace-le temps-la perception-la mémoire-la mort-l'existence-l' histoire-nature et culture. >

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 2. MANTRANA 'PATAPHYSIQUE

( En compagnie d' Ernst Jünger )

Exercice à contraintes

 *

< Aboli bibelot, d' inanité sonore... >

 

  

 

Avis de dessein

On propose ici un jeu critique.

Il s' agit d' opposer aux phrases poétiques du Mantrana publié par Ernst Jünger en 1958 des énoncés parallèles mais à saveur 'pataphysique.

Le but est de dévoiler -si possible, deux conceptions et deux attitudes relativement à diverses questions de métaphysique.

La première exprime une vision romantique, poétique et "magique" du monde fondée sur les catégories de signification, d' expression, d' écriture, de ressemblance et d' analogie. En cela elle est très proche de ce que Michel Foucault appela naguère l' épistémè ou l' herméneutique de la Renaissance.

La seconde, délibérément matérialiste et agnostique se fonde sur le refus déclaré d' hypostasier le sens.

Il s' agit donc ici d' un essai de traduction dans l' optique d' une désublimation au sens où Kant définissait le sublime comme < le sentiment de l' infini >, le sentiment religieux par excellence.

Définitions

Un Mantrana est un exercice à contraintes.

E. Jünger le caractérise comme :

< un jeu de dominos à deux et à trois dimensions, joué avec des maximes qu'on appellera des " pierres ". >

Le Poète fixe les règles suivantes :

1. les Pierres ont la forme de brèves maximes qui expriment une expérience ou une opinion.

2. Elles comprennent généralement une phrase et ne devraient pas aller au-delà de trois.

3. Elles sont autonomes, compréhensibles et dépourvues de traits polémiques.

4. Elles n' appellent nuls jugement ou censure éthique.

5. Elles doivent s' en tenir à des thèmes universels.

Sont de la sorte exclus les références spécifiques, les faits politiques, culturels ou sociaux.

6. Les mots, proverbes et citations doivent revêtir leur signification et leur plénitude originelles.

7. Le Mantrana se développe dans une dimension métahistorique et sur le strict plan métaphysique.

L' actualité est donc bannie.

Le bénéfice de l' exercice est selon l' Auteur des Falaises de marbre le < bien-être > qui résulte < du transport dans le monde de la contemplation >.

Ou, selon le 'pataphysicien, l' < aplatissement du sens >, lui même générateur de calme < lévitation >.

 

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N.B.

L' ouvrage de Jünger a été publié chez Klett-Cotta pour le texte allemand ; aux éditions de la Délirante pour la traduction française.

La traduction que nous reprenons est celle de Pierre Morel.

Elle est présentée en caractères italique.

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Mantras et 'patamantras

Pierres... et cailloux...

 1. Dieu lointain dans la vie, jamais dans la Vie.

Hasard, à même l' existence, sans égard pour la " Vie ".

2. Les têtes qui spéculent pour savoir si la vie est possible dans les étoiles n'ont de la Vie aucune idée.

Les recherches sur le vivant dans l' univers connu s' interdisent toute spéculation relative à cette fiction qu' est la " Vie ".

3. Si notre science rendait possible la génération spontanée, la création de la vie à partir de l' inanimé, cela ne serait qu' une preuve de l' ampleur et de la puissance de la Vie.

La recherche biologique, le génie génétique sont la preuve de la puissance effective de la technoscience humaine.

4. La vie est dans les organismes, la Vie est aussi dans la matière. Donc les organismes vivent et Vivent; ce que nous décrivons comme la mort est le passage de leur état symbolique à leur état secret.

La vie, expression de l'antichaos, est une forme d'organisation spontanée de la matière. Les organismes vivent ; la mort est définitive décomposition, l' effet de l' entropie; elle est la marque de l' incapacité du vivant à résister au désordre et à la désinformation.

5. L' ascension dans le monde des neiges rend l' apparition plus simple, cristalline. La Vie parle plus clairement.

La solitude des cimes dévoile l' abandon massif de l' inerte. Le silence accompagne la contingence.

6. L' éternité comme glace. Un réservoir immense de chaleur et d'amour.

Les eaux vives du passage. Un océan d' indifférence et de froideur.

7. Les ruisseaux et les fleuves peuvent former des lacs dans lesquels jouent les truites, ou des marais d'où montent des vapeurs vénéneuses. Mais il n' y a pas d' eau qui ne débouche dans la mer.

Rigoles et égouts. Marécages. Tout s' évapore.

8. La terre est fond et cause première, terre natale et lieu cosmique, matrie et patrie.

La terre est friche et terrain vague, labyrinthe cosmique, désert et abandon.

9. Là où la terre, le soleil et les astres sont vénérés en tant que dieux, ils font seulement l'expérience d'un plus haut prestige.

Le culte de la terre, le fétichisme des étoiles et des constellations les métamorphosent en objets de superstition.

10. L' arbre de la vie a des racines et une houppe, un humus et une aura, un monde des ancêtres et un monde des esprits.

Les espèces se succèdent sans égard pour le passé, sans souci de spiritualité.

11. Avant d' être nés, nous avons déjà les organes pour la vie ; une fois nés les organes pour la Vie.

La gestation nous donne les armes pour l' existence ; la naissance, pour la résistance à la mort.

12. Nous sommes tout à la fois embryons d' un état supérieur et gros de cet état.

Nous sommes prisonniers du génome et, ainsi limités, réduits à ses potentialités.

13. Nous voyons la mort comme dépossession, comme soustraction, alors qu' elle est en réalité une grande division. Elle confronte la vie à la Vie, et que celle-là ait été longue ou brève, grande, ou petite, mauvaise ou bonne, il reste au quotient l'indestructible Un.

La mort est dépossession de ce peu de vie qu' est l' existence. Elle clôt un cycle. Quels qu' aient été sa durée et ses caractères, seul demeure le néant.

14. Les myriades de cellules, d' individus, de soleils, sont des réflexions de l' Un dans la lumière, ses immersions dans la mer des nombres. Elles pâliront quand s'éteindra la lumière et commencera à luire la Lumière.

Les vivants et les choses se juxtaposent tels des feux follets dans le clair obscur de l'existence. Leur lueur s'éteindra à leur mort au sein du sempiternel empire de l' obscurité.

15. Comme des nageurs dans la mer nous sommes dans l' infini. Nous le délaissons en coulant ou en mettent pied à terre.

Semblables à des voyageurs dans le désert nous évoluons dans l' indéfini. Nous n' y échappons ni d'une manière ni d' une autre.

16. Une coupe d' eau versée dans la mer : restent une forme sans contenu, un contenu sans forme. Un instant de douleur, de nostalgie, accompagne la perte. Vient ensuite la grande union avec la mer : le pays natal est maintenant partout.

Un dernier soupir exhalé dans l'air froid du matin : restent une dépouille exangue, une définitive inconscience. Vient ensuite la dispersion dans le sans-nom, le pays de nulle part.

17. Même la nuée des éphémères qui se dispersent dans le vent a une patrie intemporelle, une sécurité intemporelle.

La nuée des éphémères qui se dispersent dans l' atmosphère est vouée elle aussi à une perpétuelle errance, à une précarité incontournable.

18. Le temps mais aussi la substance déterminent la vie. La substance et le temps se correspondent comme l' image et le cadre d' une oeuvre d' art.

La vie est fille de métamorphose. Les phénomènes et leur passage fusionnent dans le creuset d' un chaos insensé.

19. Naissance et mort. C'est ainsi que l' individu paie son entrée et sa sortie, quelle que soit la pièce jouée. Il n' y a ni reprise ni réclamation.

On ne sort pas car on n' est jamais entré. La scène est dans la salle. La répétition générale est aussi l' unique représentation.

20. La vie, la lumière et le bonbeur doivent un jour être détruits, en tant que béquilles du monde des apparences. Notre lumière est seulement l' ombre d' une autre lumière, nos paroles sont un écho de la parole au-delà du temps. Un jour le saut doit être tenté.

L'existence, la lumière et la joie doivent un jour être détruites comme expressions du monde phénoménal. Notre lumière est notre unique clarté, nos paroles se diffusent et s' évanouissent dans le temps. Nul saut dans l' intemporel ne saurait être tenté.

21. Quand la mort se rapproche avec la vitesse de l' éclair, nous pensons que la vie ne peut pas lui échapper. Il ne s' agit pourtant pas de vitesse. La Vie est en dehors du temps. Cela suscite la fureur rentrée des démons.

Quand la mort nous surprend, nul recours n'est envisageable. Notre impuissance est absolue. La conscience que la finitude est la marque indélébile de la vie apaise l' angoisse éprouvée par le clairvoyant.

22. Même quand la mort court après la vie à la vitesse de la lumière, il reste toujours à la vie un temps d' avance. La mort adhère à la vie comme une ombre à sa trace.

La vie ne saurait échapper à la mort. L' existence est < une tache dans la pureté du néant > (P.Valéry ).

23. La Vie est en dehors du temps, et s'étend jusqu'au dedans de lui. Quand vient la mort, elle rentre ses antennes.

L'existence est temporelle, immergée dans le changement. Quand survient le décès, le sans-nom manifeste son empire.

24. La Vie est hors de l' espace, et surgit au dedans de lui. Quand la mort entre dans la maison, elle ne frappe que l' intendant. Elle bouscule les avant-gardes, qui font retraite vers le gros de l' armée.

L'existence est toute tissée de relations spatiales. L' espace est < la forme de ma puissance >. La mort touche au coeur le maître de maison et enfonce sans recours son ultime ligne de défense.

25. La Vie et le corps ne se recouvrent ni dans l' espace ni dans le temps ; il y a incongruité. < Il n' est pas tout à fait lui même > - cela veut dire qu' il a plus ou moins abandonné le corps. < Mourir de peur > - cela veut dire abandonner volontairement la maison, avant d' en être chassé par la force brutale.

Le corps est de l' être. Et pourtant nous en sommes .... < Perdre conscience >, cela signifie cesser d' exister. < Mourir de peur >, c' est vivre pleinement et nécessairement l' épreuve de l' horreur.

26. Nous avons l' habitude de voir la mort comme la cause qui met fin à la vie, par maladie ou accident. Cela est une erreur : c'est bien plutôt la vie qui appelle la mort quand elle veut entrer dans un nouvel état.

Considérer la mort comme la cause qui met fin à la vie par maladie ou accident est une évidence vraie. La vie résiste à la mort de tout son élan et de toutes ses fibres.

27. Lorsque nous mourons, nous suivons un instinct. C'est une des raisons pour lesquelles la longévité croît avec la civilisation.

La mort est toujours accidentelle. < La civilisation appauvrit l' instinct.> (O. Spengler) et tend de toutes ses forces à étirer le fil de l'existence.

28. Mourir est aussi un art, un exercice. Plotin sur son lit de mort : < Je travaille à libérer la divinité >

Mourir est un moment singulier. Lucrèce rendant son dernier sourire : < je m' efforce à éloigner la crédulité >.

29. Qui fracasse le château détruit aussi ce qui est renfermé.

Qui fracasse le château l' abandonne à ses ruines.

30. Il y a des choses qu' une partie de notre être doit garder comme un tabou pour l' autre. La connaissance de l' heure de notre mort en fait partie.

Il n'est point d' interdit car rien n'est celé. Connaître l' heure de notre mort est hors de notre portée . Nous ne pouvons qu' en éprouver l' expérience.

31. Seule l' entrée de la mort nous surprend, et non la mort elle-même. Nous sommes effrayés un instant, comme si on nous réveillait. Ensuite nous savons que l' heure du lever est venue. Nous la connaissions durant tout le sommeil, durant la longue nuit.

< Adieu ! dit l' agonisant à son miroir. Nous ne nous reverrons plus >. Paul Valéry.

32. Nous parcourons encore une fois la lignée des ancêtres en sens inverse, et retournons à l' origine. Que les vieillards deviennent des enfants est un commencement.

Nous avançons vers l' indifférencié. L' agonie clôt le cycle du vivant. Quand le vieillard s'effondre dans la perte de conscience, c'en est fini du définitif naufrage.

33. A l' instant de la mort, l' individu devient le foyer de l'histoire; il est alors entouré en silence par les ancêtres et ceux qui ne sont pas nés.

L' absolue solitude accompagne la mort.

34. L' oeil s' éteint : nous n' avons plus besoin de lunettes.

La représentation s'achève. Il n' y a plus rien à voir.

35.< Davantage de lumière >, à l' instant de la mort, ne peut avoir qu' un sens : Lumière.

Ces dernières paroles de Goethe ne peuvent avoir qu' une signification : délyre (sic).

36. Quand tous les souvenirs s' éteignent, il reste encore leur point d' attache.

La mémoire n' est rien sans les souvenirs qui la constituent. Elle s' évanouit avec eux.

37. Le mourant retire l' échelle après lui.

L'échelle se rompt sous l' agonisant.

38. La Mort se tient au carrefour où le mort se sépare du corps : mais le mort est le Vivant.

Quand nous décédons, la conscience disparaît : le défunt n'est plus que sa dépouille.

39. Le Christ ne dit pas : < ton fils vit >. Il dit : < Ton fils Vit >. Qu' il laisse le corps se relever est un signe pour les incrédules.

Le 'pataphysicien ne dit pas : < ton fils est Mort > . Il dit : < ton fils est mort > . Qu' il regarde sans passion le corps se corrompre est la marque d' un esprit averti.

40. Il faut distinguer entre le corps, la dépouille mortelle et le cadavre, entre le mourant, le défunt et le mort, toutes formes et transitions au sein desquelles la vie joue dans le temporel et le surtemporel. La Vie, dans sa hauteur intemporelle reste intacte.

Le passage de la vie à la mort, le trépas, est un saut brusque et instantané. La mort est l'échéance du temps.

41. En ce qui concerne l' enterrement et ses usages, il faut considérer non seulement la possibilité de la mort apparente, mais aussi, après un moment d'engourdissement, celle d' un séjour du mort, pour quelque temps, près de son corps.

La mort est un absolu. Clôture de la représentation elle est définitive extinction de l'esprit.

42. Le temps est plus ou moins dense, comme la matière, plus ou moins profond, comme la mer. Il y a des secondes à la frange de l' éternité qui valent des millénaires. Là, quelque chose d' infini peut encore advenir.

La conscience du changement est plus ou mons aiguë. Certains instants étirent leur substance temporelle. Mais la sempiternité est inaccessible.

43. Une soirée de gala au palais du roi, et le grouillement sur le cadavre d' un chien : deux festins. Les invités sont différents : ici une nuée de mouches bleues, là la marquise de Rambouillet. Un maître des cérémonies préside.

Les fastes et l'opulence d' un côté, ailleurs la curée : deux festins. Les mondes diffèrent : ici la distinction aristocratique, là une bestialité nue. Deux univers pour une agitation de semblable nature.

44. S'en aller de la vie et sortir du temps sont deux actes différents : un no man' land les sépare.

Quitter la vie c' est mourir au temps. Le temps n'est que la forme de l' existence.

45. Quand reviennent les morts comme esprits ou comme ancêtres, ce n' est pas depuis l'intemporel.

Les morts ne reviennent jamais. Le spiritisme est une imposture. La mémoire est un mythe et une obscure superstition.

46. Du Grand Chemin ne parvient aucune nouvelle.

Du Terrain Vague nul signe ne nous parvient..

47. Leibniz : < l' âme est le miroir de l' indestructible univers >. Mais dans le miroir aussi il y a de l'indestructible.

Lucrèce : < l'esprit est le reflet des métamorphoses du monde > ; et aussi le reflet de ses propres métamorphoses.

48. S' il y a de l'indestructible, toutes les destructions imaginables ne peuvent être que des purifications.

Puisque rien ne demeure, il n'est rien qui puisse être purifié.

49. < Et alors, en cas de destruction rapide et totale du corps, comme par une explosion, où reste donc ce qu' il y a d'indestructible ? >

< Aboli bibelot d' inanité sonore >, écrit Mallarmé. Le destin de l' indestructible est une <question impossible >. ( Gödel- Escher-Latis )

50. Ainsi interroge-t-on quand s' évanouit la certitude. Si l' indestructible vit, il restera, quand bien même l' univers se transformerait en dynamite, ferait éclater la terre.

Une question impossible est un problème mal posé, une question sans objet. Le périssable est l' étoffe de l' existence, la marque du dynamisme de l' univers.

51. Il y a en nous un avocat du diable. Il invente des raisons, des conclusions et des moyens contre l' indestructible. c'est sa tâche.

Il y a en nous une puissance d' illusion et de mauvaise foi. Elle génère des fantasmes, des discours et des artifices contre le réel. C'est là son unique fonction.

52. Beaucoup d' apparitions, à vrai dire toutes les apparitions, peuvent être considérées aussi bien en tant que matière qu' en tant que personnes. Ce sont des différences qui fondent en cours d'ascension.

Nos fantasmes et nos visions constituent notre univers mental. Ils s' évanouissent dans le cours de notre agonie.

53. Quitter un jour le mouvement circulaire de la roue et s'unir au centre, c'est la pensée vers laquelle le philosophe tend, le but que le croyant cherche à atteindre. Celui-ci fait peu de cas de la puissance de la mort en pensant qu' il y a encore d'innombrables existences à parcourir. Celui-là fait entrer la vie tout droit dans l' absolu, où mille années ne valent pas plus qu'une seconde, et où la mort du sage ne pèse pas plus lourd que celle du fou ; le temps s'arrête et avec lui la qualité.

Le philosophes et le croyant recherchent tous deux le salut ; le premier par l' union mystique avec l' < Un >, le second par la métempsycose. Tous deux se leurrent. L'existence n' est point reconduite. Elle ne connaît pas non plus de sublimation.

54. Le méchant lui aussi attache de la valeur à son individualité et à sa conservation ; en face de cela, même la menace du feu ne l' effraie pas.

L' égoïsme du vouloir-vivre est universel. Et notamment celui du méchant. La valeur que l' individu s'attribue est sans partage. Aucun obstacle, aucune vision infernale ne sauraient le retenir.

55. L' énorme valeur que toutes les créatures attachent à la conservation de leur individualité indique une réelle exigence. Celle-ci ressemble à un bon qui sera remboursé ou échangé. En cela, les religions tombent d'accord entre elles, même si elles divergent quant à l'estimation.

L'égoïsme du vouloir-vivre est absolu. Il est consubstantiel à l' individu. Et sans raison. Son destin est de s'exténuer dans le présent de l' effort, du plaisir et de la douleur. Nulle traite sur l'avenir ne saurait être tirée.

56. Si notre mère s' était liée à un autre homme, nous ne serions pas venus au monde, ou pas tout à fait tels que nous sommes. Mais ne serions-nous rien pour autant ? Nous n' aurions pas quitté la Vie pour entrer dans la vie.

Être notre propre frère ou notre soeur d' après le caprice de la génération est un jeu de l'espriit ou un paradoxe biologique ; car ce que je suis exclut par définition ce que j'aurais pu être, ce que je ne suis donc pas ; et le réel n' est pas contenu dans le possible, mais il est création de ce qui aura été possible.

La vie n 'a de réalité que dans cet existant qui est moi ; celui que je suis, ici et maintenant.

Quant à la Vie, cette notion ne désigne qu' un fantasme assorti d' un mot.

56. ( suite ) Nous avons goûté le bonheur de l' individuation, ou son malheur tout aussi bien, et pour cela nous avons été élus parmi des millions dans le fond en germination. Nous venons d'un abîme où il n' y a ni bonheur ni malheur, ni je ni tu. Et nous y retournons.

Nous avons subi les hasards de l' individuation, le jeu sans joueur de la loterie génétique. Ainsi que la bonne ou la mauvaise fortune qui l' accompagnent. Venus du sans-nom, notre lot est d' y retourner.

57. Là où les individualités s' éteignent, il n' y a ni punition ni récompenses.

La faute et le mérite s' évanouissent avec la mort. Point de sanction pour qui est abandonné de l'existence.

58. Nous appelons égal ce qui, dans le temps, n' est cependant jamais qu' un semblable. Le semblable est en revanche un égal hors du temps.

L'égalité est une relation entre des grandeurs. Le semblable est une analogie entre des individus. Là où la Forme, là où l' Espèce font défaut, ce qui est le cas, on ne saurait franchir le mur du temps. Et il n' y a que des singularités.

59. Comme entre le peuple, la noblesse et le roi, il faut distinguer entre le temps, le surtemporel, et l'intemporel.

Le chaotique mouvement brownien des myriades d' êtres qui se poussent et qui se heurtent ne cesse de se déployer dans le temps.

60. Quelque chose d' intemporel revient, mais le retour reste dans le temps.

Il n' est pas de retour ; ne se succèdent que des métamorphoses.

61. Comme un cavalier change de cheval, ce qui revient change d' individu.

L' homme de cheval adapte son assiette à sa monture. Telle est la marque de l' art et tel est le propre du tact équestres.

62. L' espèce, en tant que vaisseau surtemporel de l' intemporel, s' incarne temporellement dans les individus.

L'espèce est un mot qui désigne par convention des relations de ressemblance et d'analogie. Il a valeur d' abrégé. Mais l' invariant n' est qu'un faisceau de variables. L' essence ne hante pas l' existant. Et le temps n' est pas < l' image mobile de l' éternité. > ( Platon )

63.Quand une chimère devient visible, ce n'est pas en tant qu' espèce qui s' incarne, mais en tant qu' espèce tout simplement.

L'espèce est la chimère. Elle s' incarne dans des mots et des Idées.

64. Les flocons de neige tombent par myriades sur la terre obscure, et fondent dans leur magnificence. Ils emportent tous avec eux leur point d' individuation, le centre de la puissance cristalline. Cela garantit le retour, et plus que le retour.

Rien de plus banal que la chute des corps. La monotonie des choses, de leurs répétitions et des processus suggère la fixité et l' invariance des lois. Mais cette improbable invariance est elle même sujette à altération.

Il y a des variations certes ; qu' il y ait < un thème > ( Ruyer) n'est qu' une invérifiable conjecture.

65. Il n'y a qu'un purgatoire, et pas d' enfer ; il n'y a qu'un tourment infini, et non éternel.

L'existence est l' horreur. Le tourment du vivant est indéfini.

66. Quelque chose d' infini ne peut avoir de fin. On doit le changer en quelque chose d' éternel.

L' indéfini a une limite. La perpétuité lui échappe. Son terme signifie pour sa fin.

67. Il y a beaucoup de vrai dans l' invisible, beaucoup d' illusion dans le visible. Quand quelqu' un dit par conséquent : < je ne crois que ce que je vois >, il croit trop peu et trop à la fois.

L' invisible est l' appeau et le leurre. Le visible est le réel. Quand Thomas n' affirme qu' après avoir touché, il ne croit pas, il sait.

68. Credo quia absurdum. L' intelligible n' est pas digne de foi.

Absurdité de la croyance. Le réel est inintelligible. La foi n' est pas à la hauteur du réel.

69. Crois dignement. Ce qui est digne, crois-le. Sois digne de foi.

Ne te soucie ni de croyance ni de foi. Place ton estime de toi même dans le doute.

70. Les religions nous échoient comme héritage spirituel, mais aussi matériel, par le baptême et la circoncision, mais aussi par la naissance. Le deuxième lien est plus invulnérable et plus inconscient ; il est inconvertible et s' introduit profondément dans l' athéisme.

Nous devons supporter le fardeau de la spiritualité, des rites, voire celui des mutilations. La pesanteur du conformisme religieux est incontournable. Elle pénètre profondément jusqu' à la psychologie de l'athéisme.

71. Dans toutes les religions il faut distinguer entre la part descriptive et la part pédagogique. L'une veut être devinée, l'autre veut être apprise.

Révélation et enseignement se partagent le discours religieux. Le dogme accompagne l 'initiation.

72. La part pédagogique des religions diffère selon les climats ; elle se distingue par les intentions. La part descriptive traite une seule et même chose ; elle se distingue selon les perspectives, par les manières de voir.

Les religions varient selon leurs formes et leurs manifestations. Elles convergent cependant dans leurs visions respectives du sacré.

73. La part pédagogique des religions est indispensable à l' intérieur du temps. S' il n'en était pas ainsi, la part descriptive deviendrait également superflue.

L'enseignement, la catéchèse, le dogme assurent la révélation et la foi.

74. Le Christ dit au bon larron : < Aujourd' hui même tu seras avec moi au Paradis >. Il se tut sur le destin du mauvais larron : voilà un trait pédagogique.

La rouerie pédagogique du Sauveur : conforter l' illusion du simple, dédaigner l' incrédulité du grossier. Voilà un enseignement pratique fort démagogique.

75. Le sabbat est fait pour l' homme, et non l' homme pour le sabbat.> ( Marc 2, 27 ). Cela vaut pour toutes les religions.

< Le jour du seigneur est fait pour le prêtre et par le prêtre, non pour l' homme >. ( Pseudo-Sandomir 3, 31 ). Cela vaut pour tous les cultes.

76. Les dogmes ne conduisent pas au-delà du Cap de Bonne Espérance ; dans la Lumière, les constellations pâlissent.

Les dogmes ne nous donnent aucune vérité. Dans l' Obscurité de telles propositions égarent.

77. Quand nous arrivons en vue du Cap de Bonne Espérance, le courant commence à nous conduire ; nous n'avons besoin ni de cartes ni de pilotes.

L' espoir en la Révélation alimente le délire. L' hallucination nous perd ; nulle route, nul cap pour la folie.

78. Beaucoup placent le Paradis au début, d'autres à la fin, d' autres encore au début et à la fin, tandis que certains pensent en revanche qu' il se renouvelle avec le vieillissement du monde. Tout cela est juste dès lors qu' un souffle, une pellicule nous sépare de lui.

Le fantasme du Paradis reçoit diverses interprétations. Origine, Fin du monde, Régénération périodique. Toutes ces visions sont suggestives pour ceux qu' elles hantent et qu' elles envoûtent.

79. Les prières ne produisent pas d' effet, elles constatent. De là provient leur effet.

Les prières sont des baumes pour les âmes simples. C' est là leur fonction.

81. < Le monde est ma représentation >. Soit. Mais il n' en résulte pas encore que je suis le meneur de jeu.

< César Antéchrist > ( Jarry ). Soit. Mais cela ne justifie aucunement l 'arbitraire du solipsisme.

82. Le monde comme représentation. Le spectacle est si puissant que les rangs et les conditions font retraite devant lui. La possession commune qu' un prince et un mendiant ont du monde l'emporte infiniment sur leurs pouvoirs respectifs.

Le monde comme théâtre. La représentation est si suggestive qu' elle s'impose au corps social. Mais nos capacités l' emportent sur le fait que nous sommes au monde..

83. Le bien commun est tout ce qui rend les biens si précieux. Ainsi la faim pour les aliments, l' amour pour les hommes, la lumière pour le monde visible.

Le bien est notre bien. Qu' il soit nôtre, voilà ce qui lui confère sens et valeur. Quant à la condition humaine dans sa généralité, elle n'exprime que banalité : l' appartenance à une communauté de destin et de besoins.

84. Chacun est à la fois circonstance et centre du monde, y compris le rouge-gorge dans le fourré, et la branche sur laquelle il rêve.

Tout ce qui est, simple effet de hasard et de contingence, se considère néanmoins comme centre du monde, avec son gîte ou sa demeure.

85. Nous prenons notre écho pour la réponse du sphinx. Il y a quelque chose de pardonnable, mais aussi quelque chose de juste.

Les dieux ne parlent ni ne répondent à notre voix. Mais si grande est l'angoisse de la solitude que l'attente et l' illusion d' un écho sont inévitables.

86. La richesse est la portée de la vie.

La vie est inexplicable profusion.

87. Nous jouissons non pas avec mais à travers notre corps.

Notre corps est l' unique théâtre du plaisir et de la possession.

88. < Car tout désir veut l'éternité >. La douleur étire le temps, le désir le rafle. La douleur aspire à l'infinité, le désir à l'éternité.

Il n'est de jouissance que dans l' instant. Mais la souffrance prolonge le temps. La nostalgie de l'infini suscite la romantique mélancolie ; le désir, lui, aspire à l 'exténuation.

89. Un viol meurtrier, une maison de tolérance, une beuverie effrénée : certains degrès de la jouissance ressemblent aux tourments des damnés. Mais l' erreur s' insinue aussi bien goutte à goutte dans les conversations de deux sages.

Le crime, la débauche, la beuverie portent à leur paroxysme l 'habituelle recherche humaine de la jouissance. Cependant que l' illusion de la possession et de la jouissance n'épargne pas l 'entretien de deux 'pataphysiciens.

90. Le tourment est dans chaque jouissance, comme l' ombre près de chaque lumière.

L'amertume accompagne parfois le plaisir ; mais il est des moments de profonde lévitation.

91.Toute hauteur implique sa profondeur, comme toute lumière détermine son ombre.

Le romantisme corrompt tout jusques et y compris le plaisir et la délectation.

92. Dans cette maison, l' échange est permis. Les parties sont reliées par des escaliers, les étages par des ascenseurs. Les escaliers sont surveillés par des examinateurs, les ascenseurs par les démons.

La société totalitaire. Tout y est relation, réseaux, échange, interférences,communication, circulation. Non pas < Liberté grande > ( J. Gracq ) mais liberté tronquée. Liens. Sous le regard, la suspicion , le contrôle des maîtres, des petits maîtres et des contremaîtres.

93. La volonté est aveugle, la douleur myope.

Deux grandes facultés humaines : cécité du vouloir-vivre et infirmité de la vision.

94. Le non- vouloir exagéré augmente la douleur tout autant qu' un vouloir excessif : tous deux doivent demeurer dans un juste rapport.

Quiétisme est recherche de l' équilibre. Juste mesure, c' est à dire évaluation personnelle exacte des biens et des maux.

95. Désillusion. Le mot veut dire que tu t' es délivré d'une illusion. Déni d'une négation.

Désillusion. Le mot signifie que tu parviens désormais à jouir d' une illusion. Aveu d' une capacité.

96. Indignation ( Entrüstung ). Tu deviens vulnérable quand tu enlèves ton armure (Rüstung ).

Equanimité, distance, sourire. Ta force réside dans l' impavidité.

97. L' indignation est aussi un rappel à soi : < Tu es cela >.

S' indigner est une erreur. Le 'pataphysicien ne réagit pas. Il tire son < être> de reflèter.

98. L'apprivoisement et l' anesthésie. Deux clefs : l' une ouvre, l'autre ferme.

Charmer, endormir. Deux stratégies en vue de la maîtrise du monde. Toutes deux glissent à la surface de l' être.

99. Expérience du jour, expérience de la nuit : archipel et mer. Quand les deux se confondent, l' échec et la ruine menacent. Les rêves mantiques sont des oiseaux de tempête.

La conscience et l' inconscient : deux continents. Quand ils se recouvent la catastrophe est proche. L' expressivité et le tumulte du rêve valent comme oraculaire imposture.

100. Malades, nous devenons plus exposés aux visions. Cela peut tenir à notre affaiblissement, mais aussi bien à l' affinement de la perception. Dans les maladies mentales, c'est aussi comme dans un iceberg, la partie invisible qui prédomine.

La capacité visionnaire est le propre de l' homme. Les visions accompagnent nos maladies comme les fictions peuvent naître de notre plus grande santé. Celles-ci proviennent de notre compétence fabulatrice. Celles-là émergent dans la folie, ce naufrage de l' esprit déréglé.

101. Il faut distinguer entre l' apesanteur matérielle et l' apesanteur substantielle.

Il convient de distinguer le vide de la pesanteur.

102. Tu as déposé ton poids. Maintenant il te faut encore déposer ton poids spécifique.

Tu as manifesté la valeur qui t' est accordée. Il te reste désormais à montrer ta valeur propre.

103. Inappréciable et incomparable, la substance transcende valeur et qualité. Les aristocraties entendent cela d' une façon, les démocraties d'une autre. Elles doivent par conséquent se ressembler sur les marches les plus élevées. : ici l' égalité royale, là égalité de rois.

L' Anarque refuse le jeu des évaluations et la comédie des réputations. Il récuse les critères des aristocraties comme il méprise la qualification des démocraties. Il s' interdit l' égalité. Il ne reconnaît que < l' Unique et sa propriété. > ( Stirner )

104. L' égalité sociale donne à entendre de l' extérieur qu' elle représente l' égalité substantielle. Autrefois, on avait coutume de dire : < les hommes sont égaux devant Dieu >

L' égalité sociale, l' Egalité métaphysique et la reconnaissance divine ne sont selon l' Anarque que des qualifications superstitieuses.

105. Dans les temps heureux, l' harmonie cachée monte des profondeurs. Les villes deviennent alors des oeuvres d' art.

L 'équilibre culturel, l' essor des villes et la puissance civilisatrice sont la marque des < époques naïves.> ( Spengler )

106. Là où résident les esprits immanents, le monde historique vacille.

Spectacle pour le libre esprit ( Dämon Sir ), l' agitation et l' < affairement > ( Heidegger ) gangrènent la <Tradition >( J. Evola / R Guénon).

107. Les maisons érigées sans sacrifice s' élèvent plus vite, et sont plus tôt la proie de la destruction. Le sacrifice confère la durée dans le temps. Que les cathédrales et les temples survivent aux empires est une preuve dans le monde visible.

Prosaïque la construction profane ne demeure pas. Mais dons, sanctifications et cultes font perdurer l' édifice religieux. Le sacré se perpétue quand le politique s' efface.

108. Que les secondes soient devenues si précieuses dans nos villes permet de conclure que la douleur y a établi ses résidences.

La pierre dure ; l' agitation s'abolit dans l' instant. La vitesse engendre la nostalgie du bon vieux temps.

109. Quand s' accroît le mouvement des affaires, quand on construit beaucoup, quand les meurtriers restent en vie, il y a là des signes avant-coureurs.

L'accélération mercantile est l' indice d' un emballement vital, l' exposant d' une frénésie existentielle généralisée. Un effondrement suivra nécessairement.

110. La seule sagesse ne peut fonder la loi. L' ordre doit être < agréable à Dieu >, comme on disait autrefois. L' échec peut aussi bien être considéré comme une < punition > que comme une conséquence d'un manque de centre de gravité.

La loi n'est pas plus fondée sur la prudence humaine que sur la transcendance du droit naturel. La force est l' unique < origine > de la loi.( Pascal )

111. Les lois terrestres sont nécéssairement plus sévères que la Loi. De même un intendant est ordinairement plus sévère et redouté que le maître.

Ni la justice ni l' équité ne sont < de ce monde > ( Matthieu ).

Les juges sont aussi aveugles que le Juge est muet.

112. Si nous étions sûrs de la bonté de Dieu, l' anarchie serait notre modèle permanent.

Aux prises avec l'arbitraire des normes humaines, immergé dans le silence des dieux, l' Anarque demeure dans son quant-à-soi. Il ne reconnaît que sa propre loi.

113. Quand la faute est évidente, il faut réprimander, quand elle est efficace, il faut punir.

Il n' y a pas de fautes. Il n' existe que des erreurs. Il appartient à l' homme de pouvoir d' intervenir <opportunément> ( Machiavel ) : réprimander ou punir.

114. L' homme vit des hommes : d' abord de lui même, puis de ses proches, et enfin de la base sociale. Ceci est une proposition avec des caves et des étages.

Existence sociale : anthropophagie. Je me nourris de toi. L' < autre > est la première de nos <nourritures psychiques > ( Ruyer ). Ceci est une phrase suggérant des cercles concentriques.

115. Chercher à s' élever en abaissant les autres est un effort inutile, mais aussi nuisible.

Ignoble et nihiliste, tel est l'envieux, tel est le parvenu.

< Admirer, c'est prétendre à égaler > (Alain).

116.< Tu es cela >. C' est pourquoi chaque meurtre enferme un suicide. La peine de mort en est un symbole.

L' autre n' est pas moi. Nous ne participons à aucune essence qui nous serait commune. < Monades sans portes ni fenêtres > ( Leibniz ) nous sommes enfermés dans les serres de l' individuation.

A jamais.

C'est pourquoi le meurtre ne me touche pas. La peine de mort est la passion insuffisante de la justice des hommes.

117. Le meurtrier peut être absous par la grâce, non par la loi. C'est à dire par l'abondance, non par l'économie.

Il n' est point d' < absolution >. Il y a la sanction, la punition, le pardon puis le définitif oubli.

118. Le droit d' abattage est payé dans les guerres.

Le sac, le pillage, l' assaut par delà le bien et le mal sont les bénéfices et les enfants naturels de la guerre.

119. Prudence devant celui qui parle mal du père et de la patrie.

Distance avec celui qui fétichise la mémoire et la terre.

120. La gauche partage, la droite découpe.

Au banquet de Trimalchion gauche et droite s' invitent et se servent.

121.La meilleure économie est comme la femme celle dont on parle le moins.

Il est vain de demander aux êtres ce qu' ils ne peuvent nous donner : ainsi pour l' économie, la discrétion.

122. Les choses sont ainsi faites que les années de bonne récolte sont aussi des années à souris.

Le second visage de Janus, le mal : limite, douleur et souffrance ou la rançon du pari d' exister.

123. Le dessert est pour le ver.

Si le ver est dans le fruit c'est que le fruit est pour le ver.

123.< Les gros poissons mangent les petits >. Mais vient aussi le jour où les petits dévorent les gros.

S 'entredévorer est le propre des vivants. Nul ne saurait échapper à la loi.

124. Avec des balles en or on ne tire pas sur des moineaux.

< Quand on possède de l' or va-t-on l' exhiber dans les tavernes ? > ( Eumeswil )

125. La déchirure dans le rideau du Temple, et le coup d'épée dans le noeud gordien : ainsi s'annoncent les maîtres du monde, celui qui souffre et celui qui agit.

< Par le rire et par l' horreur > ( Dämon Sir ), ainsi s' annonce le 'pataphysicien..

126. Les fous et les farceurs font aussi partie d'un grand cortège.

Les 'pataphysiciens s' invitent au grand cortège des pataphysiciens.

127. Il disparaît à toute allure comme une locomotive sans wagon.

Sandomir tel une étoile filante dans le ciel des critères et de la raison pure ; sans élèves, sans disciples, mais voué aux contresens.

128. Il faut distinguer entre le triomphe et le succès.

Point de triomphe et point de succès pour qui refuse la joute.

129. Quand tous sont pour nous, il y a grand danger.

... La banalité guette...

130. a=a. l' équation est impossible dans le temporel : elle tire son autorité de l'intemporel.

Dieu ou la Tautologie.

131. a=a. La proposition ne peut être justifiée d'aucune manière, même si je pose a=o. Elle reste une profession de foi.

La Tautologie est un inexprimable. Pour le mystique le discours est entropie, pour le 'pataphysicien, carnaval des signes.

132. Que a=a, que la roue tourne sur un axe invisible, que les parallèles se rencontrent à l' infini peut certes être pensé, mais non démontré. Les mathématiques ne donnent pas seulement un coup d' oeil dans un monde plus exact, elles offrent également une vue vers un monde plus élevé.

Il est toujours possible de délyrer (sic) sur la logique et à propos d 'objets ou d' univers impossibles. Les mathématiques sont prétexte à maintes et renouvelées divagations. Alors qu' elles ne sont que prosaïques outils pour les fins de l' intelligence calculatrice.

133. Beaucoup tiennent que tout est explicable, d' autres que tout est inexplicable, tandis que d' autres encore pensent que certaines choses sont explicables et que certaines ne le sont pas. Tous ces esprits passent comme des ombres sur un paysage. Le sphinx ne répond pas.

Ce qui est explicable ne laisse pas de demeurer incompréhensible. Et notre science ride à peine en l' effleurant l'océan des phénomènes.

Le silence de la nature est définitif.

134. Sur un astre recouvert par la mer, nous saurions ce que sont les tempêtes et les vagues, non les îles et les rivages. Pourtant il se formerait une représentation confuse, théorique, de ce qu' est la terre ferme.

Dans l' univers de nos représentations, nous ne pouvons choisir qu' entre nos perceptions et nos visions. Ce qui excède échappe à nos prises.

Ce monde est donc bien < notre représentation > (Schopenhauer)

135. Quand il y a des choses que nous ne connaissons pas, cela peut être un prétexte que nous opposons aussi bien aux choses qu'à notre connaissance.

Nous ne connaissons rien. L' extériorité est notre lot. Et l' intérieur est relation.

136. Combien d' arbres font une forêt, de brins d' herbe une prairie ? Où finit la colline, où commence la montagne ? Ce sont nos concepts et leur précision.

L' intelligence définit, découpe et partage ; diversité, richesse, nuances lui échappent. La connaissance est appauvrissement, réduction et finalement dédain du singulier.

Le concept est une grande méprise.

137. Polémique dans la théorie des couleurs : la Lumière est opposée à la lumière.

Lumière et couleurs : enthousiasme pour désublimation, vision romantique pour banalisation scientiste. Qualité ou quantité. De Goethe ou de Newton nous ne choisirons pas.

138. Le chiffre n'a pas été découvert, il a été inventé, et n'a pas d' égal dans l' empire des inventions.

La quantité est la mesure humaine du réel. L' instrument par excellence de notre pouvoir et de notre volonté de puissance.

139. Une horloge qui se crée, se remonte et s' anéantit elle même : l' idole d' un monde automatique. Les chiffres eux-mêmes disparaissent : elle doit toujours montrer le zéro.

Mouvement perpétuel, automatisme, nihilisme. Despotisme du nombre : la durée s' efface. Politique de l' ingénieur ; rêve des mondes totalitaires.

140. L' automate joueur d' échecs est une invention pour anéantir le jeu d' échecs.

L'automate ne joue pas ; il calcule.

141. La métaphysique a, dans les sciences naturelles, aussi peu à faire que l' eau dans un bateau.

Sciences et métaphysique : deux < jeux de langages > ( Wittgenstein ) qui prétendent s' exclure alors qu' ils sont si proches. Parenté cachée des frères ennemis.

142. L' explication matérialiste a plus ou moins de tirant d' eau selon sa capacité à fouiller la substance. Cela détermine également ses prétentions théologiques.

Les deux visages du matérialisme : une théologie en creux où la matière est une idole dont on s' efforce d'oublier la fonction régulatrice d' Idée rôle. Et un point d' interrogation placé devant les concepts de < sens > et de < substance >.

Le matérialisme, ce navire à fond plat.

143.Quand le matérialisme extrème donne plus d' importance à une paire de chaussons qu' à un Raphaël, il y a là malgré tout la lueur d' une vérité : tous deux sont également importants et sans importance. Aucun maître ne pourra saisir la Vie qui habite dans la toile et la couleur de ses tableaux, dans son pinceau, dans un brin de paille. Il nous est permis de pressentir seulement cette profusion, sinon nous dépéririons comme Midas dans l'or massif.

< Tout est égal >, énonce le 'pataphysicien. Dans un monde sans < Raison > il n' est point de <Valeurs >, de < Critères > ou de < Normes >.

Le vide du < Sens > -et non l' < l' Absence >, accompagne la profusion et la valeur des choses. Et nous végétons résolument dans le désert du < sans-nom >.

144. Pour leibniz, la différence entre la nature et l' art, c' est la différence entre l' art de Dieu et le nôtre. L' art du peintre recouvre la surface ; toile et couleur, tableau et peintre sont, de part en part, oeuvres d' art de Dieu.

< L' art imite la Nature >, affirme le mystique. < La nature imite l' Art >, rétorque l'esthéte. La <Nature > et < l' Art > sont pareillement < des ombres de dieu >, propose le 'pataphysicien.

145. La beauté est paradigme de la profondeur ni plus ni moins.

Inexprimable est la beauté, cette irrationnelle < promesse de bonheur >. ( Stendhal ) ; ici et maintenant.

146. le génie de l' auteur est un et le même, dans le roi comme dans le fou qui s' imagine être roi.

< La nature donne ses règles à l' art > ( Kant ), et quel que soit le talent considéré. Mais Nature c' est hasard et chaos, sources de l' inspiration, derrière le plan apparent.

Et dans l' univers de la création comme dans le monde de la politique le roi qui s' imagine être roi n' est qu' < un fou qui a oublié qu' il est fou >. ( Dämon Sir )

147. La noblesse que confère le poète est plus durable que celle qui vient des rois. Ajax et Diomède sont aujourd' hui encore des princes et Troie ne peut être détruite.

Les chefs d' oeuvres passent et trépassent ; sous la griffe et la dent de l' herméneute, de l' exégète, du professeur et du critique. Et Troie a été et sera mille et mille fois encore détruite.

148. Un esprit qui n' admire pas ne mérite pas non plus l'admiration.

Un 'pataphysicien n' admire pas. Il estime.

149. L' obscurité devrait présager l' incommunicable, non l' incapacité à communiquer.

L'obscurité est notre seule lumière, la matière de notre savoir et le médium de toutes nos paroles.

Elle suffit à tout.

( 15.07.2000 )

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2. bis. saint thomas détourné ou les fondements de la 'patasophie.

Divertissement / détournement

 

Saint Thomas d'Aquin dans son étude

Avignon, 1350-1400

Livre de prières de Clément VII. Avignon

(Avignon, B.m., ms. 6733, f. 006, 6733)

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< ... Ce sont engins que tous ces concepts. Ingénieux donc et ingénus.

Au-delà desquels Ubu demeure, son Croc et sa Gidouille.>

Sandomir . Prophase à < Être et Vivre >.

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 Bref historique des XXIV thèses contenant les principaux points enseignés par Dämon Sir.

 

Ubudore aux Frères patagons,

Frères, dans le Motu proprio du déjà lointain 29 janvier 19.., Pataphile-Episcope prescrivait que les principes et les points de doctrine enseignés dans les Ecoles-cathédrales de 'pat-asophie ne fussent point éloignés de ceux établis jadis par le Magistère de Dämon Sir le Simple.

Suivant cette injonction un certain nombre d' Optimates soumirent derechef au jugement de la Commission des Études et des Dogmes de la Fraternité de Patagonie les Thèses, au nombre de vingt-quatre, qui résumaient selon eux l' enseignement qu' ils avaient coutume de dispenser. La Commission, après en avoir référé à Sa Magnificence, déclara que ces Vingt-Quatre Thèses ne contredisaient pas les Cardinaux de l' Ascience 'patasophique.

Toutefois, peu après le décès du Sérénissime Préfet des Etudes, des doutes relatifs à l'orthodoxie des propositions furent portés à la connaissance de l' Intermission des Séminaires et Convents. En février 19.., trois réunions, auxquelles assistait notamment Ragnar O 'Pata, Régent des Sapiences, des Ignorances et des Virtualités , aboutirent à la conclusion suivante et définitive: les Vingt-Quatre Thèses pouvaient être proposées aux Auditeurs novices comme règles de direction entièrement sûres.

Sa Magnificence confirma cette décision et la promulgua le 7 mars 19..

-Très récemment, Frères vous le savez, un Avenant fut inséré dans le Code de Doctrinal Canonique. Il stipule que les Maîtres ne doivent négliger aucun point des études de la 'Pat-asophie rationnelle et irrationnelle. Il précise que la formation des Apprentis ne doit s' effectuer que selon la méthode, la doctrine et les principes Ubuologiques, l' ordre strictement 'pataphysique.

Or, parmi les textes mentionnés, le Code signale le décret approuvant les Vingt-Quatre Thèses : celles-ci -< bien qu' exprimées dans le langage quelque peu désuet de l' Ecole > je souligne-, incarnent donc bien en leur vigoureuse puissance de suggestion la Doctrine et les principes visés par l' article 1333, § 4, du Code.

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Pataphile-Episcope :

8 novembre19.. ( Sur les doctrines contemporaines, extraits ) :

I.- La 'Patasophie de Dämon Sir le Simple, base des études.

36 (...). Premièrement, en ce qui regarde les études, Nous voulons et ordonnons que la 'patasophie scolastique constitue l' une des bases des sciences' pataphysiques.

Il va sans dire que s' il se rencontre quelque chose chez les docteurs 'pataphysiciens que l' on puisse regarder comme excès de subtilité, ou qui ne cadre pas avec les découvertes des temps postérieurs, ou qui n' ait enfin aucune espèce de probabilité, il est loin de notre esprit de vouloir le proposer à l' imitation des générations présentes ( cf. 'Pat-Episcope Noël XIII, Encyclique 'Pataphysique sempiternelle ).

Et quand Nous prescrivons la 'patasophie scolastique, ce que Nous entendons surtout par là, c'est plus particulièrement la 'Patasophie que nous a léguée le Docteur Diabolique.

Nous déclarons donc que tout ce qui a été édicté à ce sujet par Notre Prédécesseur reste pleinement en vigueur.

Nous l' édictons à nouveau et le confirmons, et ordonnons qu' il soit par tous rigoureusement observé.

Que dans les Séminaires, Rencontres et les Convents où on aurait pu l' oublier, les Episcopes en exigent l' observance. Ces prescriptions s' adressent aussi aux Supérieurs des Instituts Patagons.

Et que les Maîtres sachent bien que s' écarter de l' enseignement de Dämon Sir le simple , surtout dans les questions de 'pataphysique pure, ne laisse pas d' avoir des conséquences regrettables.

II. Exclusion des " Réformateurs " du Rite, des Chaires et des Grades.

76. Nous décrétons [...] que le doctorat en droit 'pat-asophique ne soit plus conféré désormais à quiconque n' aura pas suivi le cours régulier de la 'patasophie scolastique.

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 Les XXIV Thèses'patasophiques

I.

La puissance et l' acte constituent l' être de telle sorte que tout ce qui existe, ou bien est acte pur, ou bien se compose nécessairement de puissance et d' acte comme principes premiers et intrinsèques.

(Cf. Dämon Sir, 'Pataphysiques, V, 14; IX, surtout I. I, 5, 7, 8, 9.- De la puissance, q. 1, a. 1 et 3; Somme d ' Ubuologie, Ire Partie, question 77, article 1, conclusion.)

II.

L'acte, étant perfection, n'est limité que par la puissance qui est capacité de perfection. Par conséquent, dans l'ordre où il est pur, l'acte se trouve nécessairement sans limites et unique; mais là où il est fini et multiple, il entre dans une véritable composition avec la puissance.

( Cf. Dämon Sir, I A propos des Crédules, ch. 43; I Sentences, dist. 43, q. 2.)

III.

Aussi seul Ubu le Père subsiste-t-il dans la raison absolue de l'être lui-même, seul il est parfaitement simple ; toutes les autres singularités qui participent de l'être lui-même ont une nature qui limite leur être et sont constituées d'une essence et d'une existence, comme de principes réellement distincts.

( Cf. Dämon Sir, A propos des Crédules, cc. 38, 52-54; Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 50, a. 2, ad. 3; Des métamorphoses du Sans Nom, c. 5.)

IV.

L'être, qui reçoit sa dénomination du verbe être, se dit d' Ubu le Père et des particuliers d'une façon non pas univoque, ni pourtant tout équivoque, mais analogue d'une analogie et d'attribution et de proportionnalité.

(Cf. Dämon Sir, I A propos des Crédules, cc. 32-34; De la Puissance, q. 7, a. 7.)

V.

Il y a, en outre, dans toute singularité, composition réelle d'un sujet subsistant avec des formes surajoutées, des accidents : mais cette composition serait inintelligible si l'existence n'était pas réellement reçue dans une essence distincte.

(Cf. Dämon Sir, I A propos des Crédules, c. 23; II A propos des Crédules, c. 52; Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 3; a. 6.)

VI.

Outre les accidents absolus, il en est un qui est relatif, en d'autres termes, un rapport à quelque particulier. Bien que ce rapport ne signifie pas par lui-même quelque chose d'inhérent à un sujet, il y a souvent toutefois dans les particuliers sa cause et par suite une réalité entitative distincte du sujet.

( Cf. Dämon Sir, Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 28, surtout a. 1.)

VII.

La singularité mentale est tout à fait simple dans son essence. Mais il reste en elle une double composition, celle de l'essence et d' existence et celle de substance et d'accidents.

( Cf. Dämon Sir, Somme d' Ubuologie, Ire Partie, questions 50-51 et 54; De la spiritualité et du particulier, a. 1.)

VIII.

Quant au particulier empirique, il est dans son essence même composé de puissance et d'acte : cette puissance et cet acte de l'ordre de l'essence sont désignés sous les noms de matière et de forme.

(Cf. Dämon Sir, De la spiritualité et du particulier, a. 1.)

IX.

De ces deux parties, aucune n' existe par soi, n'est produite par soi, ne se corrompt par soi, ne peut être rangée dans un prédicament si ce n'est par réduction, en tant que principe substantiel.

(Cf. Dämon Sir, Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 45, a. 4; De la Puissance, q. III, a. 1, ad. 12.)

X.

Bien que l'extension en parties intégrantes résulte de la nature des particuliers, ce n'est pourtant point la même chose pour un particulier d'être une substance et d' être étendu. La singularité, en effet, par elle-même, est indivisible, non à la façon d'un point, mais à la manière de ce qui se trouve en dehors de l'ordre de la dimension. Mais la quantité, qui donne son extension à la particularité, en diffère réellement et c'est un véritable accident.

(Cf. Dämon Sir, IV A propos des Crédules, c. 65; I Sent., dist. 37, q. 2, a. 1, ad. 3; II Sent., dist. 30, q. 2, a. 1.)

XI.

La matière désignée par la quantité est le principe de l'individuation, c'est-à-dire de la distinction numérique, impossible chez les singularités pures, d'individus au sein d'une même nature spécifique.

(Cf. Dämon Sir, II A propos des Crédules, cc. 92-93; Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 50, a. 4.)

XII.

Cette même quantité fait que le particulier se trouve d'une façon circonscriptive dans un lieu et qu'il ne peut, de quelque puissance que ce soit, se trouver de cette façon que dans un seul lieu.

(Cf. Dämon Sir, Somme d' Ubuologie, IIIe Partie, q. 75; IV Sent., dist. 10, a. 3; Quodlib., III.)

XIII.

Les particuliers se divisent en deux catégories : les uns sont vivants, les autres n'ont pas la vie. Chez les particuliers vivants, pour qu'il y ait dans un même sujet, par soi, une partie qui meuve et une partie qui soit mue, la forme substantielle, appelée singularité, exige une disposition organique, en d'autres termes, des parties hétérogènes.

(Cf. Dämon Sir, I A propos des Crédules, c. 97; Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 18, aa. 1-2; q. 75, a. 1; V Métaphysiques, lect. 14e; De la vie mentale, passim., et spécialement L. II, c.I.)

XIV.

Les singularités de l'ordre végétatif et de l'ordre sensible ne subsistent pas par elles-mêmes et ne sont pas produites en elles-mêmes; elles existent seulement à titre de principe par lequel l'être vivant existe et vit; et, comme elles dépendent de la matière par tout elles-mêmes, elles se corrompent par accident à la corruption du composé.

(Cf.Dämon Sir, II A propos des Crédules, cc. 80, 82; Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 75, a. 3, et q. 90, a. 2.)

XV.

Par contre, subsiste par elle-même la singularité humaine qui, créée par Ubu le Père quand elle peut être infusée à un sujet suffisamment disposé, est de nature incorruptible.

(Cf.Dämon Sir, II A propos des Crédules, cc. 83 et suiv.; Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 75, a. 2; q. 90; q. 118; Questions disputées, De la vie mentale, a. 14; De la Puissance, q. 3, a. 2.)

XVI.

Cette singularité rationnelle et irrationnelle est unie au particulier de façon à en être l'unique forme substantielle : c'est à elle que l'homme doit d' être homme, animal, vivant,, substance, être. La singularité donne donc à l'homme tous ses degrés essentiels de perfection; de plus elle communique au corps l'acte d'existence qui la fait exister elle-même.

(Cf. Dämon Sir, Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 76; II A propos des Crédules, cc. 56, 68-71; De la vie mentale, a. 1; Quest. Disp., )

XVII.

Des facultés de deux ordres, les unes organiques, les autres inorganiques, émanent de la particularité humaine par un résultat naturel; les premières, auxquelles appartient le sens, ont pour sujet le composé; les secondes, la singularité seule. L'intelligence est donc une faculté intrinsèquement indépendante de tout organe.

(Cf. Dämon Sir, Somme d' Ubuologie, Ire Partie, qq. 77-79; II A propos des Crédules, c. 72; Dela spiritualité et du particulier, a. 11 et suiv.; De la vie mentale, a. 12 et ss.)

XVIII.

L'immatérialité entraîne nécessairement l'intellectualité à ce point qu'aux degrés d'éloignement de la matière répondent autant de degrés d'intellectualité. L'objet adéquat de l'intellection est d'une façon générale l'être lui-même; mais l'objet propre de la singularité humaine, dans son état actuel d'union avec le corps, est fait de notions abstraites de leurs conditions matérielles.

(Cf. Dämon Sir, Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 14, a. 1; q. 84, a. 7; q. 89, aa. 1-2; II A propos des Crédules, cc. 59, 72.)

XIX.

Nous recevons donc des particuliers sensibles notre connaissance. Mais comme l'objet sensible n'est pas actuellement intelligible, il faut admettre dans la singularité en plus de l'intelligence formellement connaissante, une forme active capable d'abstraire des représentations les classes et les concepts intelligibles.

(Cf. Dämon Sir, Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 79, aa. 3-4; q. 84, aa. 6-7; II A propos des Crédules, c. 76 et suiv.; De la spiritualité et du particulier, a. 10.)

XX.

Par ces concepts ( mentaux ) nous connaissons directement les fictions générales et abstraites; les objets particuliers, nous les atteignons par les sens et aussi par l'intelligence grâce à un retour sur les représentations; quant à la connaissance des singularités spirituelles, nous nous y élevons par analogie.

Cf. Dämon Sir, Somme d' Ubuologie, Ire Partie, questions 85-88.)

XXI.

La volonté tantôt suit l' intelligence, tantôt la précède; elle se porte d'un mouvement nécessaire vers l'objet qui lui est présenté comme un bien rassasiant de tout point l'appétit. Entre plusieurs biens qu'un jugement réformable lui propose à rechercher, elle est libre et contrainte dans son choix.

(Cf. Dämon Sir, Somme d' Ubuologie, Ire Partie, qq. 82-83; II A propos des Crédules, cc. 72 et suiv.; Sur la vérité, q. 22, a. 5; Sur le Mal,, q. 11.)

XXII.

L'existence d' Ubu le Père, nous ne la percevons point dans une intuition immédiate, nous ne la démontrons pas a priori, mais bien a posteriori, c'est-à-dire par les particuliers, l'argument allant des effets à la cause : savoir, des choses qui sont mues et qui ne peuvent être le principe adéquat de leur mouvement, à un premier moteur immobile; du fait que les particuliers de ce monde viennent de causes subordonnées entre elles, à une première cause non causée; des particuliers corruptibles qui sont indifférents à être ou à n'être pas, à un être absolument nécessaire; des particuliers qui, selon des perfections amoindries d'être, de vie et d'intelligence, sont, vivent, pensent plus ou moins, à Celui qui est souverainement intelligent, souverainement vivant, souverainement être; enfin, du désordre de l'ubunivers, à une Intelligence séparée qui a mis en ordre et disposé les choses et les dirige vers leur fin.

(Cf. Dämon Sir, Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 2; I A propos des Crédules, cc. 12 et 31; III A propos des Crédules, qq. 10 et 11; Sur la vérité, qq. 1 et 10; De la Puissance, qq. 4 et 7.)

XXIII.

Le propre de Sa Magnifience, par là même qu'elle s'identifie avec l'actualité en exercice de son existence, en d'autres termes, qu'elle est l'Être même subsistant, s'offre à nous comme bien constituée pour ainsi dire dans sa raison 'pataphysique et par là aussi elle nous fournit la raison de son infinité en perfection.

(Cf.Dämon Sir, I Sent., dist. 8, q. 1; Somme d' Ubuologie, Ire Partie, q. 4, a. 2; q. 13, a. 11.)

XXIV.

C'est pourquoi par la pureté même de son être, Ubu le Père se distingue de toutes les singularités finies. De là il s' ensuit d'abord que le monde n' a pu procéder de son Père que par une création ou une émanation ; ensuite que le pouvoir créateur, qui atteint de sa nature premièrement l'être en tant qu'être, ne peut, pas même par miracle, se communiquer à aucune nature finie; enfin qu' aucun agent créé ne peut influer sur l'être d'un effet quel qu'il soit, si ce n'est par une motion reçue de la Cause première.

(Cf. Dämon Sir, Somme d' Ubuologie, Ire Partie, qq. 44-45, 105; II A propos des Crédules, cc. 6-15; III, cc. 66-69; IV, c. 44; Questions disputées : De la Puissance, surtout q. 3, a. 7.)

 

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2.bis 2. La 'pataphysique et le rire

 

René Daumal, La pataphysique est la révélation du rire, Bifur n°2 ( extraits ) 1929.

 

 

Reims la pataphysicienne : du Grand Jeu au Collège...

L' ange au sourire.

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En suivant René Daumal par Jeanne de La Tysse, Traduction.

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< Ton pataphysicien rit trop. Et d'un rire bien trop comique et cosmique...

Faustroll est imperturbable >

Lettre de < Julien Torma > à René Daumal, 20.10. 1929

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< ... ou bien nous croyons sincèrement qu' en effet être pataphysicien, ça sert à quelque chose,

que ça rend plus intelligent, que ça permet une approche de la vérité -ou autres fadaises à la Daumal... >

Subsidia pataphysica 1, Du 29 sable 93

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< ... Et la 'pataphysique fut la gueule de bois du Grand Jeu... >

Correspondance de Pataphile-Episcope à Dämon Sir, 21. 01. 1976

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 1.

< Car je soutiens et je sais que la pataphysique n'est pas une simple plaisanterie. Et si à nous autres pataphysiciens le rire souvent secoue les membres, c'est le rire terrible suivant cette évidence que chaque chose est précisément ( et selon quel arbitraire!) telle qu'elle est et non autrement, que je suis sans être tout, que c'est grotesque et que toute cette existence définie est un scandale. >

Nous postulons que la 'pataphysique est aussi et de surcroît une plaisanterie.

La meilleure des plaisanteries.

Et si à nous 'pataphysicien(ne)s le sourire se présente parfois à la commissure des lèvres, c'est le sourire narquois qui consent à ces évidences :

-que chaque chose, chaque mélange de choses, chaque relation entre les choses paraît ce qu'elle paraît;

-que nous sommes, sans jamais cultiver le fantasme de la totalité ou d' une impossible effusion avec le "tout";

-que tout jugement de valeur sur le réel est inopportun et surtout... impossible ;

-et que ces existences ausi inachevées que mal définies échappent à l'appréciation.

La 'pataphysique s'accommode fort bien de la limite et de la finitude.

***

2.

< Le rire pataphysique, c'est la conscience vive d'une dualité absurde et qui crève les yeux ; en ce sens il est la seule expression humaine de l'identité des contraires (et chose remarquable il en est l'expression dans une langue universelle) ; ou plutôt il signifie l'élan tête baissée du sujet vers l'objet opposé et en même temps la soumission de cet acte d'amour à une loi inconcevable et durement sentie, qui m'empêche de me réaliser total immédiatement, à cette loi du devenir selon laquelle justement, s'engendre le rire dans sa démarche dialectique :

je suis l'Universel, j'éclate;

je suis particulier, je me contracte;

je deviens l'Universel, je ris. >

Le sourire 'pataphysique accompagne le consentement au devenir asensé ; il est l'expression lucide de la rencontre des continuités et des discontinuités phénoménales ( et, chose notable, dans une langue spécifique).

Il exprime la réflexion du plan d'immanence, les yeux bien ouverts, propre à un hypothétique suppôt; de même que l'étonnement détaché face à une réalité inexprimable et ressentie qui autorise un murissement partiel et qui n'engendre aucun réflexe de rire.

je me heurte au réel immanent, je m'étonne;

je prends conscience de mon particulier, j'en dégage les conséquences;

je consens au réel immanent, je souris.

Et la névrose dialecticienne -de méthode ou d'attitude, la révolte- n'est pas d'un(e) 'pataphysicien(n)e.

***

3.

< Et à son tour le devenir apparaît comme la forme plus palpable de l'absurde et de nouveau je rue contre elle en hurlant un nouveau éclat de rire, et sans fin sur ce rythme dialectique, qui est le même que le halètement du rire dans le thorax, je ris à tout jamais et cette dégringolade d'escaliers n'en finit plus, car ils sont mes sanglots, mes hoquets se perpétuant par leur propre entrechoquement : le rire du pataphysicien est aussi, profond et sourd-muet ou de surface et déchirant, la seule expression humaine du désespoir.>

Le devenir, notion de métaphysique n'est pas plus absurde qu'il n'est sensé ; catégories logiques.

Il est par contre absurde ou insensé voire puéril de rire d'un réel inconcevable et inexprimable.

Les pleurs ne le sont pas moins.

Le sourire du 'pataphysicien est la manifestation sereine d'un dés-espoir bien compris.

Extérieur à tout pathos.

4.

< Et face à mes autres faces les plus semblables, les hommes, ce désespoir se replie sur soi-même en un dernier spasme et, les ongles s'enfonçant dans la paume, le poing se ferme, pour l'écraser, sur un oeuf fantôme où germerait peut-être, si je pouvais y croire, un espoir d'enseigner. Non, j'ai voulu seulement dire ce que c'était pour ceux qui le savaient déjà, qui déjà avaient ri de ce rire, pour qu'ils sachent maintenant de quoi je parle. >

Et cette sérénité s' épanouit, les paumes ouvertes, éloignant poliment tout espoir d'enseigner.

On n'écrit que pour soi. L'expérience il faut la faire. Elle ne se transmet pas.

Viendra peut-être un jour quelque complicité.

5.

< Vous qui êtes installé dans ce soleil de folie, cet impossible éclat réel de la suprême lucidité, vous pouvez entendre la grande voix pataphysicienne de Faustroll, et vous ne pouvez plus croire que Jarry fût un joyeux drôle, ni que sa verve rabelaisienne et sa verdeur gauloise... < Ho, hu, ho, hu > répond l'écho profond de l'évêque marin Mensonger, et c'est la seule, l'énorme réponse que mériterait pareille insinuation.>

Jarry " en société " , au Mercure, chez Rachilde, endossant le costume bouffon d'amuseur littéraire : au témoignage de Paul Léautaud...

La clairvoyance n'exclut pourtant ni la drôlerie, ni la verve rabelaisienne ou encore la verdeur gauloise, pas plus qu'elle n' interdit l'érudition et la virtuosité.

Faustroll intertextualisé, commenté, interprété, glosé, marg-inalisé...

Faustroll apprivoisé...

6.

< Le métaphysicien s'est introduit dans les pores du monde et dans l'évolution des phénomènes sous les apparences de la dialectique rongeuse des corps, qui est le moteur des révolutions. Or la pataphysique < est la science de ce qui se surajoute à la métaphysique, soit en elle même, soit hors d'elle même, s'étendant aussi loin de celle-ci que celle-là au-delà de la physique > (Jarry). La dialectique galvanisa la matière. Au tour maintenant de la pataphysique de se ruer sur ce corps vivant et de le consumer de son feu. Il faut s'attendre à la naissance prochaine d'un nouvel âge, à voir surgir au milieu des extrèmes ramifications de la matière une force nouvelle, la pensée dévorante, gloutonne sans respect de rien, ne réclamant ni foi de personne, ni obéissance à personne, mais brutale d'évidence propre au mépris de toute logique, la pensée du pataphysicien universel qui va tout d'un coup s'éveiller en chaque homme, lui rompant les reins d'un éternuement et rigolant, et étripant à coups de rires les porte-cervelles trop tranquilles, et quel foin du diable dans les sarcophages moisie où nous achevons de nous civiliser ! >

Il n'y a pas de loi d'évolution de l'esprit humain.

René Daumal raisonnait dans le climat hégélien d'une pensée française ivre de dialectique.

La 'pataphysique ne succède ni logiquement ni chronologiquement à la métaphysique.

Celle-ci, disqualifiée, ainsi que le phénix renaît pourtant de ses cendres sous d'autres formes, sous d'autres cieux.

Et la veine est intarissable, comme le prurit est inguérissable.

La 'pataphysique, quant à elle, surgit toutefois ici et là, sans raison, pure contingence, sans qu'il soit possible de jamais déterminer le lieu et le temps de ses épiphanies.

Le 'pataphysicien est imprévisible.

Nulle tâche n'est fixée à la 'pataphysique. Qui n'est pas une sotériologie affectée du syndrome universaliste.

Assez rares sont les 'pataphysiciens.

Ils n'éprouvent pas le besoin d'épater le bourgeois -fût-il "cultivé".

Ils réservent leur rire.

L' état de décomposition de la civilisation leur importe peu.

La discrétion est leur apanage.

***

7.

< Il y aura pour chaque homme la révélation du rire, mais qu'on ne cherche pas la joie. Au point où j'en suis, les enveloppes du monde se retournent comme des doigts de gants : l'évident devient absurde, la lumière est un voile noir et un soleil éblouissant dort à l'opposé de mes yeux. >

On peut connaître la joie.

Le rire n'est pas révélation mais contamination.

Le monde n'a point d'envers, ni d'endroit : l'évidence est d'instruction, la lampe est d'obscurité et les radiations d'un soleil indifférent agacent nos paupières.

***

8.

< Il y aura pour chacun cette révélation que toute forme est absurde sitôt que prise au sérieux. J'entends dans tous les gosiers humains parler une mécanique vocale, montée depuis l'adolescence, je l'entends dire, avec la résonance sourde du mufle, et sous tous les discours à voix haute ou basse : < Je suis un homme ! je suis un homme ! >

(...)

< Je suis un homme ? > Pourquoi ne pas dire : < Je suis Alphonse >, ou : < je suis négociant >, ou < escroc >, ou : < mammifère >, ou : < philosophe >, ou : < un fier animal > ? Et le rire me torture encore au beau spectacle des actions humaines. Faustroll ricane.>

Toute mise en forme est mise en signes certes, mais la prise en compte n'est pas donatrice de sens.

Et la grandiloquence est dans la coutume des hommes. Elle accompagne leur prétention à être.

J'endosse indifféremment le costume de Jeanne, de la commerçante, de l'escroc, du genre, du rôle, de toutes les nomenclatures et de toutes les classifications.

Sans mot dire, sans broncher.

Et le sourire se pose sur mes lèvres.

Faustroll imperturbable. (E. Peillet)

***

9.

< Je crois que tout ce qu'on prend au sérieux peut recevoir le nom de dieu. Tout peut être pris au sérieux. Si je prends l'attitude du monsieur qui ne rit pas et que je parcours avec son oeil l'infini détail des formes, tout est dieu, chaque point de l'espace, chaque instant de la durée, chaque moment d'une conscience est dieu. Et voici l'absurde et l'absolue multiplicité.

Je sais maintenant qu'à l'origine, le Chaos fut illuminé d'un immense éclat de rire. Au commencement Faustroll a ri le monde.>

< Je crois que tout ce qu'on prend au sérieux peut recevoir le nom de dieu. Tout peut être pris au sérieux. Si je prends l'attitude du monsieur qui ne rit pas et que je parcours avec son oeil l'infini détail des formes, tout est dieu, chaque point de l'espace, chaque instant de la durée, chaque moment d'une conscience est dieu.>

Et tel est le fait au sein de l'expérience humaine.

J'ignore tout de l' < Origine > ; le < Chaos > est une notion poético-magique ou encore un concept de physique théorique.

Faustroll est une fiction littéraire.

***

10.

< Le particulier est absurde. J'ai vu dans la fièvre des figures géométriques et des mouvements inconcevables ; j'ai vu cela avec la suprême évidence. Maintenant je puis voir toute chose ainsi. Au moment où je comprends une proposition mathématique, elle m'apparaît divinement arbitraire dans sa lumière. Je l'avais dit, le monde se retourne sous mes yeux, mes yeux se retournent vers la nuit du crâne, l'absurde est évident, je suis Faustroll.>

Le particulier est alogique et asensé. La fièvre suscite en moi des hallucinations géométriques et cinématiques. Incontestablement. La vision n'est qu'un effet d'hallucination.

Ma perception peut-être altérée par le délire.

Les propositions mathématiques sont des fonctions logiques déduites par le calcul le plus banal.

Le monde s'étale sous mon regard, -par la vertu de mon cerveau.

Le réel est évident ; donné, là, sans plus.

Je ne sais pas qui je suis ; mais je sais ce que je ne suis pas : cette fiction/figure littéraire qu'est Faustroll.

***

11.

< Mon regard bouleverse alors en moi des siècles de fer. J'existe, il a bien fallu que mes ancêtres vivent, et ce fut au prix de cette logique qui, dans un domaine inhumain, cherche en frisant sa moustache des raisons d'être. Je suis assez bon parfois pour lui en fournir. Mais mon rire la tue.

Pourtant il ne suffit plus de rire, à certain détour de la route. La vue de l'arbitraire soulève la fureur de l'homme et la révolte est inévitable. Cette redoutable hérédité de techniciens veut me faire croire que le monde existe ainsi, clairement, sérieusement. Avec un peu de sincérité, je n'y vois plus clair du tout. Une fleur ? pourquoi existe-t-elle ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Pourquoi quelque chose existe-t-il ? Ah! non, l'âge des pourquoi n'est pas passé ! On a voulu me faire croire aussi qu' il existait plusieurs consciences, une multitude de consciences ; que j'avais conscience de moi quand vous aviez conscience de vous. Non, tant que cette croyance ne vous apparaîtra pas comme la plus monstrueuse absurdité, vous ne pourrez faire un seul pas vers vous-mêmes ; vous serez ombres. >

L 'existence est sans raison; le passé, tout autant.

A l'instar de la nécessité biologique et de l'évolution.

C'est à prendre ou à laisser.

Le hasard objectif ne suscite chez le 'pataphysicien aucune réaction, aucune appréciation, aucun jugement de valeur.

La fleur est sans raison. Et < c'est ainsi >.

L'âge des pourquoi est celui des adolescences, le temps de l'immaturité.

Sur le chemin de Faustroll, le monisme est une solution imaginaire -parmi d'autres.

La transcendance du < Tout > est pur verbiage, exaltation métaphysique.

Il n'y a pas de < raison concrète >, de fusion possible avec l'objet.

Nous expérimentons la dispersion.

Et nous ne sommes effectivement - ô nostalgique Grand Jeu, ô poésie à prétention mystique-, que des ombres.

***

12.

< Le particulier est révoltant. Mais moi qui vous regarde prendre votre révolte au sérieux, si je me réfugie aux côtés du docteur Faustroll dans son As qui est un crible, je puis rire encore. Il n'y a donc rien à faire ? Si, car la pataphysique ne ressemble à rien moins qu'à une dérobade : laisser même cette accidentelle, mais inévitable fureur, pour la reprendre ensuite comme une force briseuse d'idoles ; elle sera encore une façon de rire, c'est-à-dire de nier et de rejeter de soi ( comme le Rire premier renia une partie de soi qui fut le Monde ) et dans la négation de tout si vous brisez quelque chose, des coeurs, des espoirs, des cervelles, des palais, des statues, des églises, des intelligences, des gouvernements, souvenez-vous, ô pataphysiciens, sous peine de redevenir les mufles graves, que ce n'est pas cela que vous cherchiez ( ce serait alors vraiment joyeux! ), que les larmes, le sang, et les cris sont les effets nécessaires d' une course désespérée sur une piste sans fin, d'un élan qui nie le but. >

Le particulier est indifférent.

La révolte est une pose.

Indulgence aux attitudes adolescentes.

La 'pataphysique n'est ni dérobade ni affrontement.

Elle ne brise pas les idoles ; elle en jouit, elle s'en joue.

Avec quelques égards. Parfois.

Il n'y a pas de but ; il n'y a pas de piste. Il n'y a que le divertissement.

La frivolité.

Le < jeu du roi >.

10.05.2003


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